L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 15: The Heir's Motive
L’auberge du Cheval Pâle se dressait au bout de la rue principale du village, sa façade de torchis penchée comme un ivrogne contre ses voisines. Thomas s’arrêta un instant, le capuchon de sa coule rabattu sur son visage. La nuit tombait vite en cette saison, et la lumière jaune qui filtrait par les fenêtres closes semblait promettre une chaleur qu’il n’avait pas ressentie depuis des heures.
— Tu es sûr de vouloir entrer ? murmura Luc à son oreille. L’homme qui se fait passer pour toi… il pourrait avoir des compagnons armés.
— C’est justement pour cela que je dois voir qui il est, répondit Thomas en ajustant la besace en cuir qui contenait la charte. Je n’aurai peut-être pas d’autre occasion.
Ils contournèrent le bâtiment par l’écurie, où un garçon sommeillait sur une botte de foin. Thomas lui glissa une piécette et demanda une chambre donnant sur la salle commune – sans dire laquelle, sans dire pourquoi. Le garçon, habitué aux voyageurs discrets, ne posa aucune question et les mena à l’étage par un escalier de bois grinçant.
La chambre était exiguë, sentait la poussière et la sueur rance. Thomas s’agenouilla près d’une fente dans le plancher, entre deux planches mal jointes, et colla son œil à l’ouverture. En dessous, la salle commune bourdonnait de voix. Un feu maigre crépitait dans l’âtre, et autour d’une table, trois hommes jouaient aux dés. Le quatrième, assis à l’écart, tournait le dos à la cheminée. Il portait des vêtements de voyageur : une tunique de laine brune, des bottes boueuses. Mais c’est sa main droite qui retint l’attention de Thomas – la main qui tenait un gobelet d’étain, une cicatrice rouge tranchant la peau entre le pouce et l’index.
Le marchand d’herbes avait dit : *un moine, avec une cicatrice à la main*.
Thomas baissa la voix.
— Luc, tu vois l’homme au fond, celui qui ne joue pas ?
Luc s’accroupit à côté de lui, regarda par la fente, puis pâlit.
— C’est lui. Le même homme que tu as décrit à l’église. Mais… il n’est pas seul.
Thomas observa de nouveau. À la table voisine, deux gaillards aux épaules larges mangeaient en silence, leurs yeux balayant régulièrement la salle. Des gardes. L’imposteur n’était pas venu se cacher : il s’était installé comme un seigneur de guerre avec son escorte.
— Il se fait passer pour moi, disait justement l’un des joueurs. Le frère Thomas. Il paraît que ce moine savait lire les écritures anciennes et qu’il a découvert des choses qu’il n’aurait pas dû.
— On dit qu’il a volé un document dans les archives du Valcourt, ajouta son compagnon en remuant ses dés. Il y a une récompense pour sa capture. Le baron en offre une bonne.
L’imposteur leva la main, et le silence retomba.
— Pas le baron, corrigea-t-il d’une voix douce mais ferme. Sa famille. Le baron est un vieillard qui n’a plus toute sa tête. Son neveu, en revanche, sait ce qu’il veut.
Thomas sentit un frisson lui parcourir l’échine. Le neveu du baron de Granmont. Il n’y avait jamais pensé en ces termes.
L’imposteur se leva et marcha vers le feu, ses bottes laissant des empreintes humides sur les planches. Il sortit une feuille de parchemin de sa tunique et la jeta sur la table.
— La charte de Valcourt. Mon maître est prêt à payer confortablement celui qui lui apportera ce document, ou une copie de la clause qui y figure.
Thomas tressaillit. Comment cet homme pouvait-il savoir ? Il n’avait mentionné la clause à personne, pas même à Luc.
— La clause, répéta un des joueurs en plissant les yeux. Vous voulez dire qu’il y a deux héritiers ?
L’imposteur sourit. Ce n’était pas un sourire chaleureux.
— La terre de Valcourt a toujours été convoitée. Mais il y a une condition que peu connaissent : celui qui doit hériter doit recevoir chaque année une miche de pain de l’abbaye, bénie sur le reliquaire de saint Vitus. Si ce paiement cesse, l’héritage revient à l’autre partie. Un arrangement ancien, mais toujours en vigueur.
Thomas retint son souffle. Il avait lu la clause dans la charte, mais il n’avait pas réalisé l’ampleur de la machination. Si le pain n’était plus distribué, l’héritage passait du neveu du baron au second légataire. Et qui était ce second légataire ? La charte était trop abîmée pour qu’il lise le nom.
En bas, un des gardes s’étira et s’approcha de l’imposteur.
— Nous avons cherché dans le village et dans les environs. Le moine n’y est pas. Vous voulez que nous élargissions la recherche jusqu’à l’abbaye ?
— Pas encore, répondit l’imposteur. L’abbé est de notre côté. Il ne sait pas ce que le frère Thomas a découvert, mais il le surveille. L’homme est confiné dans sa cellule. Il ne peut pas aller loin.
Thomas échangea un regard avec Luc. Ils ne savaient pas encore qu’il avait fui. Mais il fallait faire vite.
L’imposteur se rassit, prit une gorgée de son gobelet, puis ajouta plus bas :
— Je parle de William et de James. Les deux marchands qui ont approché l’abbaye pour acheter des terres. Ils ont été tués avant de pouvoir conclure.
Thomas se pencha davantage vers la fente. William et James. Les deux marchands que le tueur avait éliminés comme témoins. Mais pourquoi les associer à la terre ?
L’imposteur poursuivit, comme s’il se parlait à lui-même :
— Ces deux-là complotaient avec le prieur de Saint-Jean. Ils avaient trouvé un moyen de contourner la condition du pain. Ils achetaient les terres de l’abbaye, puis le prieuré devait interdire la bénédiction annuelle au nom de saint Vitus, ce qui rendrait l’héritage au second légataire – qui était leur associé.
— Et qui est ce second légataire ? demanda un des joueurs.
L’imposteur secoua la tête.
— À vous de le découvrir. Je ne vous paie pas pour que vous me posiez des questions, mais pour que vous trouviez le moine.
Il se tourna vers le feu, et dans son profil éclairé par les flammes, Thomas discerna un fait qu’il n’avait pas remarqué auparavant : le lobe de l’oreille de l’homme était déformé, comme s’il avait été coupé et recousu. Un signe de punition – le genre de marque que l’on infligeait aux voleurs récidivistes.
— Il sait, murmura Thomas. Cet homme est le messager du neveu du baron. Il sait que la terre est en jeu, et il sait qu’Anselme avait découvert le lien entre les deux marchands et le prieuré.
Luc posa la main sur l’épaule de Thomas.
— Frère, si le neveu du baron est prêt à tuer pour cette terre, alors le prieur de Saint-Jean est au cœur de la conspiration. C’est peut-être lui qui a fourni le poison.
Thomas hocha lentement la tête.
— Et c’est peut-être lui qui aura le plus à perdre si l’héritage échappe à son client. Il faut retourner à l’abbaye et trouver la preuve que le poison vient du prieuré. Si nous pouvons prouver que le prétendu miracle était un meurtre, et que le prieur l’a ordonné…
Il se tut. Un bruit venait de l’intérieur de l’auberge : des pas dans l’escalier. Quelqu’un montait à l’étage.
Thomas se recula précipitamment de la fente et chercha une issue. La fenêtre donnait sur une cour arrière, mais le saut était haut. Luc attrapa le bras de Thomas et le tira vers le lit.
— Sous le lit. Vite.
Ils s’y glissèrent à peine une seconde avant que la porte ne s’ouvre. Une chandelle éclaira la pièce, et des bottes apparurent dans le champ de vision de Thomas. Une voix – celle de l’imposteur – dit :
— Rien ici. Il devait être dans la chambre voisine.
Les bottes firent demi-tour et la porte se referma. Thomas expira lentement, la sueur perlant sur son front.
— Il faut partir, maintenant, murmura Luc. Avant qu’il ne décide de fouiller l’étage entier.
Thomas acquiesça. Mais avant de bouger, il repensa aux paroles de l’imposteur : *William et James complotaient avec le prieur de Saint-Jean*. Si les deux marchands étaient les intermédiaires, alors la chaîne était complète : le neveu du baron voulait la terre, le prieur fournissait le poison et gardait l’accès au reliquaire, et Anselme avait été tué parce qu’il avait découvert le plan.
— Le prieur de Saint-Jean n’est pas seulement un complice, dit Thomas en se glissant hors du lit. C’est peut-être lui le second légataire.
Luc écarquilla les yeux.
— Un homme d’Église qui hérite de terres ? C’est interdit.
— Sauf si l’héritage est destiné à son prieuré. Les institutions religieuses peuvent posséder des terres. Et si le prieur a arrangé la mort d’Anselme et des deux marchands pour s’assurer que la terre revienne à son institution…
Thomas s’interrompit. Il fallait une preuve. Une preuve tangible qui relierait le poison au prieuré – et au manuscrit de l’abbaye.
— Luc, dit-il, il me faut la racine d’aconit du scriptorium. Elle est encore dans la cellule d’Anselme. Et elle est peut-être la seule chose qui peut prouver que le manuscrit a été empoisonné par le prieuré. Sans elle, les arguments de l’imposteur ne sont que des bruits de couloir.
Luc hésita, puis hocha la tête.
— Je connais un chemin pour rentrer à l’abbaye sans traverser les champs. Il faudra escalader le mur du cimetière, mais c’est possible.
Thomas toucha la charte dans sa besace.
— Alors allons-y. Mais avant cela, nous devons passer par le scriptorium. J’ai besoin de prouver que le manuscrit a été contaminé avec la racine d’aconit, et il n’y a qu’un seul endroit où la trouver en quantité suffisante pour empoisonner de l’encre.
— Le prieuré de Saint-Jean, compléta Luc.
— Oui. Et si nous pouvons y pénétrer et saisir un échantillon de la racine de la réserve, nous pourrons comparer les deux.
Ils quittèrent la chambre par la fenêtre, sautant dans la cour arrière et disparaissant dans l’obscurité du village, tandis que dans la salle commune, l’imposteur levait son gobelet vers un des joueurs et murmurait :
— Ils ont dû passer par le village. Retrouvez-les avant qu’ils n’atteignent Saint-Jean. Mon maître n’aime pas attendre, et je ne suis pas payé pour l’indécis.
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