L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 16: The Poison Identified
L’air nocturne mordait la nuque de Thomas lorsqu’ils se glissèrent dans le mur d’enceinte par la brèche que Luc connaissait près du cellier. Les étoiles pâlissaient déjà derrière les toits de l’abbaye, et aucun corbeau ne sonnait l’alarme. L’abbaye dormait, ou feignait de dormir — Thomas n’en savait plus rien.
La cellule de Luc était exiguë, encombrée d’outils de jardinage et de sacs de toile grossière. Luc ferma la porte et tira un loquet de fortune, puis se retourna, le souffle court.
— Frère, si on nous trouve ici…
— On ne nous trouvera pas. Je suis censé être confiné dans ma cellule, et toi au potager à l’aube. Nous avons trois heures, peut-être moins.
Thomas sortit de sa manche le petit sachet de toile qu’il avait arraché de la main de l’herboriste avant de fuir le village. Il le posa sur la table basse, dénoua le cordon et répandit son contenu sur le bois usé : une poussière brunâtre, presque noire, mêlée de fibres sèches et de petits morceaux de racine ligneuse.
Luc plissa le nez.
— On dirait de la terre de potager.
— Non. Regarde mieux.
Thomas écarta les fragments du bout de l’index. Il avait passé des années à copier des traités de botanique médicale, ces manuscrits que l’abbé considérait comme des péchés d’orgueil — à quoi bon connaître les plantes, prétendait-il, quand Dieu fournit l’âme ? Mais Thomas avait toujours pensé au contraire : comprendre la création rendait plus humble, pas moins. Et maintenant, cette curiosité maudite allait peut-être sauver des vies.
Sa main trembla légèrement en saisissant l’un des plus gros fragments. Racine sèche, cassée net, surface interne d’un jaune pâle — distinctive. Le cœur de la racine dégageait une odeur âcre, presque douceâtre, un parfum de noix verte et de cave moisie.
— Aconit, murmura-t-il.
— Quoi ?
— Aconit napel. Le tue-loup. Le poison qu’on appelait autrefois *la panthère noire*. Il suffit du suc d’une seule racine pour arrêter le cœur d’un boeuf.
Luc recula involontairement d’un pas.
— Et l’herboriste a dit que le moine qui l’avait acheté était grand, avec une main balafrée ?
— Oui. Et il est reparti avec des paniers estampillés du prieuré Saint-Jean. Ce n’était pas un moine de l’abbaye, ça, j’en suis certain. Nos frères ne sortent jamais sans permission, et Anselme… Anselme n’aurait jamais acheté d’aconit.
Thomas se tut un instant, une douleur sourde lui serrant la poitrine. Frère Anselme, mort d’un « mal de Dieu » qui semblait avoir goûté de l’encre. Ils l’avaient enterré sous une stèle simple, l’abbé avait même débité une homélie sur la foudre du ciel qui frappe ceux qui cherchent trop loin.
Mais Thomas savait maintenant que la foudre avait un nom et une racine.
Il rassembla les fragments dans un coin de sa paume, les tourna sous la lumière vacillante d’un chandelier de suif.
— Ce n’est pas la forme sèche qui importe. Le poison a besoin d’espace pour agir — une poudre fine, un véhicule. L’encre était le véhicule.
— Mais frère Anselme n’écrivait pas ses recettes avec l’encre du scriptorium ?
— Si. C’est bien ça le problème. Toute l’encre du scriptorium provient du même baril de vitriol et de gomme, préparé par le cellérier, frère Jean. Une poudre d’aconit bolée très fine, mélangée à la gomme durant la préparation — quelques jours seulement avant la mort d’Anselme, cela passerait inaperçu. La gomme masque l’amertume, le vitriol en noie l’odeur.
Luc s’assit lourdement sur un banc, son visage pâle dans la quetschère lumière.
— Mais si l’encre était empoisonnée, pourquoi nous, les copistes, n’avons-nous pas tous succombé ? Je trempe moi-même ma plume chaque jour.
Thomas hocha la tête, se levant pour arpenter la cellule minuscule — deux pas dans un sens, deux dans l’autre.
— C’est ce qui m’a troublé aussi. Pourquoi Anselme et pas l’autre scribe, le jeune frère Audin qui fut retrouvé mort dans la chapelle ? Et pourquoi les donneurs de l’herbier semblent-ils l’avoir été juste après avoir *copié* le texte, et non d’une manière prévisible ?
Il s’arrêta, se frappa le front du poing, puis s’immobilisa.
— Attends. Attends. Le brouillon d’Anselme. Tu te souviens du manuscrit que j’ai découvert chez lui ? La copie du traité de Dioscoride sur les poisons, glissée entre les pages du psautier.
— Oui, et alors ?
— Le folio était *mouillé*, comme si on l’avait trempé, puis séché à la hâte. J’ai supposé que c’était de l’eau bénite, ou de la salive, un accident de copiste. Mais ce n’était pas de l’eau. La page avait le toucher légèrement gras, et quand je l’ai approchée du feu pour l’examiner, l’humidité a dégagé une odeur…
Thomas ferma les yeux, se concentrant sur la sensation ramenée de sa mémoire.
— Une odeur de noix verte. Légère, âcre. La même odeur que cette racine, affadie par l’encollage. Anselme avait *trempé* son traité dans une solution contenant de l’aconit, très diluée. Un poison pour les pages.
Luc se leva d’un bond.
— Mais alors, les frères qui *touchaient* les pages… pas seulement ceux qui les copiaient ?
— Précisément. Le poison pénètre par la peau, fine et humide. Les copistes se passent la main sur le front, se mouillent les lèvres pour tourner les pages. L’abbé Touvier a gratté un passage avec son couteau sans se relaver les mains. Le frère Guillaume a lu le document des heures durant, léchant ses doigts pour compter les feuillets. Audin tenait le traité ouvert du plat de la paume en chantant les offices.
Il prit une petite fiole de son aumônière, celle-là même qu’il avait remplie de son encre et rapportée du scriptorium. Il versa une goutte sur la table, huma, puis appliqua un fragment d’aconit sur le côté de la goutte. La poudre s’imbiba lentement de la gomme, formant une pâte brunâtre.
— Comment distinguer l’encre empoisonnée des autres ?
— Le test que je n’ai pas osé faire jusqu’ici : le feu. L’aconit ne supporte pas la chaleur. Si l’encre contient du tue-loup, sa suie brûle bleue au lieu de noire, et elle dégage une fumée âcre qui fait tousser.
Il tira un morceau de parchemin déjà noirci — un découpage d’un manuscrit usé, qu’il gardait pour l’allumer.
— Va au scriptorium, dit-il à Luc. Prends un flacon de l’encre du baril. Celui du cellérier, pas un d’un autre scriptorium. Il n’y aura personne à cette heure. Rapporte-le ici, et je fais le test.
Luc hésita, les yeux élargis.
— Si l’on me voit… je suis en train d’énorme complicité.
— Tu l’es déjà, mon ami. Autant que ce soit pour une cause juste.
Luc sortit dans le couloir, et Thomas l’entendit marcher d’un pas léger, s’effaçant contre les murs de pierre. Le cœur battant, il s’assit et serra le fragment d’aconit dans sa paume. La mort, il le savait, avait une forme précise, mesurable. Cette racine était la signature de l’assassin. Chaque poison avait son artisans, et chaque artisan ses habitudes.
Quelques minutes s’écoulèrent. Le chant du coq lointain déchirait le silence d’un village que Thomas n’avait jamais aimé, puis Luc reparut, une fiole de verre épais à la main, le souffle court.
— Personne. Le baril était dans le réduit, couvert. J’ai rempli jusqu’en haut.
Thomas approcha la fiole de la flamme du chandelier. L’encre — noire comme la suie d’un couvent — s’échauffa, pirouetta un instant, puis une petite fumée monta. Il n’y avait pas de bleu.
— Elle est innocente, murmura-t-il.
Luc se décomposa.
— Alors, tout cela pour rien ? Ce n’est pas le baril commun ?
Thomas ouvrit le bouchon et huma longuement l’ouverture. Une odeur ferreuse, poussière de vitriol, gomme de cerisier. Puis, sous les notes familières, une insignifiante touche doucereuse — presque imperceptible, une fumée de noix grillée, une aigreur sucrée.
Il tendit la fiole à Luc.
— Humer profondément, puis retiens ton souffle.
Luc obéit, ses narines frémissèrent.
— Ce n’est pas mon encre habituelle, dit-il enfin. Qu’est-ce ?
— L’aconit, mais encore plus dilué. Assez pour passer inaperçu dans le tonneau, assez pour s’accumuler dans les doigts d’un copiste qui frotte ses pages plusieurs heures par jour. Le dosage est le meurtrier parfait : pas une mort brutale que l’on attribuerait à un poison, mais une mort lente, une fièvre irrégulière, des convulsions que l’on prend pour des visions — la danse de Saint Vitus. Personne n’y songe.
Il se tut un instant, une pensée glaciale s’installant dans son esprit.
— Le baril a été contaminé. Mais pas pour nous tuer tous. Le tueur devait viser *un* copiste, peut-être celui qui copierait le premier texte fatal — la charte arpentée par le baron, la preuve du testament.
Luc déglutit.
— Alors Anselme… il n’a pas été tué parce qu’il était témoin. Il a été tué parce qu’il fut le premier à *copier* la charte avec cette encre ?
— Oui. Et puis, en mourant dans un « mal sacré », il l’a marquée du doute. Personne ne croirait plus ni la charte, ni celui qui la produirait.
Thomas se leva d’un mouvement sec, le visage gris dans l’aube naissante.
— Où est cette charte, Luc ? Celle que le baron a fait mesurer ?
— Elle est conservée dans les archives, sous le sceau du comte de Valcourt, mais elle était la propriété du dernier légataire — l’abbaye. L’abbé en confia la copie à Anselme la veille de sa mort, pour qu’il rédige la copie officielle. Il avait trois jours pour la transcrire.
Thomas ferma les yeux.
— Anselme a terminé la copie. La voici, dans sa cellule — le rouleau que j’ai trouvé. Et l’abbé me l’a *pris* la nuit même où il m’a accusé de voler la recette. Pourquoi, s’il était innocent ?
Dans le silence, la réponse ne venait pas de Luc — mais un bruit métallique étouffé derrière la porte. Un pas, puis une clé grattant la serrure.
Les deux frères échangèrent un regard figé.
— On nous cherche, souffla Luc.
La porte s’ouvrit à la volée, et dans l’embrasure se découpa la silhouette massive de l’abbé Touvier, flanqué de deux frères convers armés de candélabres de fer.
— Frère Thomas, dit l’abbé d’une voix de fer poli. Vous êtes censé être confiné dans votre cellule. Et pourtant, je vous trouve ici, avec une fiole d’encre volée et des racines séchées qui sentent la sorcellerie.
Thomas serra la fiole derrière son dos.
— L’encre est empoisonnée, mon père. Je peux vous le prouver.
L’abbé sourit d’un sourire pâle et terrible.
— Bien sûr que vous le pouvez. C’est vous qui l’avez empoisonnée, n’est-ce pas ? Vous vouliez faire porter le crime à frère Anselme.
Il fit un geste. Les convers s’avancèrent.
Mais Thomas, dans le fracas du chandelier renversé, saisit le fragment d’aconit et la fiole d’encre, et par une porte de service derrière lui, il s’engouffra dans la nuit froide — poursuivi, accusé, et désormais seul avec la vérité qu’il venait d’identifier.
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