L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 17: The Accusation
La nuit l’enveloppait comme un linceul. Thomas se glissa le long du mur d’enceinte, les doigts râpés par la pierre, chaque pierre une prière muette. Il n’avait nulle part où aller, sinon vers l’intérieur. Vers celui qui tenait les clés des provisions, des encres, des secrets.
Frère Jean, le cellérier, l’avait toujours traité avec cette déférence prudente qu’on réserve aux malades et aux savants. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un regard appuyé. Mais c’était lui qui gérait le tonneau d’encre commune, lui qui scellait chaque barrique avant sa distribution aux scriptoriums. Thomas n’avait jamais osé le soupçonner. Il trouvait cela trop bête, trop évident. Et pourtant, c’était souvent cela, les crimes : pas la subtilité, mais l’accès.
Il frappa à la porte du cellier par une porte dérobée que seuls connaissaient les anciens novices. Jean mit un long moment à répondre, une lampe à huile tremblant dans sa main, la tonsure en désordre.
— Thomas ? Ils disent que tu as fui. Effraction dans les archives. Le poison…
— Laisse-moi entrer, Jean. Tu sais que je n’ai pas fait cela. Et tu sais pourquoi.
Le cellérier hésita, puis ouvrit plus grand. La pièce sentait la cire, le miel, le moisi des pommes d’hiver. Jean referma derrière eux, posa la lampe sur un tonneau et croisa les bras, mais son menton tremblait.
— Je n’ai rien à voir avec…
— Tu as tout à voir, coupa Thomas. L’encre du tonneau commun. Elle était contaminée à l’aconit. Cette barrique était scellée par toi, pesée par toi, distribuée par toi. Pas un autre. Le moine qui copiait la charte est mort. Guillaume était la cible, pas moi. C’est toi qui as dosé.
Jean ouvrit la bouche, la referma. Ses mains vinrent se nouer sur son ventre.
— Tu ne peux pas prouver…
— La trace des racines. L’achat chez l’herboriste du village a été fait par un moine, une description qui te ressemble. Et le fragment de recette trouvé dans la tour, avec une écriture qui n’est pas d’Anselme. Je l’ai comparée, Jean. Ton « m » est tracé comme une faux, et je t’ai vu écrire des listes de provisions durant des années. Tu t’es trahi toi-même.
Le cellérier parut se vider. Il s’assit sur un sac de grain, la tête entre les mains.
— Ce n’était pas pour moi, souffla-t-il. Tu dois me croire. Je n’ai jamais voulu la mort de personne.
— Alors explique-toi.
Jean leva un visage baigné de larmes, la lampe dansant sur ses joues creuses.
— C’est le neveu du baron. Il s’est présenté à moi à la Saint-Michel, l’an passé. Il avait trouvé un moyen de faire chanter l’abbé. Mais l’abbé n’a pas cédé. Alors il s’est tourné vers moi. Il m’a montré des papiers. Des dettes, Thomas. Mon frère a contracté des dettes chez les marchands de drap de Granmont. Le neveu les tenait toutes. Il m’a dit que si je ne faisais pas ce qu’il demandait, il jetait mon frère en prison pour dette, et ma sœur, aussi, à la maison de correction, avec les enfants.
Thomas resta immobile, le cœur battant.
— Et il a exigé que tu empoisonnes l’encre ?
— Il exigeait que je neutralise Guillaume. Il a dit que Guillaume était le témoin-clé de l’affaire des terres, qu’il faisait obstruction à un accord légitime. Il m’a donné la racine, une dose qu’il disait douce, capable de rendre malade, pas de tuer. Mais Guillaume était faible. Son cœur a lâché. Je n’ai jamais voulu cela, je te le jure devant Dieu.
— Et le frère Audin ?
Jean leva des yeux hagards.
— Audin ? Il est mort avant que je ne touche la barrique.
— Non. Audin est mort du même poison, des semaines avant Guillaume. Peut-être même avant Anselme. Quelqu’un a tué pour effacer les témoins d’années passées. Qui d’autre avait la clé de tes réserves ?
Jean devint blême. Il sembla s’enfoncer dans les sacs.
— L’abbé, murmura-t-il.
Thomas sentit le sol basculer sous lui.
— L’abbé Touvier ?
— Il connaissait la recette. C’est lui qui m’a donné une poudre, la première fois, pour les châtaignes des rats. Une poudre qu’il disait venue de Saint-Jean, qu’un de leurs frères connaissait les plantes. Je me disais que c’était un hasard. Mais ensuite, quand le neveu est venu… l’abbé a fermé les yeux. Il m’a dit que Guillaume causait des problèmes au chapitre, qu’il fallait le ralentir, que Dieu pardonnerait les remèdes amers. Il m’a dit de mettre quelques gouttes dans son omelle. Il parlait de rhume, Thomas. Je ne savais pas que c’était la même chose que la racine.
Thomas ferma les yeux. Tout s’assemblait. Le don de la cloche, dont l’abbé parlait sans cesse pour détourner l’attention des manuscrits. Les réunions secrètes avec le prieur de Saint-Jean, où l’on discutait des futures donations, des bornes, des rentes en pain. L’acharnement à faire tomber Thomas sur la question de l’encre.
— L’abbé était au courant pour l’aconit ?
Jean hocha la tête, épuisé.
— Il est le seul avec moi à connaître la sortie du cellier vers l’ancien passage. Et c’est lui qui m’a ordonné de ne pas changer l’encre du tonneau commun. Il disait que des testings seraient faits, que Dieu jugerait les impurs. Il t’a laissé courir, Thomas, parce qu’il savait que tu trouverais la vérité… et il a préféré t’accuser avant que tu ne la lui jettes au visage.
Un silence lourd tomba entre eux. La lampe grésilla, la flamme se tordit comme une âme damnée.
— Tu diras tout cela au chapitre, dit Thomas d’une voix calme.
— Ils ne me croiront pas. L’abbé les manipule, il a leur confiance. Ils verront en moi un larron qui se défausse.
— Alors nous trouverons une manière qu’ils ne puissent ignorer.
Thomas regarda par la fenêtre étroite. Le ciel s’éclairait au levant, une bande blême au-dessus des toits. Dans quelques heures, les moines se lèveraient pour les laudes. Il n’était plus un fugitif pour longtemps.
— Reste ici, dit-il à Jean. Ne parle à personne. Prépare toi à soutenir cette accusation devant l’abbé lui-même, face à toutes les preuves que j’ai amassées.
Jean le saisit par la manche.
— Et s’il te fait arrêter avant ?
Thomas lui sourit, d’un sourire fatigué qui ne touchait pas ses yeux.
— Alors tu sauras que j’aurai eu raison de mourir pour cela.
Il s’éloigna dans le couloir, les pas étouffés par la paille. Derrière lui, le cellérier demeurait assis dans les ombres, une statue de cire fondant sous la lampe, et Thomas savait déjà que la confrontation avec l’abbé ne serait plus une affaire de preuves. Ce serait une affaire de pouvoir, de terres, et de une seule parole, une seule contradiction, qui ferait basculer tout l’édifice.
La cloche de l’abbaye sonna, grave et sourde, comme un verdict.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.