L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 18: Aftershock
La cloche de matines ne sonna pas.
Thomas le remarqua d'abord sans y croire, comme on remarque une absence de douleur après des jours de souffrance. Le silence qui régnait dans le cloître avait une densité inhabituelle, une épaisseur de drap mouillé. Autour de lui, les frères qui se rendaient à l'office marchaient vite, tête baissée, sans échanger un seul mot. Personne ne le regardait en face. Personne ne s'écartait non plus de son chemin — mais c'était tout comme.
Il avait passé la nuit dans l'écurie, roulé dans une couverture que Luc avait volée à l'infirmerie. Au matin, il s'était lavé le visage dans l'auge des chevaux et avait prié devant l'autel de la Vierge dans une chapelle latérale encore vide. Puis il avait marché vers le cloître, le cœur battant, les pieds dans des sandales trop grandes trouvées dans un coin de l'étable.
Il tenait la confession de frère Jean comme on tient une relique fragile. Roulée dans un chiffon sale, nouée avec du chanvre. Cela suffirait-il ? Jean avait exigé d'être entendu avant que Thomas ne parle. « Je dirai ce que j'ai fait, avait-il répété, les lèvres grises comme un poisson mort. Mais je ne le dirai qu'une fois. Il faut que ce soit devant le chapitre entier. Devant lui. »
Thomas avait accepté. Il n'avait pas le choix.
Maintenant, il traversait la galerie orientale avec cette prière collée à sa langue : que la confession suffise, que les mots pèsent plus lourd que l'autorité de l'abbé. Il savait que c'était une chimère. L'autorité ne se mesure pas en poids, mais en peur. Et les frères de Saint-Vitus avaient peur d'Abbé Touvier depuis si longtemps qu'ils avaient oublié comment une autre peur pouvait prendre sa place.
Il vit Jean dans l'embrasure de la sacristie. Le cellerier était plus pâle que la veille, sa peau tendue sur les os de son crâne comme du papier sur un cadre de bois. Il tenait son crucifix contre sa poitrine, les jointures blanches.
« Ils sont tous là ? » demanda Thomas.
Jean hocha la tête sans le regarder. « Le chapitre est convoqué. L'abbé a exigé ta présence. Il veut te voir jugé devant tous. »
Thomas sentit un nœud se serrer autour de sa poitrine. « Il m'a fait convoquer ? » Il avait fallu qu'il se rende lui-même, accompagné de Luc, porteur d'une lettre du prieur de Saint-Jean — une fausse lettre que Luc avait rédigée pour accréditer son retour. Le mensonge avait tenu assez longtemps pour franchir la porterie. Mais si l'abbé avait exigé le chapitre...
« Il croit tenir le procès qu'il attend, dit Jean d'une voix éteinte. Il pense que tu vas t'effondrer devant les frères. Il veut faire de toi l'exemple. »
Thomas regarda par la fenêtre de la galerie. Le jardin était gris sous un ciel bas, les herbes de l'infirmerie écrasées par la pluie de la nuit. Le monde entier semblait retenir son souffle.
« Alors ce sera un procès, dit-il. Mais de qui, c'est encore à voir. »
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La salle capitulaire était pleine. Chaque stalle de bois était occupée, de la première à la dernière rangée. Les frères se serraient aux extrémités des bancs, comme des moutons qui veulent éviter le passage du berger. Certains regardaient Thomas entrer avec une curiosité craintive ; d'autres fixaient obstinément leurs mains jointes.
L'abbé Touvier trônait à sa place, dans la haute stalle au fond de la salle, sous la fresque du Christ en majesté. Il ne se leva pas quand Thomas entra. Il l'attendait, les mains posées à plat sur ses genoux, le visage composé dans cette expression d'infini mépris qu'il semblait avoir sculptée au fil des ans.
« Frère Thomas, dit-il d'une voix qui fit refluer le murmure des convers. Te voici donc devant le chapitre, comme je l'ai ordonné. »
Thomas s'arrêta au centre de la salle. Il tourna lentement sur lui-même, regardant les visages rangés autour de lui — les jeunes novices effrayés, les vieux frères aux yeux plissés, les convers au crâne rasé qui formaient la masse sourde de ceux qui font ce qu'on leur dit. Il chercha Jean dans la foule. Le cellerier était assis au dernier rang, près de la porte.
Thomas répondit au regard de l'abbé. « Vous ne m'avez pas ordonné de comparaître, seigneur abbé. C'est moi qui ai demandé à parler devant le chapitre. »
Un silence. Les murs de pierre semblèrent absorber le peu de chaleur que le matin avait apportée.
Un des convers, le grand barbu qui servait de force de frappe à Touvier, fit un pas en avant. Mais l'abbé leva une main. « Laisse. Qu'il dise ce qu'il a à dire. Il va se noyer dans ses propres mensonges. »
Thomas respira profondément. Il sortit la lettre de Jean du chiffon qui la protégeait et la tint devant lui. Le parchemin était taché de saleté, de sueur — tout ce qui avait fait la nuit de ce frère Jean, ancien cellerier, aujourd'hui confessé et brisé.
« J'ai ici la confession écrite de frère Jean, dit-il lentement, en articulant chaque mot. Il y reconnaît avoir versé, dans l'encre commune du scriptorium, une substance fournie par l'abbé de cette maison. Une substance destinée à faire mourir lentement celui qui copierait la charte au nom du baron de Granmont. »
Il laissa le silence s'installer un instant.
« Frère Guillaume, poursuivit Thomas, est mort. frère Audin est mort. Les deux témoins d'une transaction que le seigneur abbé ne voulait pas voir aboutir. »
L'abbé Touvier resta assis, immobile. Son visage n'avait pas bougé. Seule ses lèvres se serrèrent un peu, comme un homme qui mâche une mauvaise herbe pour en goûter le poison.
« Mensonges, dit-il. Le frère cellerier est un vieil homme qui a perdu la raison. Tu l'as fatigué, manipulé, menacé. Tu as obtenu de lui une confession sous la contrainte. Cette lettre n'a aucune valeur. »
Thomas haussa les épaules. « Jean n'est pas vieux au point de ne plus savoir distinguer le vrai du faux. Et la lettre est écrite de sa main. Nous pouvons comparer son écriture avec ses comptes du cellier. Elle dit — » il regarda le parchemin, comme s'il lisait — « que l'abbé Touvier lui a remis de la poudre d'aconit, un poison connu de tout apprenti herboriste, et lui a ordonné de la faire sécher avec de la moutarde pour en masquer le goût, puis de la verser dans le pot d'encre commune. »
L'abbé se leva. Pour la première fois, quelque chose dans son masque se fissura. « Tu oses — »
« J'ose dire la vérité devant cette assemblée », coupa Thomas. Son cœur battait fort, mais sa voix resta calme. « Et puisque nous parlons de l'écriture, seigneur abbé, parlons de la vôtre. »
Il sortit une seconde feuille pliée de son habit. « J'ai trouvé cette note dans votre cellule. Une note sur la donation de cloches que vous avez faite au couvent des sœurs de Sainte-Croix. Je l'ai comparée avec une lettre que vous aviez envoyée au prieur de Saint-Jean. L'écriture est la même — et pourtant, vous avez fait proclamer en chapitre que cette donation avait été faite par un frère mort avant votre élection. Pourquoi donc vous attribuer une œuvre qui ne vous appartient pas, si ce n'est pour détourner l'attention d'une somme qui ne devait pas être comptée dans les biens de l'abbaye ? »
Le visage de Touvier vira au rouge brique puis au gris. Les frères autour de lui commencèrent à murmurer. Un vieux moine au premier rang se pencha vers son voisin.
« Cette donation — elle faisait partie d'un accord plus large, n'est-ce pas ? » continua Thomas. « Un accord avec le prieur de Saint-Jean pour modifier les limites des terres agricoles de l'abbaye. Un accord qui vous aurait permis, à vous et au baron de Granmont — par le biais de son neveu — de vous attribuer les plus riches terres du domaine sans passer par le chapitre. »
L'abbé fit un pas vers Thomas, les poings serrés. Le convers barbu le suivit, menaçant.
Mais alors, frère Jean se leva au fond de la salle. Sa voix tremblait, mais elle était claire :
« C'est vrai. Chaque mot est vrai. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que tout ce que Thomas avait entendu dans sa vie. Un long souffle collectif, comme si la salle entière suspendait sa respiration ensemble.
L'abbé se retourna lentement vers lui. « Tu es un menteur et un traître. Tu prendras la route de l'expulsion — »
« Tu ne peux pas expulser quelqu'un que le chapitre a innocenté », dit frère Jean d'une voix brisée. « Et le chapitre vient d'entendre la vérité. Je t'ai vu donner le sachet de poudre à frère Guillaume. Je t'ai vu lui dire de ne pas le faire cuire — de le laisser sécher à l'air. Je t'ai entendu lui promettre l'absolution. »
L'abbé eut un mouvement comme pour attraper son crucifix et le lever comme une arme. Mais il ne le fit pas. Il resta figé, le bras tendu, et Thomas vit, pour la première fois, une vraie peur dans ses yeux.
Ce fut alors que le vieux prieur du cloître, dom Arnaud, se leva à son tour. Il était depuis si longtemps silencieux qu'on l'oubliait parfois. Il parlait rarement, sauf pour dire des choses sans appel.
« Cette assemblée, dit-il lentement, doit voter. »
L'abbé se tourna vers lui, furieux. « Je suis l'abbé ! Je nomme les prieurs ! Vous n'avez pas le droit de — »
« Le droit, répondit dom Arnaud sans hausser la voix, est le seul refuge qui reste à ceux qui n'ont plus d'autorité. Et vous n'en avez plus, seigneur abbé. »
Il y eut un mouvement dans les rangs. Un murmure qui ne retomba pas. Des frères se levèrent, l'un après l'autre, comme autant de feuilles secouées d'un arbre par un vent violent.
Thomas ne suivit pas le détail des débats. Plus tard, il s'en souviendrait comme une série d'images fragmentées : dom Arnaud dictant un texte de déposition, deux convers prenant Touvier par les bras pour le mener à une cellule de pénitence, frère Jean s'effondrant en sanglots sur son banc sans que personne ne se lève pour l'aider, Luc poussant la porte de la salle avec une expression de triomphe épuisé.
Mais il se souviendrait surtout de ce qui arriva quand tout fut fini, quand la salle se vida peu à peu et que les frères retournèrent à leurs travaux à pas lents, comme après un grand orage.
Dom Arnaud vint se placer à côté de lui. Le vieux prieur regardait le Christ de la fresque, les mains jointes sur son bâton.
« Vous avez gagné, frère Thomas. Pour cette fois, la vérité a été plus forte que l'autorité. »
Thomas se tourna vers lui. « Ce n'était pas la vérité. C'était la peur. Ils avaient peur de lui depuis si longtemps qu'à la première occasion de ne plus avoir peur, ils l'ont saisie. »
Dom Arnaud sourit à peine — un sourire si discret qu'il ressemblait presque à un affaissement de rides autour de la bouche. « Peut-être. Mais la peur et la vérité font souvent bon ménage. Quand la peur s'en va, ce qui reste... c'est une décision à prendre. »
Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta.
« Vous devriez aller chercher ce que le novice a trouvé ».
Thomas fronça les sourcils. « Quel novice ? Quoi, trouvé ? »
Dom Arnaud ne se retourna pas. « Il vous le dira. Quelque chose d'écrit, trouvé dans le scriptorium. Dans une pile de parchemins que l'abbé cherchait à brûler avant son départ. » Il poussa la porte de la salle. « Le novice a cru que c'était sacré. Il l'a gardé. Il n'ose plus le garder. »
Thomas le regarda sortir, le cœur battant. Il savait ce que c'était — un fragment. Une partie du texte qui avait été déchiré de la recette d'encre. Le texte qui prouvait que le poison était nécessaire pour sécher l'encre, le texte dont l'écriture correspondait à la main d'Anselme.
Mais Anselme était mort.
N'est-ce pas ?
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