L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 19: The Fragment's Secret
La cellule pénitentielle sentait le moisi et la cire froide. Frère Thomas s’y tenait, une lampe à huile dans une main, l’autre tenant le fragment de parchemin que le novice lui avait remis en tremblant, une demi-heure plus tôt. Le novice avait disparu dans l’ombre du dortoir aussitôt après, comme un rat effrayé.
Thomas déplia le morceau déchiré. Il était petit, à peine la largeur d’une paume, les bords irréguliers comme arrachés à la hâte. L’encre y était brune, appliquée d’une main ferme, les lettres inclinées d’une manière particulière, presque musicale.
Il approcha la lampe.
Le texte parlait de gomme arabique et de noix de galle, mais ce n’était pas la recette d’un encreur ordinaire. Au milieu d’une phrase sur le sulfate de cuivre, une main avait ajouté une note marginale, écrite plus petit, avec une encre plus sombre, presque noire.
« Si l’on ajoute au mélange une once d’aconit réduite en poudre fine, l’encre sèche en moins d’une heure au lieu de trois. Elle devient plus noire, plus brillante. Mais elle ronge la plume et celui qui la mâche doit se garder de se toucher les lèvres. »
Thomas relut trois fois. Le poison n’était pas seulement destiné à tuer un copiste. Il servait un but plus prosaïque : accélérer le séchage. L’aconite dans l’encre n’était pas un meurtre déguisé en accident. C’était une ingénierie. Quelqu’un avait voulu produire plus vite, copier plus de pages, peut-être pour finir un travail avant une échéance.
Il retourna le fragment. Au verso, une lettre partielle : un « C » majuscule, puis « elesme », interrompu par la déchirure. La plume avait appuyé fort, trahissant une urgence.
Thomas connaissait ces lettres. Il les avait vues dans le scriptorium pendant des années, sur les marges des manuscrits, dans les annotations des textes médicaux qu’il n’était pas censé lire.
C’était l’écriture d’Anselme.
Il referma le poing sur le fragment, sentant le parchemin crisser contre sa paume.
« Tu as trouvé ? » Dom Arnaud entra sans frapper, sa silhouette massive remplissant l’embrasure. Le vieux moine avait l’air fatigué, les épaules voûtées comme s’il portait déjà le poids de la semaine.
Thomas lui tendit le fragment. « Regardez la note marginale. »
Dom Arnaud prit le parchemin, le tint près de son visage, plissant les yeux. Il ne dit rien pendant un long moment, puis souffla lentement par le nez.
« C’est de la main d’Anselme. Je l’aurais reconnu les yeux fermés. »
« Et l’autre écriture ? Celle de la recette principale ? » demanda Thomas.
Dom Arnaud pencha la tête. « Celle-là… elle ressemble à celle de Frère Guillaume, le copiste mort. Mais ce n’est pas certain. Elle est trop méchée. »
« Guillaume aurait pu copier une recette d’Anselme ? Que l’encreur expérimentait ? »
« Possible. Anselme était un curieux. Il allait toujours plus loin que demandé. On lui avait interdit l’usage du plomb dans ses mélanges, après une histoire de vapeurs dans le scriptorium. »
Thomas prit le fragment en retour, le glissa dans sa manche. « Si Anselme a écrit que l’aconite fait sécher l’encre plus vite, et si Guillaume a suivi cette recette, alors Guillaume savait qu’il manipulait un poison. Il aurait dû se méfier. Il ne l’a pas fait. Pourquoi ? »
« Parce qu’il ne pensait pas que cela le tuerait, peut-être. Une once d’aconit dans un tonneau d’encre qui sert à dix moines… à moins de lécher sa plume à chaque ligne, le danger est mince. » Dom Arnaud s’interrompit. « Mais quelqu’un a pu concentrer le poison, ajouter une dose plus forte à un encrier particulier. Un seul encrier, celui de Guillaume. »
« Ou celui de William », dit Thomas. « C’était lui, la cible. Guillaume n’était qu’un copiste de plus, mais William… William était le légataire, le témoin de la vente des terres. »
Dom Arnaud hocha lentement la tête. « Il faut interroger Anselme. Où est-il ? »
Thomas hésita. Il avait vu Anselme disparaître de la salle capitulaire, deux jours plus tôt, juste après la déposition de l’abbé. Il ne l’avait pas revu depuis. Personne ne l’avait revu.
« Il a laissé cela dans le scriptorium, caché sous une lame du pupitre. Le novice l’a trouvé en nettoyant. Anselme aurait pu le brûler. Il ne l’a pas fait. »
« Alors il l’a caché volontairement », dit Dom Arnaud. « Pour qui ? Pour nous ? Pour l’enquête ? »
Thomas regarda la flamme de la lampe se refléter dans ses yeux sombres. « Ou pour quelqu’un qui saurait quoi en faire. »
Il replia le fragment dans sa manche, puis se tourna vers la porte. « Je vais chercher Anselme. S’il est dans l’abbaye, je le trouverai. S’il n’y est pas… » La phrase resta en suspens, chargée de ce que ni l’un ni l’autre ne voulait dire à voix haute.
« Prends Frère Marc avec toi », dit Dom Arnaud. « Il connaît les recoins que les autres ignorent. »
Thomas sortit dans le cloître nocturne, le vent froid lui mordit les joues. Il marcha d’abord vers l’atelier de l’encreur, une pièce minuscule adossée au scriptorium, pleine d’odeurs de vinaigre et de métal. Le loquet céda sous sa main. L’intérieur était vide, les pots de pigments alignés, les mortiers propres, mais une poudre fine tapissait encore le fond d’un bol de pierre. Thomas la frotta entre ses doigts, la porta à son nez. L’odeur âcre, végétale, lui fit reculer la tête.
Aconite.
Il y en avait assez ici pour tuer un bœuf.
Il chercha Anselme partout. Le dortoir, vide. Le réfectoire, vide. La bibliothèque, la salle de copie, les latrines. Personne ne l’avait vu depuis le matin. Frère Marc, tiré de son sommeil, rejoignit Thomas sans poser de questions, sa lanterne tremblant dans le vent.
« La crypte », dit Marc soudainement. « C’est là qu’il se cachait quand l’abbé lui faisait des reproches. Il disait que personne ne pensait à regarder chez les morts. »
La crypte était un boyau humide sous l’église, dont l’accès se faisait par une trappe dans la chapelle nord. Thomas souleva la planche de bois, une bouffée de terre froide et de moisi remonta. Il descendit le premier, les marches inégales sous ses sandales.
La lanterne révéla des piliers bas, des voûtes basses, des niches funéraires le long des murs. Une forte odeur, très distincte, dominait celle de la terre.
Thomas s’avança. Il vit d’abord les pieds, chaussés de sandales de moine, puis la robe brune, puis le visage d’Anselme, figé dans une grimace. Des mousseuses blanchâtres bordaient ses lèvres. À côté de lui, posé à la main, un encrier de terre cuite renversé, la tache noire encore humide sur la dalle.
Anselme s’était tué avec sa propre recette.
« Par pitié », souffla Marc derrière lui.
Thomas s’agenouilla. Il remarqua que la main droite de l’encreur tenait quelque chose, un petit rouleau de parchemin, serré si fort que les doigts formaient encore une serre. Thomas dut forcer pour l’ouvrir.
Un billet, écrit d’une main tremblante, à l’encre noire :
« J’ai essayé de prévenir Guillaume. Il ne m’a pas cru. Que Dieu me pardonne. »
La date était celle du jour où Guillaume était mort.
Thomas releva les yeux vers la voûte sombre. Anselme n’avait pas seulement expérimenté accidentellement. Il avait compris que son encre tuait. Il avait parlé à Guillaume. Et Guillaume ne l’avait pas écouté.
Mais quelqu’un d’autre avait écouté. Quelqu’un qui avait su que la recette d’Anselme contenait de l’aconite et qui l’avait utilisée pour un but précis.
Thomas se releva, le billet à la main. « Nous devons prévenir Dom Arnaud. »
Il entendit alors un bruit derrière lui, léger, comme un pas étouffé au sommet des marches.
Il se retourna, mais la trappe était déjà refermée. Il n’y avait plus que le claquement sourd du verrou, dehors.
« Marc ! » cria-t-il. Les pas de Frère Marc montèrent précipitamment vers la trappe, mais elle résista. Il essaya de la soulever en s’arc-boutant, sans succès.
Quelqu’un avait entendu. Quelqu’un les avait suivis. Et maintenant, Thomas et Marc étaient prisonniers de la crypte, auprès d’un cadavre, avec l’encreur mort comme seule compagnie. Le silence retomba, et tout ce que Thomas entendait, c’était les gouttes d’eau tombant des pierres, régulières, ironiques.
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