L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 20: The Missing Herbalist
L’air de la crypte avait la consistance d’un linceul humide. Thomas frotta ses doigts contre la pierre froide, cherchant une saillie qui n’existait pas. La porte de chêne, massive, ne bougea pas d’un pouce quand il la poussa une troisième fois.
— Il faut trouver autre chose, dit frère Marc, dont la voix résonnait bizarrement entre les tombes. Une grille, une ouverture, un passage de service.
Thomas se retourna vers le corps qu’ils avaient découvert. Anselme gisait dans une posture contrefaite, les jambes repliées sous lui comme s’il avait rampé vers la lumière avant que le poison ne le terrasse. Ses doigts étaient bleus, ses lèvres noires. Le même signe que Guillaume.
Thomas s’agenouilla près du mort. Il avait déjà vu ce que le poison faisait, mais ce qu’il cherchait maintenant était plus précis. Il souleva la main d’Anselme, examina les jointures, la paume.
— Il s’est défendu.
— Comment le sais-tu ?
Thomas lui montra les écorchures sur les phalanges. La peau arrachée, encore humide sous l’ongle.
— Il a frappé quelque chose. Ou quelqu’un. Celui qui l’a enfermé ici n’a pas voulu que cela reste propre.
Il poursuivit sa fouille des vêtements du cadavre. La robe était tachée d’encre — de l’encre noire, ordinaire, pas celle du bac empoisonné. Il trouva le fragment caché dans la doublure intérieure : un morceau de parchemin plié en quatre, les bords déchirés. Il le déplia.
L’écriture était celle notée par le novice. Mais à la lumière de la torche vacillante, il vit que le texte était plus long que prévu. La partie arrachée avait dû contenir une recette complète. Ce qui restait était une note, rédigée dans l’urgence.
« J’ai vu l’encrier qu’on a préparé pour Guillaume. L’aconit est mélangé à la poudre noire en quantité inférieure à la dose mortelle, mais répétée sur des semaines, elle sera fatale. On m’a menacé. On dit que j’ai prêté la main à l’écriture du bréviaire de Saint-Jean. Je n’ai rien fait. Je veux prévenir Guillaume avant qu’il ne soit trop tard. Le prieur sait que je sais. Le bruit de la cloche couvrira la venue des hommes. »
Thomas relut la note à voix basse. Marc s’approcha, les sourcils froncés.
— Le prieur. Celui de Saint-Jean ?
— Il est lié à l’abbé Touvier, répondit Thomas. Le fragment que nous avons trouvé mentionnait une recette d’encre à l’aconit pour séchage rapide. Mais cette note-là, dans la main même d’Anselme, dit autre chose. Elle dit que quelqu’un savait qu’il savait.
Il retourna le parchemin. Au dos, une autre ligne, écrite plus difficilement, presque illisible, comme si la main avait tremblé.
« Ils m’ont suivi. L’abbé n’était pas seul. »
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Marc.
Thomas resta silencieux. Le cœur battant, il revit les événements des jours passés. Touvier avait accusé Thomas dès que le poison avait été découvert — non par erreur, mais par calcul. Il avait voulu détourner l’attention. Mais qui avait accompagné l’abbé dans la crypte cette nuit-là ? Qui avait muré Anselme ici avec son secret ?
Un bruit, au-delà de la porte. Un grincement de bois, puis le pas léger d’une sandale sur la pierre.
Thomas échangea un regard avec Marc. Quelqu’un approchait. Il souffla la torche, plongeant la crypte dans une obscurité presque totale.
Ils attendirent. Des voix murmuraient derrière le chêne. Thomas appuya son oreille contre le bois.
— Il faut les laisser pourrir ici, disait une voix étouffée. Personne ne les cherchera avant plusieurs jours. Le temps que le charnier soit refermé.
Marc serra le poing. Thomas leva une main pour l’apaiser.
— Et s’ils sortent ? demanda une seconde voix.
— Ils ne sortiront pas. L’abbé a fait condamner le passage. C’est la seule entrée.
Thomas calcula. Le passage condamné — l’ancien tunnel qui reliait la crypte à la chapelle de Notre-Dame-des-Champs, fermé depuis vingt ans. S’il existait encore, il menait à l’extérieur des murs du monastère. Mais il nécessitait de traverser la nef, puis de forcer une grille rouillée.
— Nous ne pouvons pas attendre ici, murmura-t-il à Marc. Il faut tenter le passage.
— Il est muré.
— Il y a une ouverture dans la dernière travée. Derrière la statue de saint Benoît. Je l’ai vue quand j’étais novice. Les maçons l’avaient recouverte, mais elle n’a jamais été définitivement scellée.
Les voix s’éloignèrent. Un verrou claqua. Puis le silence retomba.
Thomas ralluma la torche à l’aide d’une pierre à feu qu’il portait toujours à la ceinture. Il avait remarqué, sur son passage dans la crypte, que le corps d’Anselme portait autre chose que la trace d’un combat. Une écharpe tachée, nouée autour du poignet — un linge d’abbaye, tissé avec la laine d’un habit convers. Cette écharpe portait la bordure bleue réservée aux oblats du chapitre de Saint-Jean. C’était la preuve que Touvier n’était pas seul. Quelqu’un de l’abbaye voisine avait participé à l’assassinat.
Thomas garda cette information dans sa mémoire. Il la garderait vive comme une braise sous la cendre jusqu’à ce qu’il puisse l’utiliser.
— Viens. Cherchons le passage.
Ils avancèrent entre les tombes. La statue de saint Benoît était à demi effondrée, la tête détachée, une fissure courant de la base au socle. Thomas passa la main derrière le piédestal. Ses doigts rencontrèrent une surface de pierre plus fraîche, puis une solution de continuité : un joint mal rebouché.
Il poussa. La pierre céda avec un grincement. Un passage bas, étroit, sombre, s’ouvrait devant eux.
Marc fit la grimace.
— Il n’y a pas d’air là-dedans.
— Assez pour quelques minutes. Allez.
Ils s’engagèrent dans le tunnel. L’odeur d’humidité et de terre froide les enveloppa. Thomas marchait courbé, la torche devant lui, les doigts sur la paroi rugueuse. Après une centaine de pas, un éboulis les arrêta. Marc poussa les pierres, un peu, beaucoup. Derrière, le jour.
— On est dehors, souffla-t-il.
Thomas passa le premier. Ils émergèrent dans une bande d’herbes folles, entre deux murs de soutènement, à l’extérieur du monastère. Le ciel était pâle, la lumière faible. En contrebas, le village s’étalait, enveloppé d’une brume matinale.
Thomas se retourna vers la crypte. Il pensa au corps d’Anselme, laissé là dans le froid, sans sépulture. Il pensa à Guillaume, mort sans avoir pu protester. Il pensa à frère Jean, le cellerier, qui avait comme disparu de la veille depuis l’audience devant le chapitre. Le confesseur avait dit qu’il s’était retiré dans la chapelle de Sainte-Anne pour prier, mais Thomas n’y croyait guère.
Il tourna son regard vers la masse grise de l’abbaye de Saint-Jean, visible au-delà des champs.
— Il faut agir avant qu’ils n’enterrent Jean, dit Marc. Avant que le prieur ne fasse disparaître une autre trace.
Thomas acquiesça. L’abbé Touvier avait cru le contenir dans la crypte. Mais il venait juste de découvrir que l’encre empoisonnée n’était pas qu’un moyen de tuer un copiste. Elle était aussi un moyen de taire un témoin. Et si Anselme avait noté cette information dans sa hâte, c’est que d’autres notes existaient. Quelque part dans le scriptorium, dans une pile de parchemins que Touvier n’avait pas encore eu le temps de brûler.
— Nous avons besoin de preuves, dit-il à Marc. Des preuves que personne ne pourra nier devant l’évêque. Celle-ci — il agita le fragment — montre que le prieur savait. Mais il faut lier l’ordre de l’abbé à l’assassinat d’Anselme. Et pour cela…
Il regarda au loin.
— Pour cela, il nous faut retrouver le cellerier avant qu’ils ne le fassent taire.
Ils prirent la direction du village, remontant le sentier à travers les prés noyés de rosée. Derrière eux, l’abbaye avait perdu son silence funèbre. Des cloches sonnaient, mais pas pour les morts. Pour l’office. Comme si rien ne s’était passé.
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