L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 21: The Real Killer
Ils marchèrent trois heures durant, s’enfonçant dans le bois au nord de l’abbaye, là où les chênes devenaient si denses que même la lune renonçait à les éclairer. Frère Marc portait le sac de pain volé à la cuisine ; Thomas tenait contre sa poitrine le fragment d’Anselme, comme on tient un enfant fiévreux.
La clairière que Thomas connaissait s’ouvrit enfin — une masure de charbonnier abandonnée, son toit de chaume à moitié effondré. Ils s’y glissèrent, et Thomas tira les planches disjointes derrière eux. Personne. Pour l’instant.
— Raconte-moi encore, dit Marc en rompant le pain. L’ordre exact.
Thomas s’accroupit dans la poussière, étala le fragment. L’écriture d’Anselme dansait sous ses yeux, inégale, pressée par la peur.
— Il dit que le prieur de Saint-Jean connaissait l’usage de l’aconit. Qu’il « préparait l’encrier du copiste », phrase étrange. Il dit aussi qu’il a tenté d’avertir Guillaume, mais que l’abbé l’a surpris.
— Et c’est pour cela qu’on l’a tué ?
Thomas leva les yeux. La fatigue coagulait ses pensées, mais une forme se dessinait enfin.
— Non. Écoute. Quand j’ai interrogé Jean le cellérier, il a dit que l’abbé l’avait soudoyé pour faire taire un témoin. Moi, j’ai cru que ce témoin, c’était Guillaume. Mais Guillaume était mort depuis des jours quand Jean a versé l’aconit dans l’encrier commun.
Marc cessa de mâcher.
— Alors le témoin que l’abbé voulait faire taire…
— C’était Anselme. Il avait vu l’abbé fournir la poudre au prieur de Saint-Jean. Il a tenté d’avertir Guillaume, l’abbé l’a découvert, et l’aconit qu’on a trouvé dans son corps — celui que j’ai pris pour un suicide — c’était un meurtre déguisé. Ils lui ont administré la même main. C’était pour couvrir le premier meurtre.
Marc se signa lentement.
— Alors l’abbé Touvier n’est pas seulement le serviteur qui exécute les ordres du neveu du baron. Il est la main. Le neveu a planifié, mais c’est l’abbé qui a tué. Deux fois. Trois, si l’on compte Jean.
— Jean. Thomas se releva d’un bond. Jean le cellerier s’était confessé devant le chapitre. Il savait que l’abbé était déposé. Il avait tout à gagner à vivre. Pourquoi disparaître ?
Il arpenta la masure, la poussière se soulevant en fines volutes dans la lumière grise de l’aube qui commençait à filtrer.
— À moins qu’il n’ait disparu avant la déposition. Marc se passa la main sur le visage. Quand as-tu vu Jean pour la dernière fois ?
— Le matin de ma fuite. Il avait l’air terrifié, il m’avait supplié de ne pas le nommer devant l’assemblée.
— Et qui savait que vous deviez vous voir ?
Thomas s’immobilisa. La mémoire lui rendit soudain la scène : dans le cloître, la veille, il avait croisé frère Odon, le convers favori de l’abbé. Odon portait une besace et des sandales poussiéreuses, comme un homme qui revient de voyage. Thomas lui avait demandé où il allait. Odon avait répondu : « Aux champs. » Mais ses chaussures avaient cette terre rouge et collante qu’on ne trouvait que près de la rivière, du côté des moulins de Saint-Jean.
— Odon, souffla Thomas. Il est allé prévenir le prieur que je parlais à Jean. Saint-Jean a envoyé quelqu’un. Ou l’abbé, depuis sa cellule — il ne faut pas croire qu’une cellule de pénitent arrête un homme qui a de la famille parmi les convers. Il a fait transmettre l’ordre par sa bague, et Jean a disparu parce qu’on l’a tué pour l’empêcher de confirmer, ou simplement enlevé pour que sa voix ne serve plus.
Marc s’accroupit à son tour, le visage soudain vieilli.
— Alors le plan est le même partout. L’aconit est une main invisible qui frappe ceux qui savent. Et maintenant que nous savons, nous aussi…
— Mais il y a une différence, dit Thomas. Nous ne sommes pas scellés dans une crypte. L’abbé croit que nous y sommes encore. Le temps travaille pour nous, pas pour lui.
— Tu veux dire de retourner à l’abbaye ?
— Non. Plus loin. Le neveu du baron doit croire que nous sommes morts. Il fera alors une seule erreur : il se montrera. Il viendra prendre possession du titre et des terres, car sans témoin pour contester, l’héritage lui revient.
Marc fronça les sourcils.
— Mais l’évêque doit encore valider la déposition. Et un meurtrier ne vient pas réclamer son héritage devant l’évêque sans assurance.
— Exactement. Il faudra qu’il produise un témoin qui confirme sa version. Un témoin qu’il croit contrôler. Quelqu’un comme…
— Le prieur de Saint-Jean.
Thomas hocha lentement la tête, un plan prenant forme dans son esprit.
— Le prieur croit porter la soutane de l’innocence. Il ignore que j’ai le fragment d’Anselme. Il ignore que j’ai vu le foulard à liseré bleu. Et il ignore que Jean le cellerier n’est peut-être pas mort mais simplement caché quelque part, terrifié.
— Tu crois qu’il est en vie ?
— Jean n’est pas un homme courageux. S’il a senti le danger, il s’est enfui. Il est peut-être dans une église voisine, un monastère, un endroit où l’abbé n’a pas d’influence. Et si nous le trouvons avant eux…
— Ils nous tueront.
Thomas sourit — une expression rare, presque féroce.
— C’est pour cela que je tends le piège autrement. Nous n’allons pas courir après Jean. Nous allons laisser le prieur croire que nous sommes encore scellés, et faire circuler une rumeur : qu’un jeune novice a découvert, dans le scriptorium, une lettre signée du prieur ordonnant l’empoisonnement de Guillaume. Qu’il a confié cette lettre à un messager devant se rendre à l’évêché dans trois jours.
— Cette lettre n’existe pas.
— Elle n’existe pas encore. Mais le prieur ne le sait pas.
Marc resta silencieux un long moment. Puis il se leva et plia soigneusement le reste du pain.
— Et si l’on retrouve notre corps froid avant l’arrivée des trois jours ?
— Alors nous aurons au moins fait en sorte que la vérité coure plus vite que le poison.
Il sortit dans l’aube grise et se mit en marche vers le sud, vers la route qui menait aux moulins de Saint-Jean. Le foulard bleu, il le porterait à son cou — pas en signe de défi, mais pour que le prieur le voie de loin, et qu’il comprenne que l’on savait déjà tout avant de venir l’affronter.
Crédit. Preuve. L’innocence. C’était entre leurs mains, et le piège se refermait.
Il leur restait un jour, peut-être deux, avant que quelqu’un ne remarque que la crypte avait été ouverte par l’intérieur.
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