L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 23: The Aftermath of Truth
La lueur des cierges dansait sur les murs de l'église abbatiale, et pour la première fois depuis des semaines, l'air n'était plus chargé de cette tension sourde qui avait oppressé chaque homme du chapitre. La communauté était rassemblée, non pour un procès, non pour une accusation, mais pour une élection. Le siège abbatial, vide depuis la déposition de Touvier, attendait son nouveau maître.
Thomas se tenait au second rang des moines, les mains croisées dans les manches de sa coule. Le froc lui semblait plus léger, ce matin. Ou peut-être était-ce sa conscience, allégée du poids des secrets qu'il avait portés seul pendant trop longtemps.
— Frères, dit Dom Arnaud d'une voix qui portait malgré sa douceur, nous voici réunis en ce jour de grâce. Le Seigneur nous a éprouvés, mais Il nous montre à présent le chemin. Je vous propose de procéder au scrutin.
Les moines murmuraient, se consultaient du regard. Thomas observait les visages : certains encore marqués par le doute, d'autres par la honte d'avoir suivi Touvier. Mais dans les yeux de la plupart luisait une lueur d'espoir. Le jeune novice qui avait apporté le fragment à Thomas lui adressa un petit sourire.
— Je nomme Dom Arnaud, dit le frère cellerier d'une voix ferme.
— Je seconde cette nomination, ajouta un vieux moine du scriptorium.
Thomas sentit une bouffée de soulagement. Dom Arnaud était un homme prudent, mais juste. Il avait su préserver les études de Thomas contre l'interdit de Touvier, il avait su écouter la vérité quand elle était dérangeante. La communauté semblait du même avis : les voix s'élevèrent, une à une, pour confirmer la proposition.
Quand le scrutin fut clos, Dom Arnaud — maintenant le père Arnaud — se tourna vers Thomas, ses yeux gris pétillant d'une ironie bienveillante.
— Frère Thomas, je sais que vous nourrissez quelques ambitions médicales que certains de nos plus stricts frères regardaient d'un mauvais œil.
Le jeune moine baissa la tête, préparant une défense qui ne vint pas.
— Vous avez démontré que la science, bien employée, pouvait servir la vérité aussi sûrement qu'une confession. L'étude des humeurs et des simples ne vous a pas corrompu ; elle vous a éclairé. Je vous donne donc l'autorisation formelle de poursuivre ces travaux.
— Merci, mon père.
— Mais je vous préviens, ajouta le nouvel abbé en esquissant un demi-sourire rare chez lui, je compte sur vous pour que nos malades — et nos morts — soient traités avec autant de sagacité que les criminels.
Les rires, discrets d'abord, se répandirent dans le chapitre. Thomas sentit ses joues rougir. Dom… le père Arnaud le salua d'un signe de tête, puis se tourna vers les affaires courantes.
— Attendez, mon père. Je demande à m'exprimer.
Le silence retomba. Thomas déglutit. Il avait préparé ses mots depuis des jours, et maintenant qu'ils attendaient sur le bout de sa langue, ils semblaient trop pesants pour être prononcés.
— La justice a été rendue. Les assassins d'Anselme, du frère Guillaume, du jardinier ont été arrêtés. Raoul de Gascogne croupit dans les geôles du comte, le prieur de Saint-Jean attend le jugement de l'évêque. Mais la terre… la terre n'est toujours pas en notre possession, pas légitimement.
— Que voulez-vous dire ? demanda un moine du fond.
— Le domaine que Touvier et son complice voulaient s'approprier. Raoul a été arrêté, mais les titres de propriété sont toujours entre les mains du comte, ou de ses héritiers. L'abbaye n'a pas encore fait valoir ses droits.
Le père Arnaud le considéra longuement. Un silence grattait le sol de la salle capitulaire.
— Vous avez raison, Thomas. Mais nous sommes en temps de paix fragile. L'évêque devra statuer. Je m'occuperai d'envoyer une délégation portant nos copies des chartes.
Thomas acquiesça, mais une pensée venimeuse le rongeait : la charte du don initial du père de Raoul. Il l'avait examinée furtivement il y avait des semaines, avant que les événements ne l'accaparent. Quelque chose dans l'encre, dans la formulation… quelque chose ne collait pas. Mais il n'avait pas pu l'étudier à tête reposée, et la copie était retournée aux archives du comté.
Après le chapitre, Thomas sortit dans le cloître. L'air d'automne portait l'odeur des feuilles mortes et de l'encens. La lumière dorée filtrait au travers des colonnes jumelles, sculptant des arabesques de mousse et de pierre.
Frère Marc le rejoignit, une marche affûtée.
— Tu as vu le visage du prieur de Saint-Jean quand les gardes l'ont emmené ? demanda Marc, la voix teintée d'une satisfaction morose. Il criait que c'était un complot, que tu avais fabriqué les preuves. Le comte n'a pas été convaincu.
— Il n'était pas le maître d'œuvre, dit Thomas, pensif.
— Que veux-tu dire ?
Thomas ralentit le pas, posant son regard sur les arcs de pierre qui s'entrecroisaient au-dessus de leur tête.
— Raoul poursuivait la terre pour sa chasse. Le prieur la voulait pour son confort ou quelque alliance qu'il avait en tête. Mais l'encre d'aconite, le meurtre d'Anselme, le silencieux contrôle de Touvier… Il y avait une main plus haute qui tenait les ficelles.
— Le baron son oncle ?
— Peut-être. Mais alors pourquoi Touvier aurait-il ordonné le meurtre d'Anselme lui-même ? Pourquoi risquer la damnation de l'assassinat d'un moine pour couvrir le complot d'un autre ? Il y a autre chose.
Marc s'arrêta, posant une main sur l'épaule de Thomas.
— Tu es le seul ici à voir des énigmes là où les autres ne voient que des victimes et des coupables, dit-il avec un ton qui tenait de l'amusement et de la fatigue. Mais tu as peut-être raison. Quand as-tu dormi pour la dernière fois ?
Thomas réfléchit, surpris.
— Je ne m'en souviens plus exactement.
— Viens, je t'apporte de l'hypocras. Tu me raconteras tes doutes, si tu veux. Mais d'abord, tu manges.
L'abbaye reprenait son rythme : les offices, les heures canoniales, le travail des copistes dans le scriptorium. Thomas reprit sa place devant le pupitre où il avait travaillé sur les textes de Galien avant que tout ne bascule. La page était restée ouverte à un passage sur la saignée, et il sourit contre son gré.
Mais son esprit dérivait vers les chartriers du comté, vers ce document qu'il avait vu presque par hasard le jour où il était allé demander une copie des donations antérieures pour la bibliothèque abbatiale. Il se rappelait la calligraphie, mais une lettre mal formée, un sceau peut-être réapposé maladroitement sur le parchemin…
Une aiguille de doute se ficha entre ses côtes.
Il ferma les yeux, essaya de recouvrer l'image précise du texte. Une charte de confirmation, datée du règne du roi précédent, stipulant que les moines de Saint-Vitus détenaient en aumône perpétuelle les terres de Gascogne. Le sceau était arraché à moitié. La date…
Thomas n'en était pas sûr. Mais il avait la sensation, cette impression désagréable que sa mémoire lui cachait quelque chose, comme un caillou coincé entre deux pierres d'un mur qui semblait pourtant solide.
Trois jours passèrent. Une rumeur nouvelle courut dans le cloître : une lettre était arrivée par messager royal, et le père Arnaud avait pâli en la lisant. Il se retira dans sa cellule, refusant de parler à quiconque. Les frères échangeaient des hypothèses à voix basse : la destitution de Touvier avait-elle fâché l'évêque ? Le comte exigeait-il l'extradition d'un moine ?
Le matin du quatrième jour, une cloche tira les moines hors de la prière. Le père Arnaud les fit tous assembler dans la salle capitulaire. Son visage était fermé comme un coffre.
— Frères, je dois vous informer d'une nouvelle d'importance.
Le silence était si profond qu'on entendait le souffle des copeaux de bois sous les bancs.
— Une lettre du roi nous est parvenue. Sa majesté, informée des troubles qui ont secoué notre communauté et des accusations portées contre les anciens de Saint-Vitus, a mandé une enquête sur la légitimité de nos possessions territoriales. Il exige que nous produisions les titres originaux de donation.
Un murmure d'effroi passa.
— Ce n'est pas une simple formalité, poursuivit l'abbé d'une voix lourde. La lettre précise que, à défaut de titres suffisants, l'abbaye pourrait être dissoute et nos terres réunies au domaine royal.
Thomas sentit son sang se glacer. La dissolution de l'abbaye. Les moines dispersés, les manuscrits dispersés, la maison de Dieu ouverte aux appétits terriens.
Il chercha la date de la lettre dans sa mémoire. Elle avait été envoyée avant l'arrestation de Raoul. Elle était donc probablement motivée par une dénonciation provenant de quelqu'un de proche du pouvoir.
— Quels titres avons-nous ? demanda un moine.
— Nous avons les copies des donations successives, répondit le celerier. Plus la charte originale du comte de Gascogne, donnée à la fondation.
Thomas se leva.
— Mon père. Permettez-moi de consulter cette charte originale. Je souhaite examiner sa provenance et son état.
Le père Arnaud hésita un instant, puis il lui fit signe d'approcher.
— Les archives sont sous votre autorité. Je vous accompagne.
Deux heures plus tard, dans la poussière des archives, Thomas tenait le précieux parchemin entre ses mains tremblantes. Il était plus court que sa mémoire ne le suggérait. La calligraphie était régulière, mais l'écriture était d'une encre légèrement plus noire que celle qui avait servi à dater le dispositif. Il tirta doucement au bord du sceau de cire — le parchemin céda avec un craquement sec.
Le sceau avait été décollé et recollé avec de la poix noire.
Sous la nouvelle encre, il discerna des traces d'écriture plus anciennes, légèrement frottées à la pierre ponce pour être effacées.
Son sang ne fit qu'un tour.
— Ce document a été falsifié, murmura-t-il.
Le père Arnaud le regarda, les yeux écarquillés.
— Sur quoi fondez-vous le droit de Saint-Vitus alors ? demanda-t-il d'une voix presque inaudible.
Thomas regarda la charte altérée, le sceau repris, la date modifiée. Il sentit le poids de la terre tout entière reposer maintenant sur une certitude vacillante.
— Je ne le sais pas encore, dit-il. Mais il nous faut retrouver l'original. Avant que le roi ne nous retire tout.
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