L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 24: A New Mystery
Les cloches de Saint-Vitus sonnaient tierce quand le messager royal entra dans le scriptorium, ses bottes couvertes de boue de voyage. Thomas leva les yeux de son traité sur les fièvres, le parchemin craquant sous ses doigts tachés d'encre.
« Le roi exige une réponse avant la Saint-Michel », déclara le messager en déposant un rouleau scellé de cire verte sur le pupitre.
Dom Arnaud, élu depuis trois jours à peine, rompit le sceau d'un geste lent. Ses doigts tremblaient légèrement — un vieil homme confronté à une épreuve qu'il n'avait pas cherchée. Thomas observa la scène depuis son coin, notant la façon dont la lumière matinale éclairait le visage du nouveau père abbé.
« Nous avons trente jours », dit Dom Arnaud, la voix blanche. « Trente jours pour prouver que Saint-Vitus possède légitimement ces terres. »
Autour d'eux, les moines interrompirent leurs copies. Un silence de plomb tomba sur le scriptorium. Thomas s'approcha, tendit la main vers le document que Dom Arnaud lui remit sans un mot.
La lettre était brève, formulée avec la précision impersonnelle des chancelleries. Le roi, informé que l'abbaye de Saint-Vitus détenait des terres sans titre valable, exigeait la présentation de la charte de fondation originale. À défaut, les domaines reviendraient à la couronne et l'abbaye serait dissoute, ses moines dispersés.
« Informé par qui ? » demanda Thomas.
Dom Arnaud secoua la tête. « La lettre ne le dit pas. Mais quelqu'un, quelque part, a parlé à l'oreille du roi. »
Thomas relut le passage. *Informatus quod abbatia Sancti Viti terras tenet sine titulo sufficienti*. Une formulation juridique, précise. Quelqu'un connaissait les faiblesses de leurs archives. Quelqu'un savait que la charte de fondation était ...
Il s'arrêta sur cette pensée.
« Père abbé, je dois examiner la charte. »
Dom Arnaud le regarda longuement. « La charte est dans le trésor, sous trois serrures. Vous savez ce que cela signifie. »
Thomas le savait. Les trois serrures exigeaient trois clés : une détenue par l'abbé, une par le prieur, une par le cellérier. Et le cellérier, frère Jean, avait disparu depuis la nuit du drame.
« Frère Jean n'est pas là », dit quelqu'un dans l'assemblée.
Thomas se tourna. Frère Luc, le bibliothécaire, se tenait dans l'embrasure de la porte, un rouleau sous le bras.
« J'ai retrouvé ceci dans les archives de Saint-Jean », dit-il en s'approchant. « Après l'arrestation du prieur, j'ai fouillé leur scriptorium. J'ai pensé que des documents pourraient nous éclairer. »
Il tendit le rouleau à Dom Arnaud. Thomas s'avança pour regarder par-dessus l'épaule du vieil homme.
Le parchemin était ancien, aux bords irréguliers. L'écriture — une minuscule caroline régulière — datait visiblement du siècle précédent. Mais ce qui attira l'œil de Thomas, ce fut la signature en bas : un sceau du comte de Gascogne, dont Raoul était le neveu. Et une annotation en marge, d'une main plus récente.
« *Copia vera et fidelis* », lut Dom Arnaud à voix haute. « Copie vraie et fidèle de la charte de fondation de Saint-Vitus. »
Thomas sentit son pouls s'accélérer. « C'est une copie ? »
« C'est ce qu'elle prétend être. » Dom Arnaud retourna le parchemin. « Frère Luc, où exactement l'avez-vous trouvée ? »
« Dans un coffre fermé à clé, sous des registres de comptes. Le prieur la cachait. Je ne l'aurais pas remarquée si je n'avais pas cherché des preuves de ses transactions frauduleuses. »
Thomas tendit la main. « Puis-je ? »
Dom Arnaud hésita, puis lui remit le document. Thomas l'examina sous la lumière de la fenêtre, plissant les yeux sur les lettres.
Le texte était le même que celui qu'il avait mémorisé — presque. Il parcourut rapidement les premières lignes, reconnaissant les formules habituelles : donation du comte Guillaume de Gascogne, en l'an de grâce 1087, au nom du salut de son âme et de celle de sa famille. Les limites des terres détaillées, les droits de pêche et de pacage, l'exemption de certaines taxes.
Mais quelque chose clochait.
Il relut le passage central, celui qui décrivait l'étendue du domaine. Dans la charte conservée à Saint-Vitus, le texte mentionnait les trois « manses » et le moulin sur la rivière. Ici ...
« Le moulin n'est pas mentionné », dit-il à voix haute.
Dom Arnaud s'approcha. « Que voulez-vous dire ? »
« Dans notre charte, le comte donne : les terres de Val-d'Or, les bois d'Aumont, les trois manses et le moulin. » Thomas posa le doigt sur le parchemin. « Dans cette copie, il ne donne que les terres et les bois. Pas de manses, pas de moulin. »
Frère Luc s'inclina pour regarder. « Si sa copie est fiable, votre charte est une falsification. »
Le mot tomba dans le silence du scriptorium comme une pierre dans l'eau. Thomas sentit les regards des moines converger vers lui.
« Nous devons comparer », dit-il. « Nous devons sortir la charte originale du trésor et la comparer à cette copie. Peut-être que l'original existe encore, dans les archives du comte. »
« Raoul est en prison », rappela Dom Arnaud. « Ses biens sont sous séquestre. Mais son oncle — le comte — n'est pas de notre côté. »
« Le comte vit à Toulouse », dit Thomas. « Mais ses archives pourraient contenir la version originale. Et si la charte est fausse, si elle a été altérée pour ajouter des terres ... »
Il s'arrêta net.
Les manses. Le moulin. Les revenus que l'abbaye en tirait chaque année, depuis combien de temps ? Il se souvint soudain des registres de comptes de frère Jean, ceux qu'il avait consultés après la mort de l'Anselme. Les entrées étaient cohérentes, méticuleuses. Mais il n'avait jamais vérifié la charte elle-même.
« Dom Arnaud », dit-il, la voix serrée, « je dois demander l'accès au trésor. Frère Jean est absent, mais peut-être que sa clé peut être retrouvée. »
Le vieil abbé le regarda avec une expression qu'il ne sut déchiffrer — peur, ou détermination.
« Sa cellule n'a pas été touchée », dit-il enfin. « Peut-être y trouverez-vous ce que vous cherchez. »
Thomas acquiesça et se dirigea vers la porte. Mais avant de sortir, il se retourna.
« Nous avons trente jours », dit-il. « Trente jours pour prouver que Saint-Vitus mérite de survivre. Mais si notre titre est faux, même trente ans n'y suffiraient pas. »
Il savait ce qu'il devait faire. Déchiffrer la copie, retrouver la clé, et surtout — découvrir qui avait altéré la charte, et pourquoi. Quelqu'un avait voulu que l'abbaye possède ces terres. Quelqu'un qui avait les moyens de faire écrire un parchemin dans le scriptorium de Saint-Vitus lui-même.
La question n'était plus de savoir qui avait tué pour ces terres.
La question était : depuis combien de temps le mensonge durait-il ?
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