L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 25: The Forged Charter
La lumière du matin entrait par les fenêtres hautes de la salle capitulaire, posant des carrés pâles sur la table de chêne où reposait la copie du chapitre de Saint-Jean. Thomas l'avait étalée à côté de celle de Saint-Vitus, les bords rapprochés comme deux frères qui refusent de se reconnaître. Frère Luc se tenait dans l'encadrement de la porte, ses doigts tachés d'encre encore fraîche.
« Vous avez trouvé ce qu'il vous fallait, frère Thomas ? »
Thomas ne leva pas les yeux. Il comparait les deux parchemins, ligne après ligne, sa main effleurant la surface comme pour en sentir la température. Le parchemin de Saint-Jean était plus clair, plus lisse. Un parchemin récent, préparé dans une officine qui ne connaissait rien de l'ancien savoir.
« Dites-moi, frère Luc. Ce document, où l'avez-vous précisément découvert ? »
« Dans le fonds des chartes anciennes, au troisième rayon. Il était glissé entre deux registres de comptes du temps de l'abbé Humbert. Je l'aurais manqué si le dos du volume ne s'était pas fendu. »
Thomas acquiesça. Il avait connu des cachettes moins ingénieuses. Entre des cahiers de dépenses, nul ne regardait jamais. Il fallait quelqu'un de l'intérieur, quelqu'un qui connaissait les habitudes de consultation de Saint-Jean, pour songer à y dissimuler une copie.
« Vous avez bien fait, frère Luc. Sans votre curiosité, ce document serait resté dans l'ombre. »
Il retourna à sa comparaison, mais cette fois, il ne regarda plus le texte. Il cherchait autre chose. Depuis la veille, depuis qu'il avait tenu la copie de Saint-Jean entre ses mains, un détail le travaillait comme une écharde sous la peau. La charte de Saint-Vitus — celle qui dormait dans son propre trésor — était censée être un original du temps du père fondateur. Les caractères étaient beaux, réguliers, d'une encre noire qui avait pris cette teinte brune que donnent les décennies.
Mais il y avait cette phrase. Celle qui énumérait les terres contestées.
Thomas sortit de sa manche une loupe en cristal de roche — un cadeau du médecin de la ville, offert lors de son départ, non sans quelques remarques acides sur la vanité de collectionner des verres quand on pouvait s'instruire dans les livres. Il la plaqua sur la ligne en question, celle qui mentionnait les prés de la vallée d'Aulnay et les bois de Marchemal.
Les lettres étaient différentes. Pas dans la forme — le copiste avait imité la main ancienne avec un soin remarquable, la même ductus, les mêmes abréviations — mais dans l'encre. Sous la patine du temps, la teinte était fausse. Les autres lignes avaient cette couleur brun-roux, chaude, presque végétale. Ces quelques mots, eux, offraient un noir encore profond, un noir qui n'avait pas eu le temps de se faner.
« Le poison », murmura Thomas.
Frère Luc s'approcha, inquiet. « Pardon ? »
Thomas ne répondit pas. Il trempa le bout de son index dans la petite coupelle d'eau que Frère Luc avait apportée et le passa délicatement sur l'encre suspecte. Puis il porta son doigt à son nez, ferma les yeux. Des années à copier des textes médicaux lui avaient appris à reconnaître les pigments, les liants, les préparations ordinaires. Mais cette odeur... C'était la même que celle qui émanait des fioles confisquées dans la cellule du prieur de Saint-Jean. Une odeur douceâtre, presque florale, qui collait au palais quand on la respirait de trop près.
Le charbon de la calomnie. La mort qui se glissait dans les mots.
« Cette phrase a été ajoutée, dit Thomas en se redressant. Pas il y a cent ans, mais il y a quelques mois. Quelques semaines, peut-être. L'encre est celle que les conspirateurs utilisaient pour leurs missives. Y a-t-il du fer au creux de cette encre ? »
Frère Luc secoua la tête, perdu.
Thomas prit le parchemin de Saint-Vitus, celui qu'on croyait authentique, et le porta près de la fenêtre. Dans la lumière rasante, la différence devenait encore plus flagrante. Les anciennes lettres avaient pénétré la peau du parchemin, s'étaient absorbées dans ses fibres, devenaient presque une partie de sa substance. Les lettres récentes, elles, restaient en surface, en relief, insolentes de nouveauté.
« Regardez ici. » Il montra la phrase. « La mention des terres d'Aulnay et de Marchemal est intercalée entre deux clauses qui se rejoignaient à l'origine. Le copiste a été malin — il a choisi un endroit où la coupure serait peu visible, en fin de ligne, juste après un point. Mais c'est une soudure, pas une continuité. Le texte original ne contenait pas ces terres. »
Il laissa retomber le parchemin sur la table, le visage assombri.
« Ce document n'est pas le seul faux, frère Luc. C'est la charte elle-même, dans son intégralité, qui est falsifiée. Ou plutôt — non. » Il revint à sa comparaison. « L'original de Saint-Vitus, celui qui dort dans nos archives, porte l'écriture et le formulaire de l'époque de la fondation. Si quelqu'un l'avait entièrement fabriqué, il aurait laissé des traces bien plus évidentes. Ce qu'on a fait, c'est ajouter une ligne à un document authentique. Le parchemin est vrai, le sceau est probablement vrai aussi — mais la phrase qui vous accorde les prés et les bois est un mensonge récent. »
« Mais comment ? Le sceau... »
Thomas eut un rire amer. « L'abbé Touvier était gardien du trésor avant de devenir abbé. Qui mieux que lui savait comment décoller un sceau sans le briser, le temps d'une manipulation ? Il suffit de chauffer légèrement la cire, de glisser un fil, de soulever... » Il mima le geste. « Et puis de recommencer, avec un fil neuf. Le sceau reprend une apparence intacte. L'expertise ne regarde que la cire, jamais le fil interne. »
Frère Luc pâlit. « Alors le mensonge est dans notre propre charte, et la vérité dort dans les archives du comte de Gascogne ? »
« La copie de Saint-Jean — celle qui omet les terres — est soit la copie de l'original, avant falsification, soit la copie d'une source plus ancienne qui confirme notre texte premier. » Thomas se frotta les tempes, épuisé. « Mais même cela ne suffit pas. Il me faut l'original lui-même, celui qui n'a jamais souffert la plume d'un faussaire. »
Il se mit à arpenter la salle, sa robe balayant la pierre froide. Le soleil était monté, maintenant, et la lumière frappait la table en oblique.
« Il y a une chose qui me travaille, dit-il. Cette falsification a été faite avec la même encre que celle qu'on a versée dans la soupe d'Anselme et dans celle du père frère Jean. La même source, les mêmes mains, probablement. Ce n'est pas le baron de Gascogne qui a préparé cette encre. C'est quelqu'un qui savait lire, écrire, et qui avait accès à l'officine de Saint-Jean. Quelqu'un qui connaissait le poison des simples et la manière de le lier à la gomme pour en faire une encre invisible à la patine du temps. »
« Vous parlez du prieur de Saint-Jean ? »
« Le prieur était le bras. Mais cette encre dénote une science qui dépasse celle d'un simple moine. Voyez — » Il reprit le parchemin de Saint-Vitus et montra une lettre sous la loupe. « Le trait est précis, régulier, sans hésitation. Le faussaire avait une main exercée au copiste de manuscrits. Le prieur a passé sa vie dans les comptes et les registres de gestion, pas dans les scriptoriums. »
Frère Luc écarquilla les yeux. « Alors qui ? »
Thomas posa le parchemin. Sa voix était devenue calme, presque dangereuse.
« Quelqu'un qui a appris cet art ailleurs. Quelqu'un qui parle latin comme un lettré, et qui connaît les chartes assez bien pour savoir quelle phrase ajouter, et où. Quelqu'un qui a voyagé, peut-être — qui a fréquenté les chancelleries, les ateliers de copie. » Il marqua une pause. « Raoul de Gascogne est en prison, et le prieur aussi. Mais je crois de plus en plus que nous n'arrêterons le vrai coupable que lorsqu'il essaiera de toucher l'héritage. »
Un bruit de pas résonna dans le cloître. Frère Luc jeta un regard par la fenêtre et se raidit.
« C'est le messager du roi. Il est accompagné du nouveau sénéchal. »
Thomas se tourna vers la porte. Le messager était en avance de quatre jours sur l'échéance, et un sénéchal ne se déplaçait jamais sans une mission écrite.
« Faites-les entrer. » Il épingla le pli de sa robe, rangea la loupe dans sa manche. « Et dites à frère Mark de se tenir prêt à voyager. S'il faut aller jusqu'aux archives du comte, nous irons. Mais si le sénéchal est ici pour autre chose... » Il regarda la charte falsifiée comme on regarde un cadavre. « Il faut que je sache ce que le roi a décidé. »
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