L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 29: The Trial by Fire
L’aube rampait sur l’abbaye comme une bête sournoise, grise puis dorée, et Thomas sentait chaque pas de son cœur contre ses côtes. Devant le portail, la foule des moines et des villageois formait un demi-cercle silencieux. Maître Hugues de Noyon trônait sous un dais de toile, le visage fermé comme une pierre tombale. À sa droite, le baron de Malemort et son neveu affichaient des mines triomphantes. À sa gauche, Aélis se tenait droite, pâle, les mains liées devant elle, les yeux fixés sur le chaudron de bronze où l’eau bouillonnait déjà.
Thomas s’avança, la poussière crissant sous ses sandales. Son habit de moine lui semblait soudain trop lourd, trop blanc contre la terre noire. Il n’avait pas dormi. La lettre d’accusation était arrivée aux premières heures, comme l’avait prédit le frère Jean. Thomas ne l’avait pas lue ; il en connaissait la substance. Un forgeron de l’encre, un complice des assassins, un traitre dans l’habit sacré. Il avait demandé audience, mais le maître Hugues avait refusé.
« Frère Thomas », dit l’envoyé, la voix portée par le vent froid. « Vous êtes accusé d’avoir falsifié la charte fondatrice de cette abbaye pour soustraire des terres à la couronne. La justice de Dieu ne se laisse pas corrompre par la logique des hommes. Vous nierez, mais votre parole est vaine. »
Thomas déglutit. Il savait que la vérité était de son côté, mais la vérité ne l’avait jamais protégé de rien. Il éleva la voix, ferme malgré le tremblement intérieur.
« Je mens et j’invoque le jugement de Dieu. Que l’on m’accorde l’épreuve du fer rouge, comme on l’a accordée à Aélis. »
Un murmure parcourut la foule. Maître Hugues plissa les yeux, hésitant.
« Vous réclamez le fer au lieu de l’eau ?
— L’eau bouillante est pour la femme. Je suis un homme de foi et de scriptorium. Je demande le fer, pour que mes mains témoignent.
— Le fer est plus dur. Vous risquez la brûlure, l’infection, la mort.
— Je risque plus si je laisse une innocente souffrir à ma place. » Une pause. Le baron s’agita, mais Hugues leva la main, un geste presque las.
« Qu’il en soit ainsi. On chauffera le fer. Frère Thomas, vous tiendrez le fer incandescent dans vos paumes et ferez trois pas. Si Dieu vous juge pur, vos mains guériront en trois jours. Sinon, vous serez châtié et pendu. »
Thomas hocha la tête. Il se tourna vers Aélis, qui le regardait avec un mélange de reconnaissance et de terreur. Elle ouvrit la bouche, mais il secoua la tête. Pas de mots. Juste un regard qui disait : je crois.
Le fer était déjà dans la forge, enfoui sous les braises. Un frère convers le sortit avec des pinces, le soulevant comme on soulève une hostie. Le métal brillait, orange puis blanc, et la chaleur se faisait sentir à deux pas. Thomas sentit la sueur perler sur son front. Ce n’était pas de la peur, non, mais une chose plus sourde : la peur que Dieu, dans sa sagesse inscrutable, choisisse de ne pas répondre. Il pensa à ses cahiers, à ses observations, à ses doutes sur les miracles, à sa curiosité coupable pour les humeurs et les poisons. Il pensa à Gaucher, au mort dans la rivière, à la clé du frère Jean. Était-ce là la foi ? Ou l’orgueil déguisé en martyre ?
« Prenez le fer », ordonna Hugues.
Thomas s’approcha. Le métal sifflait presque, vibrant d’une lumière aveuglante. Il tendit ses deux mains ouvertes, écartées comme pour recevoir la pluie. Une prière sans mots monta de ses lèvres, non pas pour être épargné, mais pour accepter le verdict, quel qu’il soit.
« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », murmura-t-il.
Et il saisit le fer.
La douleur n’eut pas le temps de venir. Il y eut d’abord une chaleur immense, une chaleur blanche qui semblait entrer dans ses os et remonter par les veines, et la tentation de lâcher, de hurler, de reculer. Mais il tint bon. Une odeur de chair brûlée monta, puis s’évanouit. Quelque chose dans le métal semblait le repousser, comme si la matière même refusait de le consommer. Il fit un pas. Puis un autre. Puis un troisième, lentement, le fer posé dans ses paumes comme un oiseau posé sur une branche.
Le silence était absolu. Même le vent semblait retenir son souffle.
Thomas posa le fer sur le billot, lentement, et ouvrit ses mains. Il n’osait pas les regarder. Il avait peur de voir la chair grise et suppurante, de sentir la défaite dans ses propres yeux. Mais il les porta à son visage, et les vit.
La peau était intacte. Rougie, luisante comme après une longue journée au soleil, mais entière. Pas une cloque. Pas une brûlure. Une croûte rose commençait à peine à se former, comme sur une écorchure ancienne.
Un souffle traversa la foule, un immense soupir collectif. Les moines se signèrent. Aélis laissa échapper un cri, réprimé aussitôt.
Maître Hugues se leva, le visage blême. Il s’approcha, examina les mains de Thomas, les retourna, les palpa comme un médecin incrédule. Ses yeux coururent sur la peau intacte, puis plongèrent dans ceux de Thomas.
« Trois jours », dit Hugues, la voix plus basse. « Trois jours, et si vos mains restent pures, l’accusation tombera. »
Thomas ne retira pas ses mains. Il les laissa tendues, ouvertes, comme pour montrer au monde ce que Dieu venait d’écrire. Mais dans son cœur, pas de triomphe. Pas d’exaltation. Seulement une certitude étrange : ce n’était pas Dieu qui avait épargné ses mains. Ou bien alors, Dieu avait choisi d’agir par des chemins que nul n’avait encore nommés. Il pensa aux feuilles de lierre et aux décoctions de plantain qu’il avait appliquées la veille sur ses paumes, par habitude, par précaution, pour apaiser le travail du roseau.
Et il se demanda, pour la première fois, si la foi et le savoir pouvaient être une seule et même chose.
Le baron n’avait pas bougé. Son neveu non plus. Ils regardaient les mains de Thomas comme on regarde un verdict qu’on aurait voulu oublier.
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