L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 30: Aftermath of the Ordeal
La foule s’était dispersée depuis les complies, mais l’odeur de fumée et de fer chaud flottait encore dans la cour de l’abbaye. Thomas se tenait près du puits, les mains bandées de lin propre, regardant les dernières braises du brasier que les novices éteignaient à grands seaux d’eau. La vapeur montait en sifflant, blanche dans le crépuscule gris.
Le père abbé Évrard sortit du chapitre, suivi de deux moines portant des rouleaux de parchemin scellés. Son visage, creusé par la journée, semblait pourtant allégé d'un poids ancien.
— Frère Thomas. Le chartrier est clos. La sentence est rendue.
Thomas s'inclina sans ôter les mains de leur repos. La douleur avait disparu, comme si elle n'avait jamais été. Cette absence même le troublait plus que la brûlure.
— L'envoi de Maître Hugues ?
— Le legs contesté demeure à Saint-Vitus. Le baron de Créon et son neveu sont condamnés à l'exil perpétuel de nos terres. Le roi a confirmé dès ce matin par son messager.
Évrard hésita, puis posa une main sur l'épaule du frère.
— Vous êtes un homme que Dieu a marqué, Thomas. Ou que la science a protégé. Je ne sais plus lequel des deux est le plus vrai. Peut-être les deux.
Il retourna vers le cloître, laissant Thomas face à la nuit qui tombait.
Les mains bandées, Thomas se rendit à l'infirmerie. Il y trouva le vieux frère Médard, assis près d'un mortier de pierre, pilant des feuilles séchées dans un nuage de poussière verte.
— Tenez, dit Médard en poussant un bol de tisane à la camomille. Vous avez l'air d'un homme qui a vu un fantôme.
Thomas s'assit sur le banc de bois, les épaules basses. Il regarda ses mains.
— Médard. Jeune homme, vous m'avez vu préparer l'onguent de plantain avant l'épreuve, n'est-ce pas ?
Médard cessa de piler.
— Trois couches, fines comme du papier à lettres, sur la face palmaire. Vous l'avez fait vous-même.
— Et le fer était chaud. Rougeoyant.
— Rouge comme le couchant, oui.
Thomas souleva une main bandée.
— Aucune phlyctène. Aucune trace. Pas même une rougeur. L'onguent de plantain n'arrête pas le feu, Médard. Il apaise après coup. Il ne prévient pas la brûlure. Et pourtant… je ne sens rien. C’est comme si le métal n'avait jamais touché ma chair.
Médard le regarda longuement, puis il replaça les feuilles dans le mortier. Sous sa barbe grise, sa bouche fit une moue pensive.
— Peut-être que Dieu s'est penché sur vous, Thomas. Ou peut-être que quelque chose d'autre s'est penché. Que voulez-vous entendre ?
— Je veux savoir la vérité, pas le réconfort.
— Alors sachez ceci : la nature n'obéit pas aux conjurations. Elle a ses propres chemins. Vous aussi, vous l'avez appris. Si votre main est entière, c'est soit un miracle, soit une cause naturelle que nous ne connaissons pas encore. Les deux possibilités méritent d'être écrites. Les deux méritent d'être comprises.
Thomas resta silencieux un long moment. Le bois craqua dans la cheminée. Dehors, les vêpres sonnaient, une cloche grave et sourde.
— Médard, dit-il enfin. Les poisons. Vous en avez vu, n'est-ce pas. Des plantes mortelles, des minéraux rongeurs, des venins distillés.
— J'en ai vu plus que je n'en souhaite. La mort par les simples est lente et discrète. Les médecins croient savoir, mais ils n'observent pas les feuilles, les racines, les sols, les traces sur le corps. Vous, vous regardez les encres, les plumes, les mains. Ce que les autres négligent.
Thomas défit lentement ses bandages. Il examina ses paumes à la lumière trouble de la lampe à huile. Aucun vaisseau éclaté. Aucune cicatrice naissante.
— Je vais écrire un traité, dit-il. Sur les poisons et leurs signes. Ceux qui tuent lentement, sans effusion de sang, sans marques visibles pour l'œil commun. Les maux qui frappent comme la main de Dieu… mais qui sont des mains humaines.
Médard hocha la tête.
— Saint-Vitus avait besoin d'un copiste. Il aura peut-être un guetteur de poison. Que le Seigneur nous garde de vos découvertes, frère.
Thomas sourit, pour la première fois depuis des jours.
— Il le fera, ou non. Mais si quelqu'un écrit mesurer la nature au lieu de la craindre, peut-être que la nature se laissera mesurer.
Il roula ses bandages, les rangea dans une boîte de bois de chêne, puis quitta l'infirmerie sous la voûte froide du cloître. Les étoiles étaient sorties, pâles, parsemées comme des taches d'encre sur du parchemin noir.
Le lendemain à l'aube, la cour fut nettoyée. Les cendres du brasier furent emportées vers le potager comme engrais. Les moines chantèrent la messe avec un allégement dans les voix, et l'abbé Évrard prononça l'homélie sur la justice de Dieu manifestée parmi les hommes.
Dans les écuries, Thomas vit le baron de Créon monter sur son alezan, les mâchoires serrées. Son neveu, plus jeune, plus fébrile, s'agrippa aux rênes de sa monture comme à une corde de noyé. Des gardes royaux encadraient le départ.
Le baron se tourna vers Thomas, et ses yeux étaient d'un gris acier.
— Vous croyez avoir gagné, frère. Rappelez-vous que l'encre pâlit, mais que la haine est plus tenace qu'une tache de fer. Nous nous reverrons.
Thomas ne répondit pas. Il regarda les deux destriers franchir la herse, les sabots sonnant sur les pierres humides. La grille remonta, et le matin se poursuivit.
À tierce, il s'assit dans le scriptorium. Son pupitre était net, ses plumes taillées, son encrier de corne rempli d'une encre faite de noix de galle et de gomme arabique. Il déposa devant lui un rouleau de parchemin vierge, l'aplanit du plat de la main.
Puis il trempa la plume et écrivit :
« Du poison et des morts qui lui ressemblent. Au nom de l'observation et de la miséricorde. Préface : De la nature des venins, de leurs apparences, et des signes qu'ils laissent sur les corps de ceux que l'on croit frappés par la colère céleste. »
Il s'arrêta, lisant sa propre écriture. Une écriture ferme, claire, sans ornement inutile.
— Voilà la seule grâce que je connaisse qui soit fiable, murmura-t-il.
Gaucher, le fermier, se présenta après la collation, bonnet à la main. Son visage était devenu plus doux, les rides de la peur moins profondes.
— Frère Thomas. Ma fille Aélis est libre. L'envoyé a reconnu l'imposture des chartres. Elle m'attend dans la ferme auprès de ma femme. Je venais vous dire… que ma maison vous est ouverte, pour toujours.
Thomas le remercia d'un signe, mais quelque chose s'était troublé dans son regard.
— Gaucher. Vous avez dit que le faussaire était un scribe à la cicatrice. On l'a retiré de la rivière avant même que l'on puisse le questionner.
— Oui. Il ne parlera plus.
— Mais qui a tenu la plume de cette encre ? Qui a tracé la sentence ajoutée à la chartre de fondation ? Un homme entraîné, une main précise. Certainement pas un fermier. Certainement pas le prieur de Saint-Jean, que notre abbé soupçonne encore de je ne sais quoi.
Gaucher baissa le menton.
— On m'a dit que l'homme s'appelait Marceau. Il travaillait chez les bénédictins de Pourçain, avant. Il a disparu il y a six mois. On ne l'a pas vu mort dans la rivière avant d'y être jeté.
Thomas posa la plume.
— Merci, Gaucher. Allez rejoindre votre fille.
L'homme s'esquiva, laissant la porte du scriptorium grinçante sur ses gonds.
Thomas mordit le bout de sa plume sans y penser. L'affaire des chartres était close. Le chapitre de ses poisons commençait.
Mais une pensée le démangeait depuis la veille, comme une écharde enfoncée sous un ongle. Anselme. Le vieux moine, celui dont la mort avait déclenché l'enquête. Brother John avait payé pour une fausse chartre. Le baron avait convoité la terre. Le faussaire avait été tué pour se taire.
Et Anselme ? Il n'était pas mort d'une maladie du ventre, ni de vieillesse. Les signes étaient trop précis, trop pensés. Quelqu'un avait frappé, caché derrière le poison ou la main.
Quand il demanda à voix basse, seul, entre ces murs d'encre et de poussière :
— Qui a vraiment tué Anselme ?
La question resta sans écho, dans la lumière oblique de l'après-midi qui glissait lentement sur les tables de chêne, effleurant comme une caresse le parchemin fraîchement écrit, où l'encre noire luisait encore.
Il regarda ses mains intactes. S'il avait survécu à l'épreuve, c'était peut-être pour terme à cette autre question, la première, celle qui ouvre toutes les enquêtes : quand un homme meurt, qui y gagne ?
Il souffla sur le parchemin, rangea les plumes, et sortit dans la cour pour marcher jusqu'au cimetière. Il n'avait pas encore vu la tombe du frère Anselme.
La nuit était claire, sans vent, comme une page blanche prête à être écrite.
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