L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 31: A New Beginning
Les trois jours s’étaient écoulés comme une eau lente entre des pierres. Les mains de Thomas étaient demeurées intactes, lisses, sans la moindre trace de brûlure ni même de rougeur. Maître Hugues avait examiné les paumes, les doigts, les ongles, avait froncé les sourcils, avait hoché la tête, et avait rendu son jugement : l’innocence de Brother Thomas était établie, la question des terres était close, l’affaire était entendue.
Les cloches avaient sonné, les moines avaient chanté, et l’abbaye avait retrouvé une forme de paix toute neuve, fragile comme une pellicule de glace sur un étang. Le baron et son neveu étaient partis sous escorte, sans un mot, mais Thomas avait surpris le regard du vieil homme avant qu’il ne franchisse le porche. Un regard qui ne disait rien et contenait tout.
Maintenant, dans le scriptorium, à la lueur d'une chandelle qui grésillait, Thomas trempait sa plume dans l'encre et regardait la page blanche. Il avait promis d'écrire. Un traité sur les poisons. Une œuvre utile, pensait-il, une œuvre qui pourrait servir à d'autres, qui pourrait, peut-être, une fois terminée, être copiée et diffusée dans d'autres abbayes. Il y avait du bon à cela. Du bon, du concret, du mesurable.
Il écrivit la première ligne. *Des poisons qui corrompent le corps de l'homme, et de leurs marques visibles.*
Puis il s'arrêta.
Dehors, un oiseau cria. Une charrette grinça sur les pavés de la cour. La vie reprenait son cours, et Thomas aurait dû s'en réjouir. Les malades seraient de nouveau confiés à ses soins, les textes à ses lectures, la science à sa patience. C'était une existence bonne, une existence qu'il avait choisie.
Mais il y avait une image qui ne le quittait pas. Celle d'Anselme, le frère ancien, retrouvé mort au pied de l'autel. Officiellement, on avait parlé d'un cœur qui lâche, d'une chute, d'un accident. L'affaire était close, elle aussi. Mais Thomas savait ce que son œil avait vu : la marque presque invisible sous l'oreille, une pression des doigts, une torsion avant la chute. Anselme n'était pas mort d'une faiblesse du cœur. Anselme avait été tué.
Il posa la plume. Il la reposa, et il se mit à arpenter la longue salle entre les pupitres, les mains croisées dans le dos, le regard perdu sur le plafond de poutres sombres.
Pourquoi ? Pourquoi tuer Anselme ?
La charte forgée, les terres, l'héritage du baron, tout cela tenait ensemble comme un nœud de corde mal serré. La mort du vieux moine avait servi à précipiter l'ouverture du testament, ou peut-être à l'empêcher d'être contesté. Anselme, malade, affaibli, était une voix qui aurait pu peser dans la balance. Une voix qui aurait pu dire : *Je suis encore vivant, ce testament n'est pas le mien.*
Mais Thomas avait torturé le puzzle dans tous les sens. Le baron était parti. Son neveu était parti. Le scribe Marceau était mort, noyé, la bouche pleine d'eau et de secrets. Brother John, le trésorier, restait dans son office, muré dans son silence, mais il avait parlé. Il avait montré les preuves, les lettres, la dette. Il avait joué son rôle dans la chute du baron.
Alors qui avait frappé Anselme ?
Thomas s'arrêta devant la fenêtre. La lumière du matin tombait sur ses mains, ces mains qui n'avaient pas brûlé. Il les regarda, les tourna, les retourna. Il savait, au fond de lui, que les onguents de plantain avaient préparé la peau, et que le feu de l'épreuve avait été moins violent qu'il n'y paraissait. La science, encore elle. Mais il ne pouvait pas l'expliquer aux autres. Les moines parlaient de miracle. Frère Jean était revenu puiser de l'eau bénite. Le Père Abbé avait fait dire une messe d'action de grâce.
Thomas ferma les yeux et revit la scène. La nuit de la mort d'Anselme. Le réfectoire, vide. L'escalier du dortoir. Le corridor humide. La chapelle, noire de silence. Le corps, à terre, au pied du petit autel de la Vierge. Le crâne fendu, une tache sombre sur la pierre. Et autour, rien. Pas d'arme. Pas de sang sur les murs. Pas de confesseur dans l'ombre.
On aurait dit une chute. On aurait dit un accident. Mais la marque sous l'oreille, la marque des doigts, Thomas ne l'avait pas inventée.
Un scrupule lui vint, comme un filet d'eau froide dans le dos. Il n'était pas médecin au sens des universités. Il était un copiste qui avait glané des connaissances en marge des textes, un peu de Galien, un peu de Pline, des recettes de ses frères infirmiers. Osait-il prétendre défaire un nœud que le monde avait déjà tranché ?
Pourtant.
Pourtant, il y avait là une vérité, et la vérité avait un goût que Thomas connaissait bien. Un goût d'absolu. Depuis qu'il avait commencé à comprendre que l'ordre des choses n'était pas seulement divin, mais aussi matériel, mécanique, observable, il ne pouvait plus se contenter de prier devant un mystère. Il devait le démonter, le regarder sous toutes ses coutures, le comprendre.
Il retourna à son pupitre. Il prit une nouvelle feuille, plus petite, et il écrivit, de cette écriture régulière qu'il avait patiemment développée au fil des ans : *Notes sur la mort de frère Anselme.*
En dessous : *Question : qui a frappé ?*
Puis il s'obligea à lister ce qu'il savait. La nuit du 12 mars. Anselme avait été vu en bonne santé relative après complies, se plaignant de douleurs au côté, mais refusant le sirop de pavot que l'infirmier lui proposait. Il avait dit : *Je veux être lucide pour mes prières.* Il avait gagné sa couche. Personne n'avait vu personne entrer ou sortir de sa cellule. Au matin, on l'avait trouvé devant l'autel de la Vierge, non loin du tombeau de l'ancien abbé Touvier.
Touvier.
Thomas haussa un sourcil. Le premier abbé, celui dont le nom revenait dans l'histoire des terres, l'orchestrateur présumé de la première forgerie. Pourquoi Anselme aurait-il choisi de prier là, précisément là, la nuit de sa mort ?
Une idée lui traversa l'esprit, fugace comme une ombre de poisson dans une eau trouble. Et si Anselme n'était pas là par hasard ? Et s'il cherchait quelque chose ? Quelque chose qui avait trait à Touvier, à la charte, à la vérité des origines ?
Thomas se leva, laissa la feuille, traversa la salle et sortit dans le cloître. Le givre de la nuit fondait sur l'herbe. Il marcha vite, presque malgré lui, vers la chapelle. Il y entra, fit une génuflexion machinale, et se dirigea vers le tombeau de Touvier. Une dalle de pierre, usée, gravée d'une croix et d'un nom. Le lieu où Anselme avait été trouvé mort se trouvait à trois pas à peine.
Qu'est-ce qu'il cherchait ?
La nuit de sa mort, Anselme avait-il enfin décidé de mettre des mots sur ce qu'il savait ? Sa maladie le rongeait, il le savait. Ses mains tremblaient, il parlait de rédemption, de confession. Avait-il tenté de dénouer un vieux fil, de révéler l'embrouille avant de mourir en paix ?
Thomas fit glisser ses doigts le long de la dalle. Elle était scellée, lourde, taillée depuis des décennies dans cette pierre locale, grise et poreuse. Rien de suspect. Il se releva, les mains vides.
Derrière lui, un bruit presque imperceptible.
Il se retourna. Frère Hervé, le novice qui portait les messages, se tenait dans l'embrasure de la porte, les yeux écarquillés.
— Frère Thomas, vous m'avez fait peur. Je vous cherchais pour le repas.
— Je ne viendrai pas, dit Thomas. J'ai du travail.
— Le Père Abbé dit que vous devriez récupérer.
Thomas esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Dis-lui que je récupère. Que je récupère des années d'aveuglement, et que je commence à y voir clair.
Le novice ne comprit pas, hocha la tête, et repartit en trottinant.
Thomas resta seul dans la pénombre de la chapelle. Devant lui, la dalle de Touvier. Derrière lui, l'autel où Anselme avait rendu l'âme. Il ferma les yeux, et écouta le silence.
Quelque part, dans cette abbaye, il y avait une réponse. Quelqu'un qui savait comment était mort le vieux moine, et pourquoi. Quelqu'un qui avait glissé entre les mailles du jugement, qui s'était tenu si tranquille qu'on l'avait oublié.
Thomas rouvrit les yeux. Il se savait pareil à un chien qui tient un os entre ses mâchoires. Il ne lâcherait pas.
Il se promit trois choses : trouver la cause de la mort d'Anselme, identifier la main qui avait frappé, et comprendre ce que la dalle de Touvier murmurait encore de son histoire enfouie.
Il sortit de la chapelle, remonta vers le scriptorium, rassembla ses cahiers, et entreprit de dresser une carte de ce qu'il ignorait.
Sa plume, ce jour-là, n'écrivit pas le traité sur les poisons.
Elle écrivit un autre livre, celui de la mort d'un frère qui devait encore être vengé.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.