L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 32: The Bell's Lie
La cloche de complies n’avait pas fini de vibrer que Thomas frappait déjà à la porte de l’atelier du fondeur. Frère Anselme avait parlé de cette cloche la semaine avant sa mort. Il avait dit qu’elle sonnait faux, qu’elle n’avait pas le poids de l’ancienne. Personne ne l’avait écouté.
Le fondeur, un dénommé Raimbaut, ouvrit après un long moment. C’était un homme trapu, les mains crevassées par les brûlures et la cendre. Ses yeux plissèrent à la vue de la robe de Thomas.
— Vous venez pour une bénédiction, frère ? Les cloches, on les baptise à l’église, pas ici.
— Je viens parler de celle que vous avez fondue pour l’abbaye, l’an dernier.
Raimbaut resta figé. Puis il fit un pas de côté, laissant passer Thomas dans l’atelier. L’air sentait le cuivre et la suie. Au centre, un moule de terre brisé, fendu en deux comme une coquille vide.
— Je n’ai pas fondu de cloche pour l’abbaye, dit-il en croisant les bras.
Thomas s’arrêta net.
— La cloche neuve qui pend dans le clocher ouest. Celle qu’on a bénie à la Saint-Michel.
— Celle-là, oui. Je l’ai fondue. Mais pas pour vous. Pour le baron de Créon.
Thomas sentit un frisson lui courir le long de la nuque.
— Le baron a fait fondre une cloche pour la donner à l’abbaye ?
— Ce n’est pas une donation. C’est un remplacement.
Raimbaut s’accroupit près du moule brisé, passa une main calleuse sur la terre séchée.
— Le baron m’a fait venir ici, à Aubusson, il y a dix-huit mois. Il m’a dit que la vieille cloche de l’abbaye avait été endommagée — un coup de foudre, un accident. Il m’a demandé d’en fondre une nouvelle, plus lourde, et de garder l’ancienne pour la refondre.
— La refondre ? Pourquoi refondre une cloche en bon état ?
— C’est ce que je lui ai demandé. Il m’a dit que le bronze contenait des impuretés. Qu’elle avait un son faux.
Thomas se souvint des mots d’Anselme. *Elle sonne faux.* Un frisson le parcourut.
— Et l’ancienne cloche ? Où est-elle ?
Raimbaut haussa les épaules.
— Je l’ai gardée six mois dans ma réserve. Puis ses hommes sont venus la chercher. Je ne sais pas ce qu’ils en ont fait.
— Vous souvenez-vous de son apparence ? Des inscriptions qu’elle portait ?
— Elle était vieille. Très vieille. Le métal avait la patine d’un siècle ou plus. Elle portait des lettres gravées — des noms, je crois. Et un sceau. Pas le sceau de l’abbaye. Un autre, plus ancien.
Thomas s’approcha du fondeur.
— Pourriez-vous encore reconnaître ces gravures ?
Raimbaut sortit d’une poche un éclat de bronze, grand comme la paume. Il le tendit à Thomas.
— Un fragment qui s’est détaché pendant le transport. J’ai pensé que ça pourrait un jour me servir de preuve si on venait m’accuser de vol.
Thomas saisit l’éclat. La surface était ternie, mais des lettres apparaissaient encore, visibles sous un certain angle. Une écriture ancienne, soignée. Il reconnut une partie d’un nom : *Hugues…* Puis plus bas, un fragment de ligne : *…gardien du secret…*
Un secret gardé dans le bronze. Thomas serra l’éclat dans sa main.
— Qui a fait graver ces mots ?
— Un moine, m’a-t-on dit. Mais pas de cette abbaye. L’abbé Touvier était encore vivant à l’époque. C’est lui qui avait commandé la cloche — pas comme un don au Seigneur.
Thomas releva la tête.
— Que voulez-vous dire ?
Raimbaut baissa la voix, malgré l’absence de témoins.
— La cloche ne devait pas être montée. Elle était un dépôt. L’abbé l’a fait sceller dans le beffroi, mais de manière qu’elle ne puisse jamais sonner. On l’a suspendue à l’envers, sans battant, quelques mois avant sa mort.
— Un dépôt ? De quoi ?
— Des mots, je crois. Une confession, une accusation, peu importe. Les gravures ne sont pas décoratives. Elles racontent. Quand on a suspendu la nouvelle cloche, j’ai compris que le baron voulait faire disparaître une preuve. Pas la cacher — l’effacer.
Thomas contempla le fragment. Le mot *secret* brillait entre ses doigts.
— L’ancienne cloche n’a pas été détruite, dit-il lentement. Je le sens. Le baron l’a déplacée. Peut-être encore entière.
Raimbaut haussa les sourcils.
— Vous croyez qu’elle est quelque part ?
— L’abbé Touvier était prudent. Il n’aurait pas laissé une pièce maîtresse suivre un chemin connu. Il l’a cachée dans un lieu où seul un homme de l’abbaye pourrait la trouver.
Thomas se tourna vers la porte, puis se retourna.
— Le beffroi. Y a-t-il un espace vide entre le mur et l’escalier qui monte aux cloches ?
Raimbaut réfléchit.
— La cage est pleine, mais il y a un renfoncement à l’ouest, côté cimetière. On aurait pu y loger une cloche de taille moyenne, si on la couchait.
— Une cloche couchée comme un corps, murmura Thomas.
Il glissa le fragment dans sa manche.
— Vous avez bien fait de garder ce souvenir, maître Raimbaut. Il pourrait innocenter un innocent et accuser un coupable.
Le fondeur le regarda, les yeux fatigués.
— Et me tuer en même temps, si le baron l’apprend.
Thomas marqua un temps, puis hocha la tête.
— Alors ne me dénoncez pas avant demain.
Il sortit dans le crépuscule. Le beffroi se dressait contre le ciel, silhouette noire striée de rouge.
Il savait désormais ce qu’était la cloche au son faux : un linceul de bronze. Le meurtrier d’Anselme n’avait pas poignardé un homme seulement. Il avait effacé un témoignage plus ancien, gravé dans le métal.
Et si le fragment disait vrai, un gardien du secret existait encore. Peut-être à l’intérieur même des murs de l’abbaye. Thomas pressa l’éclat contre sa poitrine, sentant le froid du bronze traverser l’étoffe.
Le renfoncement ouest. Il connaissait le mur. Et il savait que la nuit serait longue.
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