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L'Encre de Saint-Guy

Lire le chapitre 4: Second Death

La lumière du scriptorium était encore pâle, cette heure où les chandelles semblaient inutiles mais où le jour n'osait pas encore entrer. Thomas tenait la peau de vélin entre ses doigts, la pointe de sa plume suspendue au-dessus de la lettrine qu'il décorait d'un bleu d'azurite. Il n'avait pas dormi. L'image du visage de William, ce masque noirci, le hantait.

Un bruit sourd. Puis un râle.

Thomas leva les yeux. À trois pupitres de distance, Brother James s'était affaissé sur son manuscrit, sa main encore crispée sur sa plume. Quand Thomas arriva à son côté, une odeur âcre et douceâtre flottait déjà dans l'air. Les doigts de James étaient noirs, du même noir que ceux de William, et une fine traînée de sang s'échappait de son nez, dessinant une ligne sombre sur le vélin, comme une écriture inachevée.

« Dieu tout-puissant, » murmura Thomas.

Il saisit le poignet de James. Encore tiède. Le cœur s'était arrêté depuis quelques minutes à peine. Il y avait quelque chose de déplacé dans la posture, une raideur qui ne correspondait pas à une chute naturelle. Thomas allongea le corps sur le sol, autant par respect que pour examiner les mains. Les ongles. Noirs. Les lèvres. Bleutées.

Le même poison.

Il regarda autour de lui. L'écritoire de James était simple : un pot d'encre noire, un autre d'encre rouge, des plumes d'oie, un couteau pour tailler les calames. Le calame que James tenait encore portait les dernières traces de son travail. L'encre semblait normale. Mais Thomas se souvint du fragment de recette trouvé dans la cellule de William, le dessin de belladone, la mention d'une encre spéciale.

« Saint Vitus, » souffla-t-il.

Ce nom sonnait comme une liturgie funèbre.

Les pas de frère Cuthbert résonnèrent dans le couloir avant que sa silhouette n'apparaisse dans l'encadrement. Sa robe brune semblait absorbée par l'ombre de la porte. Quand il vit le corps, ses yeux se rétrécirent, mais son visage resta de marbre.

« Frère James aussi ? » dit-il, comme s'il s'agissait d'un décompte.

Thomas se releva. « Il est mort de la même manière. Regardez ses mains. »

Cuthbert ne s'approcha pas. Il resta debout, les mains croisées dans ses manches, immobile comme une statue de confessionnal. « Le fléau de Dieu frappe encore. L'abbé sera informé. »

« Ce n'est pas un fléau, » dit Thomas, la voix plus ferme qu'il ne l'aurait voulu. « C'est un meurtre. »

L'autre homme plissa les paupières. Thomas vit un muscle tressaillir sous sa barbe.

Le grand silence tomba entre eux, troublé seulement par le battement d'ailes d'un corbeau contre les vitraux du scriptorium. Thomas attendit que Cuthbert le contredise, qu'il propose une autre explication, qu'il offre au moins l'hypothèse complaisante de la maladie. Mais rien ne vint.

« Vous enterrerez vos morts, » dit enfin Cuthbert, en se tournant. « Et vous écrirez ce qu'on vous dira d'écrire. »

Après son départ, le scriptorium sembla plus vide qu'avant. Les autres moines, ceux qui avaient commencé à arriver pour les offices de la première heure, s'étaient faufilés dehors, murmurant des prières, traçant des signes de croix précipités. Ils ne regardaient pas Thomas. Ils regardaient le corps de James et le voyaient déjà comme une marque de colère divine — et personne ne voulait être le prochain désigné.

Brother Mark entra presque en courant, son crâne rasé luisant de sueur. Il tenait un pot d'encre dans ses mains, comme une relique qu'il aurait craint de briser.

« Thomas ! J'ai trouvé— » Il s'arrêta net en voyant James étendu. « Par la Croix. Lui aussi ? »

« Il travaillait près de William. Même rangée de pupitres, » dit Thomas. Il s'accroupit près d'un des pots d'encre qui appartenait à James. « Ce n'est pas l'encre du scriptorium, celle que nous utilisons tous les jours pour les copies régulières. C'est celle qui sert aux enluminures — les noirs profonds, les dégradés. William et James étaient les seuls à s'en servir. »

Mark s'approcha prudemment, déposa le pot qu'il portait sur le pupitre de Thomas, et s'agenouilla à ses côtés. « Ce que j'ai trouvé dans le cellier des teinturiers... regarde. » Il ouvrit le petit pot d'un geste précautionneux. À l'intérieur, une poudre sombre, presque grasse, d'un noir terne avec des reflets violets étranges. « Frère Cuthbert fait des essais depuis des semaines. On dit qu'il veut créer un noir plus profond pour les manuscrits de l'abbé. Il a commandé des pigments à la foire de novembre. »

Thomas trempa un coin de sa manche dans le pot — geste téméraire, il le savait — et le porta à son nez. Odeur de suie, de gomme arabique, de bois — et autre chose. Une amertume végétale qu'il aurait pu manquer s'il n'avait pas passé des heures à relire les herboristeries anciennes dans la bibliothèque. Elle lui rappelait une page précise, une description de la belladone mentionnée dans le texte de William.

« Cette encre n'a rien d'anormal ? » demanda Mark.

Thomas observa les doigts de James, les noircissements sous les ongles, la fine pellicule sombre qui recouvrait sa peau au niveau de la jointure de la main. Puis il regarda la plume encore posée sur le pupitre, le petit calame d'os fin qu'utilisait James.

« L'encre, » murmura-t-il, « se touche avec la plume. La plume se tient avec la main. Mais celui qui prépare la plume, qui l'affûte, peut la frotter d'un poison invisible. La poudre fond à la chaleur de la peau. Et le poison passe. »

Il remarqua alors, à la base du calame, une légère marque — une mince bande presque imperceptible qui suivait la courbe de l'os. Comme si quelqu'un l'avait enduit, puis nettoyé.

« Il ne faut plus toucher à ces plumes. Ni à ces pots. »

Mark acquiesça, le visage pâle. « Que veux-tu faire ? »

Thomas regarda la fenêtre du scriptorium, par laquelle la lumière montante commençait à filtrer, faisant scintiller les fragments de poussière dorée. Deux morts. Deux mains noircies. Un abbé complaisant. Un cellérier aux intentions opaques. Et un manuscrit noir laissé sur son bureau, attendant son heure.

« J'ai cru au début à un accident de jardin, à un poison préparé par erreur, » dit-il lentement. « Mais deux morts en quatre jours, c'est un dessein. Et ce dessein suit le chemin de l'encre, du papier, des mots. Quelqu'un veut que quelque chose demeure tu. Ou que quelque chose disparaisse à jamais. »

Mark posa une main sur son épaule. « Tu parles comme un inquisiteur. »

« Je parle comme un scribe qui veut comprendre ce qu'il copie. » Thomas ramassa le manuscrit noir qui était toujours posé sur son pupitre, le soupesa comme on soupeserait un cadavre. « Et ce livre... il ne porte pas de titre. Mais je crois qu'il détient la clé. »

Il décida de faire ce qu'il avait toujours fait face à l'obscurité : mettre de l'ordre. Deux morts. Un instrument — les plumes. Un poison — la belladone. Un motif — l'héritage d'Elsfield, la terre de William. Et une méthode qui ne pouvait être connue que de quelqu'un qui avait accès au scriptorium, qui connaissait les habitudes des copistes et qui savait être invisible dans les ombres du cloître.

Il regarda le corps de James, ses yeux ouverts qui semblaient encore lire, sa main qui semblait encore écrire.

« Il faut que je voie le jardin, » dit Thomas doucement. « Il faut que je voie les plantes avant qu'on les arrache, avant qu'on fasse disparaître les preuves. »

Mark hocha la tête. « Je viens avec toi. »

Mais en traversant le cloître, Thomas jeta un dernier regard en arrière vers le scriptorium où le corps de James reposait seul, et il pensa à ce que Cuthbert avait dit : « Vous écrirez ce qu'on vous dira d'écrire. » Mais s'il n'écrivait pas la vérité, alors son encre ne valait rien, et sa vie de copiste n'était qu'un mensonge répété sur du vélin.

Il fallait qu'il écrive. Mais d'abord, il devait comprendre.