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L'Encre de Saint-Guy

Lire le chapitre 5: Whispers in the Herb Garden

Le jardin des simples s’étendait derrière le réfectoire, enclos de murs bas que le lierre grimpant semblait vouloir engloutir. Une brume légère flottait encore entre les buis taillés, et l’odeur de la sauge humide se mêlait à celle du thym écrasé sous les sandales. Frère Thomas s’arrêta un instant au seuil de pierre, scrutant les allées où les ombres du matin s’allongeaient comme des doigts noirs.

Frère Marc le rejoignit, essoufflé, les manches encore tachées d’encre.

– Personne ne t’a vu venir, murmura-t-il. J’ai dit à l’abbé que je cherchais de la menthe pour l’infirmerie.

– Et il l’a cru?

– Il avait l’esprit ailleurs. Depuis la mort de Jacques, il passe ses heures en prière dans sa cellule. Les autres disent qu’il ne dort plus.

Thomas hocha la tête sans répondre. Il s’accroupit près d’un carré de plantes basses, effleurant les feuilles du bout des doigts. La belladone, il la connaissait. On l’appelait la mort douce, et elle poussait ici, entre la jusquiame et la mandragore, sous la garde d’un homme dont le nom lui manquait.

– Anselme s’occupait de ce jardin, fit Marc, comme s’il lisait dans ses pensées. Mais il a disparu depuis un mois. On dit qu’il est parti rejoindre un autre monastère, à la demande de l’abbé.

– Et tu le crois?

Marc haussa les épaules. Il avait ce geste des hommes qui préfèrent ne pas savoir.

– L’abbé l’a annoncé au chapitre. Personne n’a posé de question. C’était après la mort du frère Guillaume, tu te souviens ?

Thomas se releva lentement. La coïncidence lui serra la poitrine comme un étau. Guillaume était mort, puis Anselme avait disparu, puis Jacques était mort. Trois événements, un même silence.

– Anselme connaissait les plantes mieux que quiconque. Il savait préparer les poisons, mais aussi leurs antidotes. S’il est vivant, pourquoi se cache-t-il ? S’il est mort, où est son corps ?

Marc jeta un regard nerveux vers le cloître.

– Tu parles comme si nous étions en chasse. Mais de quoi, Thomas ? De qui ?

– D’un meurtrier qui se cache derrière la main de Dieu.

Ils longèrent les allées entre les carrés de fenouil et de coriandre. Le jardin était bien tenu, trop bien tenu pour un homme qui l’avait quitté un mois plus tôt. Les mauvaises herbes n’avaient pas envahi les sentiers, les tuteurs étaient droits, et la terre au pied des rosiers semblait fraîchement retournée.

Thomas s’arrêta près d’un massif de digitale, une plante qu’il savait mortelle à faible dose. Les feuilles étaient intactes, mais à leurs pieds, la terre portait des traces de griffures récentes. Quelqu’un avait fouillé ici, et quelqu’un avait pris soin de tout remettre en place.

– Qui s’occupe de ce jardin maintenant ? demanda-t-il.

– Frère Cuthbert, répondit Marc. Il a insisté auprès de l’abbé pour reprendre la charge d’Anselme, disant que le jardin ne devait pas se perdre.

Thomas sentit un froid lui courir le long de la colonne. Cuthbert encore. Il revit la porte de la cellule de Guillaume se refermer sur lui, la clé tournant dans la serrure, et la voix étouffée qui l’avait averti : certaines choses ne devraient pas être écrites.

– Cuthbert a été le dernier à voir Guillaume vivant, murmura-t-il. C’est lui qui a trouvé le corps. C’est lui qui m’a enfermé. Et maintenant, il cultive les plantes qui ont servi au poison.

Marc le saisit par le bras.

– Tu vas trop loin. Cuthbert est un frère ancien, respecté. S’il t’entendait…

– Il m’entendra peut-être. Mais d’abord, je veux entendre les autres.

Ils quittèrent le jardin par la porte du côté de l’infirmerie, évitant le cloître où les moines convergeaient pour la lecture du matin. Thomas avait besoin de questions posées à voix basse, dans les coins, là où les réponses ne portaient pas de conséquences.

Il trouva d’abord le frère Pierre, un vieux moine presque aveugle qui passait ses journées à recopier des psaumes dans un coin du scriptorium. Sa main tremblait, mais sa mémoire était intacte.

– Le frère Anselme ? répéta Pierre, étonné qu’on lui pose la question. Un homme étrange, oui. Il venait parfois me demander des mots pour ses recettes. Des mots grecs, latins. Il écrivait ses formules dans un petit carnet qu’il gardait sur lui, toujours.

– L’avez-vous vu le jour de sa disparition ?

Pierre cligna des yeux, cherchant dans les brumes de sa mémoire.

– Je l’ai vu parler avec frère Cuthbert, près des outils de jardinage. Ils semblaient en désaccord. Anselme tenait une plante à la main, une racine blanche, je crois. Il la montrait à Cuthbert comme pour le convaincre de quelque chose. Puis ils se sont séparés. Anselme est remonté vers sa cellule. Et le lendemain, il n’était plus là.

Thomas échangea un regard avec Marc. Les pièces commençaient à s’assembler malgré lui, mais elles ne formaient pas encore un tout clair. Il fallait d’autres voix.

Frère Étienne, le cuisinier, se montra plus méfiant. Un homme rond et suant, qui remuait ses marmites comme s’il y cherchait des secrets.

– Anselme ? Il prenait ses repas seul. Il ne venait jamais au réfectoire avec nous. Il disait que les odeurs de viande lui tournaient l’estomac. Mais je l’ai vu, une nuit, sortir du cellier avec un pot sous son manteau. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là. Il m’a répondu qu’il cherchait du vinaigre pour ses préparations. Du vinaigre, à minuit, vous y croyez, vous ?

– Et vous en avez parlé à quelqu’un ?

Étienne baissa la voix.

– J’en ai parlé à frère Cuthbert. C’est lui qui m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’Anselme avait ses habitudes. Il m’a donné un pot de confiture en échange de mon silence. Mais depuis, je me demande… cette nuit-là, c’était trois jours avant la mort de frère Guillaume.

Thomas resta un long moment silencieux après avoir quitté le cuisinier. Trois jours. Le poison sur les plumes, sur les mains, avait dû être préparé quelque part, avec soin. Le cellier, le jardin, un homme qui connaissait les plantes, un autre qui s’occupait de les entretenir. Et la charte de Guillaume qui attendait d’être activée dans la cellule du mort.

Marc tira soudain Thomas par la manche, le ramenant vers un renfoncement de la muraille. Un visage venait d’apparaître au coin du cloître, une silhouette familière qui avançait à pas lents, un panier de simples à la main.

Cuthbert se dirigeait vers le jardin, seul, la tête baissée. Il tenait les plantes comme on tient des enfants malades, avec une délicatesse qui semblait presque tendre.

– Il y a une chose que je ne comprends pas, souffla Marc. Pourquoi Cuthbert protégerait-il un tueur ? Il n’a rien à gagner de la mort de Guillaume.

– Peut-être, répondit Thomas. Ou peut-être que si. La charte que j’ai trouvée… elle ne nommait pas que l’abbaye comme héritière. Elle mentionnait un légataire secondaire, une personne chargée de veiller sur les terres d’Elsfield en l’absence de l’abbé. Le nom était effacé, mais il y avait une marque en bas, un sceau que je n’ai pas encore identifié.

Marc serra les mâchoires.

– Tu penses que Cuthbert est le second légataire ?

– Je pense que Cuthbert est au centre de tout cela. Mais je ne sais pas encore s’il tire les ficelles ou s’il est lui-même une marionnette.

Ils virent Cuthbert disparaître derrière le muret du jardin. À cet instant précis, la cloche du monastère sonna la troisième heure, et Thomas ressentit dans son ventre la gravité de ce qui se jouait. Il fallait une preuve tangible, quelque chose qui dépasse les soupçons et les témoignages murmurés.

Il regarda le jardin, où Cuthbert s’était peut-être déjà penché sur les carrés de belladone pour les inspecter.

– Retournons dans le scriptorium, dit-il à Marc. Il y a un manuscrit qui m’attend sur mon bureau, un manuscrit noir sans titre. Je l’ai écarté jusqu’ici par prudence. Mais la prudence a un prix, et je crois que le moment est venu de payer.

Marc ne répondit pas. Il suivit son ami, les épaules voûtées, comme un homme qui vient de comprendre que la cloche ne sonne pas que pour les prières.