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L'Encre de Saint-Guy

Lire le chapitre 6: The Abbot's Edict

Les cloches de complies n’avaient pas encore sonné que la nouvelle avait déjà traversé les murs du dortoir comme une traînée de poudre mouillée — lente, lourde, inévitable. Thomas, assis sur le bord de sa paillasse, tenait le manuscrit noir entre ses mains sans oser l’ouvrir. Le cuir usé, l’encre encore fraîche d’une main inconnue, la promesse d’une vérité qui lui brûlait les doigts.

Un coup sec à la porte le fit sursauter. Frère Marc entra sans attendre la réponse, le visage pâle sous la lumière vacillante de sa bougie.

— L’abbé te convoque. Tout de suite. Il a convoqué tout le chapitre, en fait. Il y a du grabuge.

Thomas reposa le manuscrit, le glissa sous sa paillasse, sous l’oreiller, derrière une planche descellée qu’il avait remarquée la veille. Trois cachettes en une. Il suivit Marc dans le couloir.

Le chapitre était déjà plein quand ils arrivèrent. Les moines se tenaient en rang comme des cisaux dans leur boîte, têtes baissées, regards fuyants. L’abbé Bernard se tenait au pupitre, les mains enfoncées dans les manches de sa robe, sa barbe grise taillée au cordeau. Il avait l’air d’un juge, pas d’un pasteur.

— Frères, commença-t-il, la voix grave comme une dalle qu’on soulève. Deux de nos frères sont morts en une semaine. Dieu a parlé. Il a marqué leurs mains du sceau de son courroux.

Un murmure parcourut l’assemblée. Thomas sentit le sang lui monter aux joues.

— Et il y en a parmi nous, reprit l’abbé, dont le regard s’arrêta précisément sur Thomas, qui préfèrent les murmures du démon à la parole divine. Qui fouillent les cellules, qui interrogent les frères, qui prétendent voir des poisons là où il n’y a que la volonté du Tout-Puissant.

Le silence pesait comme un manteau mouillé. Frère Cuthbert, à deux rangs de Thomas, gardait les yeux baissés, mais un muscle tressautait dans sa mâchoire.

— J’édicte ceci, et que cela soit consigné au registre du chapitre : toute enquête sur ces morts est désormais interdite. Toute accusation entre frères sera punie de pénitence publique et de privation de vin pour un trimestre. Les corps seront enterrés demain à l’aube, selon le rite ordinaire, sans plus de cérémonie ni de discussion. C’est la volonté de Dieu. Que celui qui s’y oppose se lève.

Thomas fit un pas en avant. La main de Marc le retint par la manche, mais il se dégagea doucement.

— Père Abbé, dit-il, la voix plus ferme qu’il ne s’y attendait, deux hommes sont morts. Frère William avait les ongles noirs. Frère James aussi. Ce n’est pas dans les Écritures que je l’ai lu, c’est sur leurs mains. Si Dieu a voulu les punir, pourquoi choisir deux fois le même signe, presque le même jour, et pourquoi l’un dans le cloître et l’autre au scriptorium ?

L’abbé Bernard pinça les lèvres.

— Tu prétends connaître les desseins de Dieu mieux que ton abbé ?

— Je prétends seulement voir ce qui est devant mes yeux. Et ce que je vois, c’est que la mort de Frère James a eu lieu une heure après que j’ai examiné les plumes de l’écritoire. Coïncidence singulière.

L’abbé s’avança de deux pas, le visage congestionné.

— Frère Thomas, tu es un bon copiste. Tu as la main sûre et l’œil précis. Mais tu es aussi un homme qui lit des livres interdits et qui pose des questions interdites. Je te donne un ordre, au nom de l’obédience que tu dois à cette abbaye et au Dieu que tu sers : tu cesses ces recherches. Tu retournes à ton pupitre. Tu copies. Tu pries. Tu te tais.

Thomas soutint son regard. Un long moment. Puis il baissa la tête.

— Oui, Père Abbé.

Mais en baissant la tête, il regarda ses propres mains, et il savait déjà ce qu’elles allaient faire ce soir.

La nuit était tombée quand il retourna à sa cellule. Marc l’attendait, assis par terre, les genoux ramenés contre la poitrine.

— Tu comptes vraiment désobéir.

— Je compte trouver la vérité, répondit Thomas en verrouillant la porte. L’obéissance à un homme ne peut pas prendre le pas sur la justice due aux morts.

Il sortit le manuscrit noir de sa cachette. Puis, du coffre où il gardait ses affaires personnelles, il sortit l’encrier de l’atelier du teinturier — celui qu’il avait récupéré la veille, celui qui était resté là, apparemment inoffensif, posé à côté du pupitre de Frère James au moment de sa mort.

Il l’examina à la bougie. Le pot était en terre cuite vernissée, d’un brun sombre, sans marque particulière. Il le pencha. Au fond, une fine pellicule résiduelle tapissait la paroi. De l’encre noire, normale. Mais là — tout au bord du goulot, à l’endroit où le bec verseur était censé guider le liquide — une autre matière. Une fine couche, comme une cire, mais qui ne fondait pas au toucher. Grisâtre. Grenue.

Il gratta un peu de la substance avec la pointe de son couteau à parchemin et la déposa sur un fragment de parchemin inutilisé. Il la regarda à la loupe qu’il utilisait pour les miniatures. Des cristaux minuscules, semblables à du sel, mais d’une teinte légèrement ambrée. Il la sentit : presque rien, un vague goût de noix, amer.

Il sortit de sa poche le fragment de recette d’encre qu’il avait trouvé dans la cellule de William. Il le déplia. La première partie décrivait la préparation du noir de fumée et de la gomme arabique. Puis il y avait un ajout, d’une encre différente, presque invisible tant elle était fine : « pour le fixatif, faire bouillir coques de noix, ajouter un doigt de racine pilée d’aconit napel et laisser reposer trois jours. »

Aconit. Il connaissait le nom. Il avait vu la plante dans les planches anatomiques de l’herbier du père Anselm, avec la note marginale : « mort douce, paralysie des membres, puis arrêt du cœur. »

Il souleva l’encrier à la lumière. Il renifla le goulot encore une fois, plus profondément. L’odeur de noix était plus forte là, mêlée à une autre, plus âcre, presque animale.

— Ce n’est pas du poison dans un encrier vide, murmura-t-il. C’est un poison appliqué à même le contenant. Le copiste trempe sa plume, et la plume porte le poison à ses lèvres quand il la taille. C’est pour ça que les ongles sont noirs. Ils ont touché la plume après l’avoir mouillée. Ils ont mangé sans se laver. Et le poison était déjà dans leur sang.

Marc le regarda, le souffle court.

— Mais alors, celui qui a fait ça savait exactement où placer ce pot. Il savait que James l’utiliserait. Il savait aussi comment fabriquer l’aconit.

— Oui. Quelqu’un qui a accès à l’herbier. Quelqu’un qui a pris la place du seul homme qui aurait pu l’identifier : Frère Anselm.

Il replaça l’encrier dans sa besace. Il ouvrit le manuscrit noir. Les premières pages, couvertes d’une écriture serrée et irrégulière, semblaient être un journal intime. Pas un texte théologique. Pas un traité. Une confession. La première phrase était : « Je, Frère Anselm, herbaliste de cette abbaye, écris ceci sous la menace que pèse sur ma vie. »

Il tourna la page. Un croquis. Une main. Une main avec des ongles noircis. La légende était écrite en dessous, d’une encre rougeâtre : « C’est ainsi qu’il les tue. J’ai vu. J’ai noté. Je m’enfuis. »

Thomas ferma le manuscrit. Il regarda Marc.

— Il est vivant. Probablement. Et il a tout noté avant de disparaître. Il faut le trouver avant que Cuthbert ne le fasse.

Marc hocha la tête, mais son regard allait vers la fenêtre, où la lune se levait sur les toits de l’abbaye.

— Et l’abbé ?

— L’abbé a peur, dit Thomas. La peur rend les hommes aveugles. Mais elle rend aussi les hommes prévisibles. Il m’a dit de ne plus enquêter. Il ne m’a pas dit de ne plus lire.

Il rangea le manuscrit dans sa tunique, contre sa poitrine, là où personne n’oserait fouiller sans passer par lui.

À cet instant, des pas résonnèrent dans le couloir. Lourds. Multiples. Quelqu’un frappait aux portes, une à une, de façon systématique.

Thomas et Marc échangèrent un regard. Marc souffla la bougie. Les pas se rapprochèrent. Une voix, celle de Frère Cuthbert, demanda à travers la porte : « Frère Thomas, ouvrez. Ordre de l’abbé. Nous devons inspecter votre cellule. »

Thomas serra le manuscrit contre son cœur, et, dans le noir, il sourit d’un sourire froid.

— Qu’ils viennent, murmura-t-il. Ils ne trouveront rien. Et moi, je trouverai tout.