L'Encre de Saint-Guy
Lire le chapitre 8: The Novice's Tale
Thomas avait passé la matinée à recopier le même psaume trois fois, non par piété, mais parce que sa main tremblait encore de la scène de la veille. La découverte du manuscrit noir — le journal d'Anselme — l'avait laissé éveillé jusqu'à matines, les yeux fixés sur les planches du plafond, reconstituant le poison, le geste, le silence complice de l'abbaye.
Il reposa sa plume lorsque la cloche de none sonna, et c'est à ce moment qu'il remarqua le novice.
Le garçon se tenait dans l'embrasure de la porte du scriptorium, les mains enfouies dans les manches de sa coule blanche, le visage pâle comme un parchemin non gratté. Il s'appelait Frère Luc, quatorze ans peut-être, tonsuré depuis six mois à peine. Thomas l'avait vu courir entre le réfectoire et le dortoir, docile et muet, mais ce matin-là, ses yeux cherchaient le moine avec une intensité fébrile.
— Frère Thomas, dit le novice en s'approchant à pas feutrés. Je dois vous parler. À propos des morts.
Thomas jeta un coup d'œil autour d'eux. Le scriptorium était vide — la plupart des moines étaient à l'office — mais les ombres semblaient avoir des oreilles depuis la mort de frère Jacques.
— Pas ici, souffla Thomas. La réserve.
Ils se glissèrent dans l'étroit réduit où l'on conservait les peaux de veau, les encres et les plumes d'oie. L'odeur de tanin et de sulfate de cuivre les enveloppa comme un linceul. Le novice baissa encore la voix.
— Vous vouliez savoir ce qui reliait frère Guillaume et frère Jacques. Pourquoi ils sont morts avec les ongles noirs.
Thomas hocha la tête, les mains croisées sous son scapulaire pour les empêcher de trembler.
— Ils copiaient le même document, dit Luc. Pas la Bible, pas les homélies. Un acte de propriété. Un parchemin ancien, scellé de cire verte.
— Qu'étais-tu en train de faire dans le scriptorium à ce moment-là ? demanda Thomas, méfiant.
— Frère Jacques me faisait répéter mes lettres. C'était… trois jours avant sa mort. Il me demandait d'effacer une bavure sur son travail — une tache d'encre sur le bord du parchemin. Mais en le nettoyant, j'ai vu ce qui était écrit. Un acte de donation. Le domaine de Valcourt.
Thomas sentit son cœur battre plus fort. Valcourt. Le nom lui disait quelque chose — un fief au sud de l'abbaye, des vignes et une forêt de chênes que la rivière traversait.
— Tu te souviens d'autres détails ? pressa-t-il.
Luc jeta un regard furtif vers la porte du réduit, puis plongea la main dans la poche de sa coule. Il en tira un fragment de papier, froissé et taché — une copie hâtive, réalisée d'une main encore malhabile.
— J'ai copié ce que je pouvais, dit-il. Le nom des témoins. Les clauses. Je ne comprenais pas tout, mais…
Il tendit le papier à Thomas, qui le déplia avec précaution. L'écriture était celle d'un novice, large et hésitante, mais lisible :
« …que ledit Hugues de Valcourt, chevalier, cède à l'abbaye de Saint-Vite tout droit, titre et prétention sur les terres de Valcourt, ses dépendances, bois, vignes et moulins, pour la sauvegarde de son âme et celle de ses ancêtres. Témoins : Guillaume de Montreuil, frère convers ; sacristain ? ; et moi, Audin, clerc. À défaut d'héritier mâle direct de ladite… »
Le texte s'arrêtait là, interrompu par la bavure que le novice avait effacée.
Thomas relut trois fois, son esprit tournant comme une meule.
Guillaume de Montreuil. Le premier mort. Ce n'était pas un moine ordinaire — c'était le témoin d'un acte de donation qui dépouillait la famille du chevalier de ses terres.
Et l'acte datait de quand ? Le parchemin ancien, la cire verte… s'il avait été copié récemment, quelqu'un voulait faire valoir les droits de l'abbaye. Mais contre qui ?
Une pensée glaciale lui traversa l'esprit.
— Luc, dit Thomas lentement. Où sont les archives des actes de donation ?
Le novice hésita, puis répondit :
— Dans la tour sud, sous la chapelle. Le cellérier en garde les clefs.
Le cellérier. Frère Jean. L'homme que Thomas avait entendu disputer avec un seigneur à propos d'une dette.
— Merci, dit Thomas en pliant le papier et en le cachant dans sa ceinture. Tu as risqué beaucoup pour cela. Pourquoi ?
Le novice baissa les yeux, et Thomas vit une lueur humide dans le regard du garçon.
— Frère Jacques m'apprenait à lire, murmura Luc. Personne ne l'avait jamais fait pour moi. Il disait que j'avais une bonne tête, que je pourrais devenir un copiste. Et il m'a dit, la veille de sa mort… il m'a dit qu'il allait confier quelque chose au manuscrit de la donation. Quelque chose qui le rendrait dangereux pour celui qui l'avait scellé.
De danger, Thomas en connaissait un rayon depuis que Cuthbert menait ses fouilles nocturnes de cellule en cellule.
— Quelque chose de plus que la clause d'héritage ? demanda-t-il.
— Il m'a montré une note, dit Luc. Un nom rayé sur le sceau — vous savez, les actes comme ça, ils ont souvent deux témoins, parfois plus. Frère Jacques voulait corriger un nom qui ne figurait pas parmi les témoins. Il disait que c'était une anomalie grave, une falsification peut-être. Mais il n'a pas eu le temps de le faire.
— Quel nom ? insista Thomas, sa voix se faisant grave.
Luc détourna les yeux et haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Il a effacé le texte avant que je le voie. Mais il m'a montré le sceau — un écu avec un lion rampard qui tenait une croix. Je l'ai déjà vu quelque part, mais je ne me rappelle plus où.
Un lion rampant et une croix. Thomas connaissait ces armes. Elles étaient gravées sur le linteau de la chapelle du château voisin, celui du baron Hervé de Granmont — l'oncle de ce neveu endetté qui pressait Frère Jean.
Le puzzle s'assemblait dans son esprit comme les morceaux de verre d'un vitrail que l'on répare : l'acte de donation donnait Valcourt à l'abbaye, mais le baron de Granmont contestait, et quelqu'un à l'intérieur de l'abbaye le servait.
— Écoute, Luc, dit Thomas en posant les mains sur les épaules frêles du novice. Tu vas retourner à tes tâches et ne plus t'approcher du scriptorium de frère Jacques. Surtout, ne parle de cela à personne. Pas même au prieur, pas même au père abbé. Compris ?
Le garçon acquiesça, mais une question brûlait visiblement sur ses lèvres.
— Frère Thomas… si l'acte est falsifié, ou souillé, est-ce que… est-ce que les morts pourraient être une punition de Dieu pour la fraude ?
Thomas aurait voulu répondre que non, que les morts étaient des meurtres, que le poison d'aconit ne tombait pas du ciel mais qu'il était cueilli, broyé, versé par une main humaine. Mais il ne put prononcer ces mots. Une vérité plus amère le frappa.
Si l'abbaye — si l'abbé lui-même — était complice de la falsification de l'acte, alors les morts n'étaient peut-être pas des châtiments divins contre les morts, mais des silencieux pour protéger les vivants.
Il renvoya le novice d'un geste, et resta dans la pénombre du réduit, le papier froissé brûlant contre sa peau. La tour sud, sous la chapelle, tenait la réponse. Mais pour y accéder, il lui faudrait les clefs du cellérier. Et Frère Jean, Thomas en était certain, ne les lâcherait pas sans une explication que Thomas n'était pas prêt à donner.
Il sortit du réduit et trouva le scriptorium traversé d'un rayon de lumière oblique, poussiéreux et doré. Sur son pupitre, entre son psaume abandonné et son encrier vide, gisait une plume neuve, coupée d'un bec d'oie, la hampe encore blanche.
Il n'en avait posé aucune là.
Thomas la ramassa avec deux doigts, comme on touche un serpent qui dort, et la renifla. Une odeur âcre, presque végétale, persistait à la base du canal. L'aconit était là, dans la plume elle-même.
Quelqu'un avait préparé son instrument de mort avant même qu'il ne revienne s'asseoir.
Il leva les yeux et vit, par la fenêtre, la silhouette de frère Cuthbert traverser la cour en direction de la tour sud, un trousseau de clefs tintant à sa ceinture.