L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 13: The First Crack
Il fallut à Eleanor toute la maîtrise acquise durant des années de bals et de sourires forcés pour traverser le hall de la demeure Beaumont sans trébucher. Ses talons claquaient sur le marbre, chacun résonnant comme un glas. Lord Ashworth l’observait depuis l’embrasure de la porte de son étude, un verre de cognac à la main, ses doigts tambourinant contre le cristal. Il ne dit rien. Il n’avait pas à le faire. Le poids de sa menace flottait encore dans l’air comme le parfum lourd d’un enterrement.
Arrivée dans sa chambre, Eleanor ferma la porte à double tour et appuya son front contre le bois frais. Sa respiration venait par à-coups, chacune plus douloureuse que la précédente. Des conséquences, avait-il dit. Pas seulement pour elle. Pour qui, alors ? Son père ? James ? Margaret, déjà si fragile ?
Elle ne dormit pas. Elle passa la nuit à arpenter la pièce, à défaire puis refaire les plis de sa robe du lendemain, à observer la lueur vacillante des lampes à gaz dans la rue en contrebas. Le carrosse qui la mena au parc à l’aube grise sentait la poussière et la pluie imminente. Elle descendit sous les arbres dépouillés de novembre, le col de son manteau relevé contre le froid mordant.
James l’attendait près de la Serpentine. Il n’avait pas l’air mieux qu’elle — des cernes sombres soulignaient ses yeux, et sa cravate était nouée de travers, ce qui, chez lui, équivalait à un cri de détresse.
« Tu es restée debout toute la nuit », dit-il en la voyant approcher.
« Comment le sais-tu ? »
« Parce que moi aussi. » Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure. « Et parce que j’ai trouvé quelque chose qui m’a empêché de fermer l’œil. »
Eleanor s’assit sur un banc, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. L’humidité traversait le tissu, mais elle s’en moquait. « Commence par ce qui s’est passé hier soir. »
James s’assit à côté d’elle, l’enveloppe posée sur ses genoux comme un objet dangereux. « Ashworth t’a attrapée. »
« Attrapée n’est pas le mot juste. Il m’a laissée entrer dans l’étude, puis il a fermé la porte derrière moi. » Elle ferma les yeux, revoyant la scène : le regard d’Ashworth, son sourire mince, la façon dont il avait désigné le fauteuil face au bureau — comme s’il avait depuis longtemps préparé la scène pour elle. « Il sait que j’ai vu le contrat. Il sait que j’ai cherché les vrais livres de comptes. Il sait tout, James. »
« Il ne peut pas savoir tout. »
« Il le peut. Il le sait. » Elle rouvrit les yeux et le regarda. « Il m’a dit que toute conséquence retomberait sur d’autres que moi. Il me menaçait à travers les gens qui m’entourent. »
James serra la mâchoire. « C’est un homme qui distribue les menaces comme d’autres des cartes de visite. »
« Et c’est un homme qui a déjà causé la mort d’une femme », murmura Eleanor. « Isabelle. »
Le silence s’étira entre eux, troublé seulement par le chant lointain d’un merle et le grondement étouffé de la circulation matinale. Eleanor fixa l’eau grise de la Serpentine, où quelques canards dérivaient, indifférents aux drames humains.
« Il veut que je l’accompagne au théâtre ce soir », dit-elle enfin. « Que je joue la fiancée amoureuse. Comme si de rien n’était. »
« Tu ne dois pas y aller. »
« Je n’ai pas le choix. »
« Tu as toujours le choix. » James se tourna vers elle, sa voix plus dure qu’à l’ordinaire. « Nous pouvons partir. Cette nuit même. Retourner à Southampton, prendre un bateau pour New York — »
« Et laisser Isabelle sans justice ? » Eleanor secoua la tête. « Et laisser Ashworth garder le contrôle sur ma dot, sur mon héritage, sur tout ? Tu sais ce que cela signifierait pour mon père. »
« Ton père préférerait te savoir vivante et ruinée que riche et morte. »
La phrase tomba comme un coup de poing. Eleanor détourna le regard. « Tu ne connais pas mon père. Pas vraiment. »
« Je sais qu’il t’a envoyée ici pour épouser un homme que tu n’aimes pas afin de sauver les apparences. Ce n’est pas le geste d’un homme qui place la vie de sa fille au-dessus de sa réputation. »
« Il n’avait pas le choix. » Eleanor entendit sa propre voix se briser. « Les créanciers — »
« Il y a toujours des créanciers. Il y a toujours des dettes. C’est l’histoire de ce siècle. Mais toi, tu peux décider de ne pas en être la victime. »
Eleanor inspira profondément. L’air froid lui brûla les poumons, et pour une raison obscure, cette douleur physique lui rendit une certaine clarté. «Si nous fuyons, Ashworth garde tout. Il garde le contrat, il garde les livres, il garde les preuves de ce qu’il a fait à Isabelle. Et Margaret… » Elle hésita. « Margaret devait me remettre des documents samedi. Des preuves. Si je disparais, elle mourra, James. Pas autrement que physiquement — elle sèchera spirituellement, enfermée dans cette maison avec le souvenir d’une promesse trahie. »
« Elle peut venir avec nous. »
« Elle est la sœur d’Ashworth. Elle ne quittera jamais cette maison de son plein gré — et si elle venait avec nous, elle serait prise pour une complice. Tu le sais. »
James se passa une main dans les cheveux. Il semblait soudain plus jeune, moins sûr de lui. Eleanor réalisa à quel point elle dépendait de cette assurance apparente, de cette façade de contrôle qu’il projetait depuis leur rencontre sur le paquebot. Sous la carapace, il n’était guère plus que lui-même : un homme qui avait promis de protéger une femme et qui découvrait que la protéger signifiait parfois la laisser se battre.
« Je t’ai désobéi », dit-il enfin.
Eleanor haussa un sourcil. « Tu m’as désobéi ? »
« Hier, après notre rencontre, je n’ai pas simplement suivi la piste du docteur Vandermeer. J’ai aussi… » Il souleva l’enveloppe. « J’ai pensé que puisque le contrat était déjà révélé, je pourrais chercher ailleurs. Dans les archives de son notaire, il y a des actes de propriété. Des transferts. Et j’ai trouvé ceci. »
Il sortit un document froissé, aux bords brunis par le temps. Eleanor n’osa pas le toucher immédiatement. C’était un acte notarié, orné de rubans et de sceaux de cire, dont l’encre avait pâli à certains endroits.
« C’est un acte de vente d’une propriété parisienne », dit James. « Rue de la Paix. Un hôtel particulier, très luxueux. Le vendeur est dénommé comme un certain L. Ostrov. L’acheteur est Lord Ashworth. »
« Ostrov. » Eleanor prit le document, le tenant avec précaution comme s’il pouvait exploser. « C’est le nom que Margaret a mentionné. La connexion russe. »
« Oui. Mais regarde la contrepartie. »
Eleanor parcourut le texte, son regard sautant d’une ligne à l’autre. Ses yeux s’arrêtèrent sur une clause qui lui fit oublier de respirer.
« Une annulation de dette ? »
« Exactement. » James se pencha, indiquant la ligne du doigt. « Ostrov cédait la propriété en échange de l’annulation complète d’une dette de jeu. Une somme énorme — quelque chose comme cinquante mille livres. Et ce qui est intéressant, c’est que… » Il sortit une seconde page. « J’ai trouvé une lettre de ce même Ostrov dans un coffret que le notaire gardait sous clef. Il adresse à Ashworth un mot de remerciement, en termes très courtois, mais il y a une phrase qui m’a frappé : « Je brûlerai l’autre papier comme convenu. » »
« L’autre papier ? »
« Je pense que c’est la dette elle-même. Le billet à ordre original. Mais tu comprends ce que cela signifie ? »
Eleanor le comprenait, mais elle voulait l’entendre. « Ashworth efface une dette de jeu pour Ostrov en échange d’une propriété parisienne. »
« Oui. Mais pourquoi ? Cinquante mille livres, ce n’est pas rien. Ashworth n’est pas philanthrope, il ne va pas annuler une dette sans contrepartie réelle. La propriété vaut peut-être trente mille. Il y avait autre chose. »
« Le commerce parisien. Isabelle. » Eleanor plissa les yeux. « Ostrov est lié à la mort d’Isabelle, nous le savons. Qu’a-t-il donné à Ashworth en échange de cette annulation ? Pas l’immobilier — quelque chose d’autre. Un silence. »
« Ou une preuve. » James écarta le document. « Ce n’est qu’une supposition. Mais c’est une piste que nous n’avions pas. Ashworth n’est pas simplement endetté à Paris. Il a des affaires avec des Russes. Des affaires qui impliquent des annulations de dettes et des propriétés à concurrence. »
Eleanor se tut. Elle ne savait pas encore quel fil tirer — celui du contrat qui la liait à Ashworth, celui de la mort d’Isabelle, celui de cette transaction étrange entre un lord anglais et un mystérieux Russe. Mais au moins, elle avait un fil. Plusieurs même. Et tôt ou tard, ils se noueraient tous autour du cou d’Ashworth.
« Je reste », dit-elle fermement.
James ouvrit la bouche pour protester, mais elle l’arrêta d’un geste.
« Je reste, parce que si je pars, je ne saurai jamais. Et je ne peux pas vivre avec cette ignorance. Pas après ce qu’il a fait à Isabelle. Pas après ce qu’il essaie de faire à Margaret. Samedi, j’irai à Sainte-Marie. Je récupérerai les documents que Margaret a cachés. Et ensuite nous verrons. »
« Et ce soir ? »
« Et ce soir, je jouerai la fiancée. Je sourirai. Je rirai à ses plaisanteries. Je ferai semblant de ne pas avoir vu l’intérieur de son étude. » Elle plia soigneusement l’acte et le remit à James. « Garde ceci. Ne le laisse pas ici. »
« Où irais-je ? »
« Reste chez toi. Ne te montre pas. Ashworth a des informateurs partout. » Elle se leva, rajustant les plis de sa robe. « Je dois rentrer avant qu’on remarque mon absence. Nous nous verrons samedi, après l’église. »
« Eleanor. »
Elle se retourna. James la regardait avec une intensité qui lui fit quelque chose au creux du ventre — elle ne savait pas si c’était de la peur ou autre chose.
« Fais attention à toi ce soir. Ne lui donne pas un pouce de terrain. »
Elle essaya de sourire, mais le sourire mourut sur ses lèvres. « J’ai vécu toute ma vie dans une maison où chaque faux pas pouvait me coûter ma réputation, ma liberté, mon futur. Je suis habituée à marcher sur une corde raide. »
« Le théâtre est une corde différente. »
« Toute corde se ressemble quand on regarde le sol en dessous. »
Elle s’éloigna sans se retourner, remontant l’allée de gravier vers la grille où le carrosse patientait. Le vent s’était levé, charriant l’odeur de pluie promise et le parfum âcre de la ville. Derrière elle, elle sentit le regard de James peser jusqu’à ce qu’elle disparaisse entre les arbres.
Il n’y avait plus qu’à attendre le soir. Et ce que Lord Ashworth avait préparé pour elle.
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