L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 15: The Letter from Paris
L’enveloppe était en papier vélin épais, d’un blanc si pur qu’il semblait aveuglant dans la lumière grise du matin. Eleanor la retourna entre ses doigts gantés, cherchant une adresse d’expéditeur qu’elle savait déjà absente. Le cachet de cire noire — un sceau sans armoiries, seulement un disque lisse et sinistre — lui serra la poitrine.
Elle déchira le bord avec un soin qu’elle jugea aussitôt ridicule. Une seule feuille, pliée en trois. Trois lignes d’une écriture penchée, presque effacée, comme si la main avait tremblé en l’écrivant.
*Aucune dette n’est pardonnée sans le sang.*
Eleanor relut la phrase. La voix de James lui revint en écho, celle de Dupont à Marlborough House, la mention d’une rançon, le caveau de la tonnellerie, les trottoirs feuillus de Hyde Park — tous ces fils qui semblaient maintenant converger vers ce billet anonyme, comme un oiseau de mauvais augure s’abattant en plein vol.
Son déjeuner refroidit sur la table de la petite auberge près de St. James. Elle avait choisi une table au fond de la salle, un endroit où le patron la connaissait comme « Madame Ashworth » — un nom qui lui brûlait la langue à chaque fois qu’il fallait le prononcer. Le papier tremblait entre ses doigts. Qui savait qu’elle séjournait ici ? Personne, sauf James.
Sauf James.
Elle plia la lettre, la glissa dans son réticule, régla sa note d’une main calme et sortit sous le crachin londonien. Les rues ruisselaient de reflets sales. Elle marcha jusqu’au coin de Pall Mall, puis bifurqua vers un passage discret derrière une imprimerie — l’endroit où James avait pris ses quartiers depuis la menace qui pesait sur lui.
La porte s’ouvrit avant qu’elle eût frappé. James se tenait sur le seuil, chemise défaite, les yeux cerclés d’ombres. Il n’eut pas besoin de parler : son regard tomba sur le réticule, puis remonta, et il lut l’urgence dans son visage.
« Entrez. »
La pièce était petite, mais ordonnée. Une table couverte de papiers, un coffre ouvert dans le coin, une valise posée contre le mur — prête à être prise au premier signal. James ferma la porte derrière elle, poussa un verrou.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Eleanor sortit la lettre. « On me l’a glissée sous la porte de ma chambre à l’aube. Le garçon d’étage ne se souvient de personne. »
James prit la feuille entre deux doigts prudents, comme s’il craignait qu’elle ne s’enflamme. Il lut à voix basse, puis son rictus se durcit.
« "Aucune dette n’est pardonnée sans le sang." C’est un proverbe russe. »
« Russe ? »
« Ostrov. » Il laissa retomber la lettre sur la table. « Ou quelqu’un qui le connaît. »
Eleanor s’assit — ou plutôt, ses jambes cédèrent. Elle se laissa tomber sur le seul siège de la pièce, un fauteuil de bois usé. Son regard erra sans le voir sur la paperasse étalée : des copies de reconnaissances de dette, des actes notariés, une carte de Paris annotée à l’encre rouge.
« James, nos lettres à Hyde Park, nos rendez-vous — si quelqu’un sait déjà tout, alors qui a envoyé ceci ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il retournait le papier dans les taches de lumière grise, plissant les yeux sur l’écriture penchée.
« Ce n’est pas une lettre de menace ordinaire, Eleanor. Les menaces sont anonymes et brutales. Celle-ci est précise. Elle cite une dette, mais pas une banque — un sang. Celui qui a écrit ceci connaît le marché qui a été passé. »
« Vous pensez à Isabelle. »
James leva les yeux. Le silence se fit plus profond.
« Vous l’avez dit vous-même à Sainte-Marie », poursuivit Eleanor, sa voix trouvant une force neuve. « Lady Margaret a parlé de preuves liées à la mort de la première femme d’Ashworth. Et si Isabelle n’était pas morte ? »
« Si elle était vivante, pourquoi écrire une telle chose ? Pourquoi ne pas simplement revenir ? »
« Parce qu’elle est peut-être prisonnière, ou contrainte, ou — » Eleanor s’interrompit. Une idée lui traversa l’esprit, fulgurante, insensée. « Ou parce qu’elle essaie de nous prévenir avec les seuls mots qu’elle peut écrire sans se faire tuer. »
James alla à la cheminée — un petit feu mourait dans l’âtre. Il jeta la lettre sur les braises. Eleanor ouvrit la bouche pour protester, mais il la coupa :
« Rassurez-vous, j’en ai pris une copie au crayon avant votre arrivée. Je savais que je la brûlerais. » Il s’accroupit, observant le papier qui se tordait, les mots qui disparaissaient dans la flamme, un à un. « L’expéditeur — ou l’expéditrice — a posté ceci depuis Paris, ou connaît quelqu’un qui y a posté cela. Le timbre porte un cachet de la rue de Rivoli. Regardez, j’ai noté la date dessus avant de le montrer au feu : hier au soir. »
« Paris. »
« Oui. »
Eleanor se leva. Son cœur battait trop vite, mais sa voix resta ferme. « L’acte d’Ashworth avec Ostrov mentionnait déjà une propriété parisienne. Dupont m’a parlé d’une lettre de rançon liée au même immeuble. Si quelqu’un écrit depuis Paris, c’est que quelque chose — ou quelqu’un — y est toujours. »
« Nous ne pouvons pas savoir si c’est un piège. »
« Nous ne pouvons pas savoir si ce n’en est pas un. » Elle le fixa. « Vous avez gardé l’acte avec les preuves. Vous pouvez le lire à tête reposée. Mais moi, je ne peux plus rester assise à Londres à jouer la fiancée docile pendant que l’on me menace au nom d’une femme morte — ou vivante — et de dettes que je ne comprends pas. »
James se redressa. Ils se tinrent face à face, séparés par quelques pieds de planches grossières et toute une mer d’incertitude. Quelque chose passa entre eux — un courant d’air chaud qui sentait le cuir et le savon, qui plissait les yeux de James d’une lueur nouvelle.
« Si nous allons à Paris, nous quittons la partie ici. La saison mondaine, le théâtre, la façade — Ashworth la contrôlera. Il saura que vous avez déserté. »
« Il le saura de toute façon. Sa dernière menace m’a dit que toutes les conséquences retomberaient sur moi. Ce n’est pas une menace pour me retenir ici, c’est une invitation à le faire payer ailleurs. »
James passa une main dans ses cheveux, geste qu’il faisait lorsqu’il réfléchissait — Eleanor commençait à le connaître, et cette familiarité lui fit plus de bien qu’elle ne l’aurait cru possible.
« La prochaine marée ne laisse pas de traversée directe. » Il tira une carte de l’enveloppe, la déplia sur la table. « Le train pour Douvres part à sept heures demain. Nous pouvons prendre le bateau pour Calais, puis la grande ligne vers Paris dans l’après-midi. Personne ne se souciera de deux voyageurs discrets en seconde classe. »
« Deux voyageurs ? »
Un silence. James leva les yeux, les prunelles d’un bleu d’acier.
« Je ne vous laisserai pas traverser seule ce que nous avons commencé. Et si Ostrov vous attend au bout de cette route, vous y serez au moins accompagnée. » Il replia la carte, la glissa dans sa poche intérieure. « Je connais quelqu’un à la gare de Calais qui ne pose pas de questions. Mais une fois à Paris, nous serons seuls. »
Eleanor sentit la peur reculer d’un cran, remplacée par quelque chose de plus chaud et plus dangereux. Elle tira ses gants, jeta un coup d’œil à la fenêtre où le crachin s’était transformé en pluie lourde.
« Alors préparez-vous, Mr. Sinclair. Demain matin, à la marée, nous devenons des fugitifs. »
La porte se referma sur le rire incrédule de James, la lettre réduite en cendres flottant au-dessus du feu. Eleanor dévala la ruelle vers sa voiture, mais à mi-chemin, elle s’arrêta. Une silhouette se tenait au coin de la rue — un homme en pardessus sombre, chapeau baissé, qui disparut dans l’ombre des arcades dès qu’elle le vit.
Ou qu’elle crut le voir.
Elle compta jusqu’à dix. Les pavés étaient vides.
Le crachin ruissela sur son visage comme une menace.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.