L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 16: A Separate Peace
Le fiacre s’arrêta au bout de la rue, hors de vue des fenêtres éclairées de la maison de Lord Ashworth. Eleanor descendit sans attendre le cocher, son manteau de voyage serré contre elle, et remonta l’allée sombre à pas pressés. La porte de service était entrebâillée — James avait tenu parole.
Elle glissa à l’intérieur, traversa la cuisine froide où les marmites de cuivre reflétaient la lueur d’un réverbère, puis gravit l’escalier étroit jusqu’au premier étage. Dans le couloir, elle marqua une pause. Le silence de la maison était épais, mais sous le parfum de cire et de roses fanées flottait autre chose, une tension à peine perceptible, comme un fil tendu entre les murs.
James l’attendait sur la terrasse, comme convenu. La porte-fenêtre était entrouverte, et la brume nocturne s’infiltrait dans la pièce, portant l’odeur de terre humide du jardin. Il se tenait dos au garde-corps en pierre, les mains dans les poches de son pardessus, et son visage s’éclaira d’un sourire fatigué lorsqu’elle entra.
« Tu as réussi », dit-il à voix basse.
Elle referma la porte derrière elle avec précaution. « Ashworth dîne encore. Il croit que je souffre d’une migraine. »
James haussa un sourcil. « Il ne le croira pas longtemps. »
« Il n’a pas besoin d’y croire. Il a besoin que je sois là au petit déjeuner. » Elle s’approcha, et une bouffée d’air frais la fit frissonner. « Et après-demain, je serai à Paris. »
Le silence qui suivit avait une qualité différente. James la regarda, puis détourna le regard vers le jardin, où les arbres se découpaient en silhouettes d’encre.
« Tu es sûre de vouloir faire ça ? » demanda-t-il.
« Je suis sûre de vouloir tenter quelque chose. Rester ici, dans cette cage dorée, à attendre que mon père soit ruiné ou que la comtesse fantôme meure pour de bon ? » Elle secoua la tête. « Non. »
« Je ne parle pas de fuir. Je te connais, Eleanor. Tu ne fuis pas. Tu pars en guerre. »
Elle ne répondit pas, mais elle sentit ses joues s’échauffer sous la fraîcheur du soir.
James s’approcha d’un pas, puis un second. Il était assez proche pour qu’elle distingue les reflets clairs dans ses yeux, la manière dont son col de chemise était légèrement froissé, comme s’il avait passé la nuit dans ses vêtements.
« Depuis le premier jour à bord du *Perséphone*, j’ai pensé que je te connaissais », dit-il doucement. « L’héritière capricieuse. La fille de la haute société new-yorkaise, à la recherche d’un titre. »
Eleanor pinça les lèvres. « Charmant. »
« Mais tu n’étais pas ça. Tu n’as jamais été ça. » Il baissa la voix. « Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas vu plus tôt ce que tu es vraiment. »
Le vent souleva une mèche de cheveux et la colla à sa tempe. Elle l’écarta d’un geste nerveux.
« Et que suis-je vraiment, monsieur Whitmore ? »
« Quelqu’un qui n’a pas peur de brûler ses ponts. Même si elle doit traverser les flammes elle-même. » Il sourit, mais il y avait de la gravité dans le trait de ses sourcils. « C’est une force. Mais aussi une faiblesse. Si tu prends feu, Eleanor, tu emporteras tout avec toi. »
Elle aurait voulu se fâcher, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Parce qu’il avait raison.
Elle baissa les yeux vers ses mains gantées, puis les releva vers lui.
« Quand je suis montée à bord de ce navire, j’avais accepté l’idée de me marier à un étranger. De passer le reste de ma vie à sourire dans des salons qui ne seraient jamais les miens. » Elle fit une pause. « Maintenant, je ne peux plus imaginer vivre en sachant que j’aurais pu faire autre chose et que j’ai choisi la voie facile. »
James la regarda une longue seconde, puis ses doigts frôlèrent les siens, une caresse à peine perceptible.
« Alors nous brûlerons les ponts ensemble », dit-il.
Elle sentit sa poitrine se serrer. « James… »
« Ne dis rien. Pas ici, pas maintenant. » Mais il n’avait pas retiré sa main, et leurs doigts s’entrelacèrent légèrement. « Nous serons à Paris dans deux jours. Nous aurons le temps. »
Il n’avait pas dit « le temps de quoi », mais Eleanor savait. Et le poids de cette non-réponse était plus lourd que n’importe quelle promesse.
Un bruit de pas dans le couloir les fit se séparer d’un mouvement brusque. Eleanor recula vers la fenêtre, le cœur battant, et James se replaça en retrait comme s’il n’avait jamais bougé.
La porte de la terrasse s’ouvrit, et Lord Ashworth apparut dans l’embrasure. Il portait encore sa veste de soirée, mais sa cravate était dénouée, et il tenait un verre de cognac dans une main. Ses yeux allèrent de l’un à l’autre, une lueur calculatrice dans leurs profondeurs sombres.
« Miss Whitmore, vous vous sentez mieux ? Votre migraine a dû bien se porter pour vous faire chercher l’air de la nuit. »
Eleanor retrouva son sourire de société, celui qui ne touchait jamais ses yeux. « L’air aide, milord. La compagnie aussi. »
Ashworth laissa échapper un petit rire, sans chaleur. Il fit deux pas sur la terrasse, s’arrêtant entre elle et James, un mur vivant.
« Je préfère vous informer d’une nouvelle, avant que vous ne l’appreniez par la gazette. J’ai envoyé ce soir un communiqué au *Times*. L’annonce officielle de nos fiançailles paraîtra dans l’édition de demain matin. »
Eleanor sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle cligna des yeux, cherchant une faille dans sa réponse.
« Vous aviez dit que nous attendrions les convenances de votre famille. »
« Les convenances, ma chère, sont un luxe que je ne peux plus m’offrir. » Il porta le verre à ses lèvres, les yeux fixés sur elle par-dessus le rebord. « Mes créanciers ont été fort impatients ces derniers jours. Un engagement public, un mariage rapide, et le nom d’Ashworth retrouve sa stabilité. »
James s’avança d’un pas, mais Eleanor lui lança un regard d’avertissement. Elle souriait encore, mais à l’intérieur, son esprit tournait à toute allure.
« Un mariage rapide », répéta-t-elle lentement. « Vous parlez comme si la date approchait. »
« Quinze jours. Le temps de préparer la maison de campagne pour la lune de miel. » Ashworth inclina la tête, un mouvement qui ressemblait presque à une menace polie. « Nous pourrons abandonner Paris pour plus tard. Après tout, vous aviez tant envie de voir la ville, mais une épouse doit savoir prioriser. »
Il avait dit cela délibérément. Eleanor en était certaine. Il savait qu’elle s’apprêtait à partir. Il la pinçait, pour la faire réagir.
Elle ne réagit pas.
« Je suis touchée par votre empressement, milord », dit-elle d’une voix égale. « Mais je me demande ce que mon père pensera de cette précipitation. Il n’a pas encore eu l’occasion de faire vos éloges dans les cercles de New York. »
Ashworth sourit, et ce sourire n’avait rien d’aimable.
« Votre père et moi avons déjà conclu nos arrangements, ma chère. Les détails du contrat ont été agréés à New York, il y a plusieurs semaines. Il ne vous reste qu’à remplir votre part. »
Il tourna les talons et quitta la terrasse, laissant la porte ouverte derrière lui. Le verre de cognac scintillait dans l’ombre.
Eleanor le regarda partir, les mains tremblantes. Lorsqu’il fut hors de vue, elle se tourna vers James.
« Le train part à sept heures », dit-elle.
James secoua la tête. « S’il publie l’annonce demain, ta fugue sera un scandale national. Ta famille — »
« Ma famille est déjà dans la boue, James. Ashworth leur tient le couteau sous la gorge. Si je reste, je suis le prochain otage. » Elle raffermit sa voix. « Et si tu crois qu’il nous laissera atteindre Paris sans obstacles, tu te trompes. »
Elle avait à peine terminé sa phrase qu’un bruit monta du jardin — un pas feutré, à peine audible, puis un autre.
Eleanor et James échangèrent un regard.
Ils n’étaient pas seuls.
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