L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 20: Aftermath of Revelation
L’atelier du bijoutier sentait encore le cuivre et la poussière fine des métaux polis. Eleanor tenait le collier dans sa paume, la lumière du soir accrochant l’émeraude comme une goutte d’eau prisonnière. James s’était approché, avait retourné le fermoir entre ses doigts, déchiffrant les chiffres gravés d’une main qui n’avait pas tremblé depuis des années.
« 14-3-29-7, dit-il à voix basse. Ce n’est pas un hasard. »
Margaret, restée près de la vitrine, jeta un coup d’œil oblique. Elle n’avait pas dit un mot depuis que le bijoutier avait refermé sa porte derrière eux.
« Rue de la Paix, dit Eleanor. Le notaire. Isabelle a écrit que le livre était planqué dans un coffre. Une banque, pas une étude. Le 14, la rue. »
James passa une main dans ses cheveux, délogeant une mèche sombre. « Quatorze rue de la Paix. Trois. Vingt-neuf. Sept. Tu parles d’une date ? D’un numéro de coffre ? »
Eleanor tourna le fermoir de nouveau. La gravure était minuscule, presque une égratignure. À l’œil nu, on aurait dit un défaut de fabrication. « Mon père n’a jamais rien fait par hasard. Trois, vingt-neuf, sept… »
Elle ferma les yeux. La chambre d’enfance, la bibliothèque fermée à clé, le bureau de son père couvert de papiers qu’elle n’avait jamais le droit de toucher. Une fois, elle avait trouvé un livre de comptes marqué d’un code semblable. Un chiffre pour chaque année. Trois pour mars, vingt-neuf pour le jour, sept pour…
« L’âge, murmura-t-elle. Il avait l’habitude d’inscrire nos anniversaires en code. Le mois, le jour, puis l’âge qu’il voulait que nous ayons l’impression d’atteindre. »
James fronça les sourcils. « Vous voulez dire que ce coffre a été ouvert en mars 1889 ? »
« Ou qu’il a gravé ça en mars 1889 pour me le laisser, dit-elle. J’avais dix-sept ans. Sept était mon âge. Il préparait cette fuite depuis des années. »
Margaret s’avança, écartant un pli de son manteau gris. « Votre père connaissait Isabelle ? »
Eleanor hésita. Jusqu’à présent, elle avait cru que la liaison entre Isabelle et son père datait de l’année de son mariage arrangé avec Ashworth. Mais ces chiffres dataient de six ans. Bien avant. Elle regarda le collier comme s’il allait se mettre à parler.
« Je crois que mon père connaissait Isabelle avant même de connaître Ashworth. Et je crois qu’il a planifié ma sortie de cette cage avant même qu’elle existe. »
James tenait toujours le fermoir. Le bout de son index effleurait les chiffres, doucement, comme si lire par le toucher pouvait en extraire un sens caché. « Quatorze rue de la Paix, dit-il. Un coffre numéroté ? »
Eleanor secoua la tête. « Trois, vingt-neuf, sept peuvent être un code pour d’autres choses. La première banque de la rue, la troisième succursale, le vingt-neuvième compartiment, le septième registre… »
Margaret laissa échapper un petit rire sec. « Vous raisonnez comme votre père. »
« C’est ce que je crains », répondit Eleanor. Sa voix s’était adoucie. Elle regarda James, et quelque chose passa entre eux, que Margaret ne vit pas ou préféra ignorer. « Il m’a menti, dit Eleanor. Il m’a fait croire que nos fortunes s’étaient effondrées, que je devais épouser Ashworth pour sauver les Whitmore. Et tout ce temps, cet or était là, inerte, en attente. »
« Pas inerte, corrigea doucement James. Protégé. Il savait qu’Ashworth chercherait. Il voulait que vous ignoriez tout. Si vous aviez su que cette fortune existait, vous n’auriez pas joué la comédie du désespoir. Vous auriez fui immédiatement. Il a préféré vous garder ignorante pour mieux vous préserver. »
Eleanor sentit un début de rage monter dans sa poitrine. « Il m’a offerte à Ashworth. Avec un demi-million dissimulé derrière mon dos. Quel père fait ça ? »
Un silence s’installa. Derrière la vitre du magasin, les dernières lueurs du soir s’attardaient sur les pavés de la rue. Une voiture passa, lente, puis une seconde, plus discrète, qui ralentit de manière presque imperceptible avant de disparaître.
James remarqua la voiture. Eleanor ne la vit pas. Elle regardait ses mains, le collier, les lettres qu’elle avait pressées contre sa poitrine dans la serre de Marlborough House.
« Il me reste quinze jours avant mon mariage, dit-elle enfin. Quinze jours pour atteindre Paris, entrer dans cette banque, trouver le livre, retirer l’or, et disparaître avant qu’Ashworth ne comprenne ce qui se passe. »
Margaret s’approcha encore. Son visage portait les traces des années passées à sourire quand il fallait pleurer. « Et moi dans tout ça ? »
Eleanor releva la tête. Les deux femmes se regardèrent dans la pénombre chaude du magasin. Eleanor vit la peur derrière cette question. La peur d’être abandonnée de nouveau.
« Vous venez avec nous, dit Eleanor. J’ai dit que nous fuirions ensemble. Je tiens mes promesses. »
James ne protesta pas. Il avait déjà compris que leur départ inclurait une troisième personne. Il hocha simplement la tête, rangea son carnet, et releva le col de sa veste.
« Alors il faut partir ce soir, dit-il. Pas demain. Ce soir. »
Eleanor posa le collier sur sa poitrine, le fermoir contre sa clavicule comme un baiser froid. Les chiffres pesaient contre sa peau. Quatorze, trois, vingt-neuf, sept. Un chemin tracé par un père qui avait menti pour la sauver, et un autre homme qui mentait pour la détruire.
« Le train de vingt-deux heures pour Dieppe, dit-elle. De là, une traversée de nuit, et Paris au matin. »
Margaret secoua la tête. « Le ferry de nuit est surveillé. Ashworth a parlé de vos habitudes à ma gouvernante. Il connaît vos goûts. Il saura que vous chercherez à fuir par les voies les plus directes. »
James la regarda. « Vous suggérez quoi ? »
« Un train pour Southampton, dit Margaret. Puis un paquebot côtier qui longe vers Le Havre. Les lignes n’ont pas de grandes gares, les billets peuvent se prendre sans papiers d’identité. C’est plus lent. Mais c’est plus sûr. »
Eleanor hésita. Chaque heure qui passait était une heure de plus pour qu’Ashworth apprenne la rencontre dans la serre, pour qu’il fasse surveiller les gares, pour qu’il réduise encore leur champ d’action. Mais la prudence de Margaret semblait fondée. L’homme qui avait fait surveiller leur fenêtre, qui avait déposé une camélia blanc comme un avertissement, ne laisserait rien passer.
« Southampton, dit Eleanor. Dans une heure. Je dois écrire une lettre d’abord. »
James leva un sourcil. « À qui ? »
« À Lady Margaret. Non, aux journaux, dit-elle. Pour annuler la parution de notre engagement. Une ligne sèche, une rétractation publique. Si Ashworth lit cela avant demain, il sait que nous l’avons abandonné. »
« Cela précipitera sa réaction », objecta James.
« Cela le rendra furieux, dit Eleanor. Et les hommes furieux font des erreurs. »
Margaret s’avança vers la porte de l’atelier, glissa un regard entre les rideaux. Les réverbères commençaient à s’allumer, leurs lueurs orangées se reflétant sur les vitrines. La rue semblait déserte.
« Alors allons-y, dit-elle. J’ai besoin de m’asseoir pour ne plus trembler. »
Ils sortirent à trois. Eleanor marchait en tête, le collier contre sa peau, les lettres dans sa poche, la camélia blanc toujours glissée dans la poche intérieure de son manteau comme un porte-bonheur ou un avertissement qu’elle n’avait pas encore résolu. Le vent du soir apportait des odeurs de pluie et de charbon. Londres retenait son souffle autour d’eux.
Dans la voiture qui les menait vers la gare de Southampton, Eleanor resta silencieuse, roulant entre ses doigts le fermoir du collier. Les chiffres s’imprimaient dans sa mémoire. Quatorze, trois, vingt-neuf, sept. Une adresse, un mois, un jour, un âge.
Son père avait tracé ce chemin pendant des années. Elle allait maintenant le suivre, non pas pour lui obéir, mais pour créer sa propre issue de secours. Et une fois l’or en main, une fois le livre de comptes ouvert, une fois Ashworth réduit à néant, elle déciderait ce que cette fortune devait servir à bâtir.
Elle regarda par la vitre. Les rues de Londres défilaient, étoilées de lampes et de silhouettes pressées. James, près d’elle, tenait le camélia blanc entre ses doigts, sans le regarder. Margaret, assise en face, fermait les yeux.
Personne ne savait ce qu’ils trouveraient à Paris. Eleanor se contenta de penser que, pour la première fois depuis son départ de New York, elle savait où elle allait.
Pas chez un mari. Pas chez son père. Pas chez le notaire.
Chez elle, peut-être. Quelque chose qui ressemblerait à sa propre vie.
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