L'Épouse de l'Atlantique
Lire le chapitre 26: The Auction at Drouot
La salle des ventes Drouot bourdonnait comme une ruche d’or et de mensonges. Eleanor fendit la foule des enchérisseurs et des curieux, sa jupe de lainage bleu nuit frôlant les lambris dorés. Elle tenait contre sa poitrine un écrin de velours grenat, dernier vestige d’une fortune qu’elle n’avait jamais vraiment possédée. Le collier d’émeraudes de sa mère — le seul objet dont elle n’avait pas voulu se séparer, même lorsqu’elle avait découvert la dette de son père.
James la suivait de près, la main bandée serrée contre son torse. Chaque mouvement lui arrachait une grimace qu’il masquait mal.
« Le comptoir d’enregistrement est là-bas », dit-il en inclinant le menton vers une estrade surchargée de tableaux et de porcelaines.
Eleanor hocha la tête et pressa le pas. Le temps jouait contre eux. Isabelle, affaiblie, attendait dans une chambre louée sous un faux nom, à deux rues de là. Son témoignage ne servirait à rien si elle restait en prison — et la caution exigée pour sa libération officielle atteignait la somme vertigineuse de douze mille francs.
Le collier en valait quinze, peut-être vingt, si le commissaire-priseur savait le présenter.
Un homme en redingote élimée s’approcha, un registre ouvert dans les mains. « Mademoiselle souhaite inscrire un lot ? Nous avons une vente de joaillerie dans quarante minutes. »
Eleanor ouvrit l’écrin. La lumière chaude de la salle fit danser les facettes des émeraudes, captivant l’œil du commissaire.
« Très belle pièce », murmura-t-il en l’examinant à la loupe. « Origine ? »
« Ma mère. New York. »
Il hocha la tête, nota quelques mots au registre, puis tendit un reçu numéroté. « Vous pourrez suivre la vente depuis la galerie. Lot 142. »
Un poids quitta les épaules d’Eleanor. C’était fait. Dans moins d’une heure, elle aurait les fonds nécessaires pour garantir la liberté d’Isabelle.
« Allons prendre place », dit-elle à James.
Mais lorsqu’elle referma l’écrin et le tendit pour le dépôt, la main du commissaire se referma sur le vide.
L’écrin avait disparu.
Eleanor cligna des yeux. Elle l’avait senti s’échapper de ses doigts — pas une arrachage brusque, mais un glissement furtif, presque poli, un escamotage de professionnel.
Elle pivota, le cœur cognant. La foule s’était refermée autour d’eux comme une marée indifférente. Des hommes en haut-de-forme et des femmes en chapeaux à plumes discutaient, examinaient des catalogues, ignorant totalement le drame silencieux qui venait de se jouer.
« Il est parti », souffla-t-elle, incrédule.
James était déjà en mouvement, son regard balayant la foule. « Qui ? »
« Je n’ai pas vu. Quelqu’un l’a pris — à l’instant, quelqu’un l’a pris. »
Le commissaire leva les mains en signe d’impuissance. « Mademoiselle, je n’ai rien vu. Vous devriez peut-être vous adresser à la préfecture… »
« Non », coupa Eleanor. Elle savait exactement à qui s’adresser.
Les hommes d’Ashworth. Ils les avaient suivis jusqu’ici. Le détective privé, les rues de Paris, chaque recoin semblait empli de leurs yeux. Ashworth avait eu vent de leur présence à Drouot — comment avait-il pu savoir, sinon par la même intelligence qui les avait menés au couvent puis à Meudon ?
« James, tu dois trouver qui est sorti par là », dit-elle en désignant une issue latérale qui donnait sur la rue Rossini. « Moi, je surveille les entrées principales. »
Un éclair d’hésitation traversa son regard. Sa main blessée pendait inutile le long de son flanc, et ils le savaient tous deux : il ne pouvait pas maîtriser un voleur s’il en trouvait un.
« Je le trouverai », dit-il simplement, puis il se fondit dans la foule vers la sortie latérale.
Eleanor remonta l’allée centrale de la salle Drouot, son regard passant d’un visage à l’autre. Des acheteurs sérieux, des flâneurs, des antiquaires au regard calculateur. Aucun ne fuyait, aucun ne semblait pressé.
Elle atteignit l’entrée principale. Rien. Puis la seconde issue. Toujours rien.
Elle revenait vers la salle des ventes lorsque son regard tomba sur un ruban pourpre dépassant d’un présentoir de porcelaines. Il était trop propre, trop drappé, comme s’il venait d’être posé là pour être vu.
Eleanor s’approcha, le cœur battant. Sous le ruban, un petit mot manuscrit :
*La pierre se monnaie, la vérité aussi. Rendez le registre à la comtesse, et vous retrouverez ce qui vous est cher.*
Le papier portait une odeur de tabac anglais et de cuir. Ashworth avait fait preuve d’une efficacité insultante. Il avait volé le collier pour lui montrer qu’il pouvait l’atteindre à tout moment — et qu’il savait où dormait Isabelle.
Un bruit sourd, derrière elle, la fit sursauter. James revenait, le visage pâle et tendu, sa main bandée désormais tachée d’un rouge sombre — il avait dû la forcer.
« Un homme est sorti par la rue Rossini à toute allure. Il a sauté dans un fiacre en partance. Je n’ai pas pu l’intercepter », dit-il, la mâchoire crispée. Il vit le mot dans la main d’Eleanor et son regard s’assombrit. « Ils veulent le registre. »
« Pire : ils savent qu’Isabelle est avec nous », répondit Eleanor en lui tendant le mot. « Cette caution, ce n’est qu’un prétexte pour nous isoler. Ils attendaient que nous soyons seuls, ici, sans elle. »
James referma les doigts sur le papier, plissant les yeux. Sa blessure lui tirait une grimace qu’il ravala rapidement.
« Nous ne retournerons pas à la chambre par le chemin direct », annonça-t-il.
Eleanor hocha la tête, mais son esprit courait déjà plus vite que leurs pas. Ils étaient joués. Ashworth avait un temps d’avance sur chacun de leurs mouvements.
Puis elle se souvint de la phrase du commissaire-priseur. « Lot 142. Une vente de joaillerie dans quarante minutes. »
Le vol avait peut-être une autre lecture. Car si le voleur avait pris l’écrin, l’enregistrement du lot demeurait au registre — et dans la mémoire du commissaire. Le collier pouvait être signalé comme volé, certes, mais il pouvait aussi être recherché.
« James », dit Eleanor, la voix soudain ferme. « Nous allons rester. »
Il la regarda, interloqué. « Ici ? »
« Ashworth croit que nous allons fuir. Il nous attend dans la rue, dans les fiacres qui mènent à la chambre d’Isabelle. Mais personne n’attend une femme qui participe à une vente aux enchères. » Elle sortit de sa pochette une enveloppe froissée, contenant les dernières espèces qu’ils possédaient : sept cents francs. Pas de quoi rivaliser pour des émeraudes. Pas de quoi payer une caution. Mais exactement de quoi créer une scène.
« Je vais faire annoncer la disparition du collier et lancer une enchère sur un lot de bijoux anciens que personne ne regarde », expliqua-t-elle posément. « Je vais gagner ce lot — un plat de vermeil sans valeur — puis je l’enverrai en échange du document. Cela donnera à Ashworth la preuve que nous cherchons à négocier. Pendant ce temps, tu passes par les toits pour rejoindre Isabelle et tu la fais sortir par la cour arrière. »
James hocha lentement la tête. « Et toi ? »
Eleanor soupira. Tant de fois, James lui avait demandé cela — et tant de fois, elle avait donné une réponse audacieuse, légère. Cette fois, elle pesa ses mots.
« Moi, je vais découvrir pourquoi Levasseur, le banquier d’Ashworth, est mentionné dans le catalogue de cette vente. »
Elle lui montra une page ouverte du programme : sous la rubrique des pièces de provenance anglaise, un nom, en italique : « Collection L. — pièces de succession, héritées de la maison Levasseur, banquiers à Paris. »
Levasseur. Le banquier craint de la finance parisienne, l’homme qui tirait les ficelles de la dette d’Ashworth, celui dont Isabelle avait parlé avec un tremblement dans la voix.
Vendait-il ses propres biens ? Ou bien la vente était-elle une couverture pour blanchir des actifs ?
James regarda la page, puis Eleanor, un mélange de compréhension et d’inquiétude dans le regard. Mais le temps pressait. La vente allait commencer.
Ils se séparèrent en silence. Eleanor se tourna vers l’estrade, tandis que James disparaissait vers l’ombre de l’escalier de service. Elle entendit au loin la voix du commissaire annoncer l’ouverture de la vente, et dans la lumière chaude du salon, elle vit la première pièce de la « collection L. » être hissée sur le présentoir — un portrait miniature d’une femme aux cheveux blonds, presque identique à celui qui trônait autrefois dans le bureau de son père à Manhattan. Une prise de conscience glaciale lui traversa l’esprit.
Levasseur ne blanchissait pas des actifs. Il achetait la mémoire de familles entières. Et Eleanor venait de découvrir que son père figurait parmi ceux dont les secrets se vendaient aux enchères.
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