L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 12: The Drowned Chart
L’aube avait à peine coloré le ciel quand Élodie sortit le rouleau de sa besace. Il était enveloppé dans trois couches de toile cirée, puis de cuir huilé, puis d’un fin plastique marin qu’elle défit avec des doigts précis, comme on déballe un objet sacré.
Caleb regarda la carte se déplier sur le banc de la chapelle. Papier épais, jauni par l’humidité, bordé de coutures de pêcheur. Les marques étaient à l’encre noire, presque effacées par endroits, mais reconnaissables : les bras du bayou, la langue de terre ferme où se tenait la maison Broussard, les îlots de cyprès. Et surtout, des cercles dessinés à la main, réguliers, numérotés, reliés par une ligne pointillée qui serpentait comme une veine.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Caleb.
— Ta famille. Ton héritage réel.
Élodie écarta une mèche de ses cheveux encore collée par la sueur de la nuit. Elle n’avait pas dormi. Aucun des deux n’avait dormi, pas après les empreintes d’enfant qui s’arrêtaient net dans la fissure du plancher.
— Les citernes, dit-elle. Les puits sacrificiels. Chaque fois qu’un Broussard a voulu apaiser ce qui vit dans la tourbe, il descendait par ces trous. Ils appellent ça des citernes dans le coin, mais c’étaient des puits d’offrande, bien avant que les cartographes ne posent l’œil sur la région.
Caleb passa un doigt sur le premier cercle, à l’ouest, près de la fourche du bayou Chêne.
— Ça correspond à la ferme à moitié noyée des Landry ? Non, attends. C’est le vieux hangar au tabac, celui qui s’est effondré dans les années soixante-dix.
— Et le nom dans ton registre ? demanda Élodie. Qu’est-ce que tu lis pour cette citerne-là ?
Caleb ferma les yeux. Il connaissait le registre par cœur désormais, l’avait lu cent fois dans la semaine qui venait de s’écouler. Les entrées manuscrites, l’encre qui changeait de couleur selon les décennies, les noms qui revenaient en boucle. Broussard, Danté, Broussard, Landry, Broussard… et puis les femmes. Des noms de femmes qui n’étaient pas des Broussard. Des filles de la région, épousées en hâte, amenées dans la maison, puis rayées du registre d’un trait sûr.
— Marie-Pierre Thibodeaux, murmura-t-il. 1948.
— Et pour celle qui est directement sous la maison ?
Il regarda le cercle central, plus grand que les autres, dessiné avec une double épaisseur d’encre. Selon la légende manuscrite dans un coin, il était désigné par deux mots : *La Bouche*.
L’annotation en dessous, datée de 1967, ne portait qu’un mot.
— Rien, dit Caleb. Juste « Rien ».
Élodie releva la tête. Ses yeux étaient cernés mais durs.
— « Rien » n’a jamais voulu dire grand-chose chez les Broussard, je crois.
Ils n’échangèrent pas un mot de plus. La carte se replia dans sa poche, et les deux marcheurs longèrent le chemin de planches encore humides, vers la maison que le brouillard découvrait à peine. La bâtisse semblait intacte ce matin-là, plus solide qu’elle ne l’avait été depuis le retour de Caleb, comme si la terre elle-même avait décidé de retenir son souffle. Le moteur cassé, le workboat disparu, rien de cela ne paraissait compter à présent.
Dans le basement, la lumière entrait par un soupirail oblique. La boue qui suintait le long des murs s’était accumulée en petites dunes noirâtres, mais, à l’extrémité nord de la cave, une plaque de fonte arrondie affleurait de la terre battue. Caleb ne l’avait jamais remarquée. Son père ne l’avait jamais soulevée, lui non plus, à en croire la couche de crasse qui la scellait.
Il s’accroupit, gratta avec sa lame. Dessous, la terre avait été creusée en puits régulier, parementé de briques anciennes, faites à la main. Un puits sec. Une citerne. La Bouche.
Élodie se pencha au-dessus du trou. L’air qui remontait était froid, chargé d’une odeur minérale, presque cuivrée, que Caleb ne connaissait pas dans l’eau louisianaise.
— Il y a quelque chose, dit-elle. Au fond.
Il fallut descendre avec une lampe torche. Le puits descendait d’environ six mètres, puis s’élargissait en une chambre voûtée à demi comblée de sédiments. Caleb se laissa glisser le long de la corde qu’ils avaient arrimée à un soliveau, et atterrit dans la vase jusqu’aux chevilles.
La lampe révéla d’abord les pièces. Des centaines, peut-être des milliers, empilées en monticules qui affleuraient de la terre. Des dollars en argent, certaines datées de 1902, d’autres plus anciennes, quelques-unes en réaux espagnols. Puis, au centre, une boîte en fer rouillé, fermée par un cadenas massif de cuivre verdâtre.
Caleb tira la boîte hors de la boue. Elle pesait lourd, trop lourd pour sa taille. Il la cala contre sa cuisse, souffla sur le cadenas, et vit la forme du trou de serrure. Ovale. Large. Avec une garde en losange, un petit redan sur la gauche.
Il tâta sa poche. La clé de son père, celle qui pendait toujours au trousseau avec le couteau et l’ouvre-boîte, la clé que personne n’avait jamais utilisée, dont Henri disait qu’elle datait du temps des grands-parents. Il n’y avait jamais songé.
Elle entra d’un coup. Sans résistance, comme si le métal l’attendait depuis une génération.
— Ne tourne pas encore, dit Élodie d’en haut. Attends.
Il attendit une seconde. Une autre.
Puis il tourna.
La clé résista un demi-tour, puis céda dans un grincement humide. Le cadenas s’ouvrit. Mais ce ne fut pas le bruit du métal qui fit taire les oiseaux dehors. Ce fut le sol.
Le plancher de la chambre vibra, une pulsation sourde, puis une secousse longue, comme un animal qui se retourne dans son sommeil. La terre sous Caleb se souleva, et une fissure courut en travers de la voûte de briques, s’élargissant avec un bruit de succion. De l’eau noire jaillit du joint, froide, grasse.
Elle montait déjà.
Caleb saisit la boîte sous son bras et se hissa à la corde, mains arrachées par les briques rugueuses, pendant qu’en bas le puits se remplissait d’un mouvement régulier, sans remous ni mousse, comme si la source qui l’alimentait était parfaitement paisible. Quand il arriva en haut, le niveau d’eau affleurait déjà à moins d’un mètre du sol. Et il continuait de monter.
Élodie tendit la main pour l’aider à franchir le rebord. Ils restèrent un moment immobiles, à regarder l’eau noire dans la cave, qui baignait désormais les pieds de la table de travail, les étais de pin, les vieux outils accrochés au mur. Elle ne débordait pas. Elle semblait s’arrêter à une ligne invisible, comme si la Bouche savait exactement où s’arrêter.
Caleb baissa les yeux vers la boîte de fer. Le couvercle était gravé d’une date : 1902. Et d’un nom, celui du patriarche fondateur, son arrière-grand-père.
Il ne l’ouvrit pas. Pas encore. Quelque chose lui disait que la boîte ne contenait pas des réponses, seulement des reçus. Pour l’instant, il tenait dans ses mains la preuve que le pacte avait une géographie, et que cette géographie passait sous sa maison.
Dehors, le brouillard avait gagné la véranda.
Et dans le silence revenu, il entendit — distinct cette fois — le battement. Lent. Sourd. Régulier. Qui montait de la cave, en dessous de l’eau noire, comme un cœur dans la poitrine d’une bête qui vient juste de se réveiller.
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