L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 13: What the Fathers Built
La boîte s’ouvrit avec un soupir de rouille, non pas un grincement mais un exhalaison, comme si l’air emprisonné depuis 1902 avait attendu ce moment pour fuir. Caleb recula instinctivement, mais Elodie, à côté de lui, ne bougea pas. Ses yeux étaient fixes, éclairés par la lampe torche qu’elle tenait d’une main tremblante.
À l’intérieur, il n’y avait ni or, ni bijoux, ni documents officiels cachetés de cire. Juste deux feuilles de papier jauni, pliées en quatre, et une photographie sépia collée au fond par l’humidité.
Caleb sortit la première feuille avec précaution. L’encre avait pâli, mais l’écriture était nerveuse, serrée, comme si l’auteur avait écrit rapidement, sous le coup d’une peur pressante.
« Je soussigné, Étienne Broussard, né en 1848, sain d’esprit et de corps, écris ces lignes de ma propre main le 3 novembre 1902, afin que mes descendants comprennent ce qui fut promis et ce qui sera exigé. »
Sa voix se brisa. Elodie se rapprocha, son épaule contre la sienne.
« La terre nous a été donnée, lut Caleb, mais elle n’était pas à donner. Le pacte a été scellé avec la chose dans la tourbe, avant que le premier cyprès ne soit abattu. En échange de sa protection, de la prospérité de nos récoltes et de la paix avec les eaux, nous avons promis que chaque génération rendrait une fille de la ligne. Non pas une étrangère, non pas une conquise, mais du sang de Broussard, élevée dans nos bras, aimée de nos cœurs, pour qu’elle soit offerte en toute connaissance. La chose exige ce qui est aimé. Rien de moins ne suffit. »
Il s’arrêta. Le battement sourd qui montait du sol sous leurs pieds semblait plus fort maintenant, comme si les mots lus à voix haute avaient nourri quelque chose d’immense et d’impatient.
« Mon père a cru pouvoir tromper le pacte en adoptant une orpheline de la paroisse. Il l’a appelée Broussard, l’a élevée comme sienne. Lorsque la chose a découvert le mensonge, elle a pris ma mère et mon frère aîné la même nuit. Nous avons compris trop tard. La chose ne pardonne pas. Elle ne trompe pas. Elle attend. »
Elodie posa sa main sur le poignet de Caleb. « Il y a une deuxième page. »
Elle avait raison. Caleb déplia la seconde feuille. Celle-ci était plus récente, l’écriture plus ferme mais différente, comme si une autre main l’avait écrite des années plus tard.
« Au cas où je ne serais plus là pour transmettre ce savoir, lut-il. La prochaine échéance tombe sur la haute lune de septembre, au moment où les eaux sont au plus bas et au plus près de la source. Il sera exigé le plus jeune sang de la ligne, celui qui n’a pas encore fleuri. C’est la condition. C’est le prix. Celui qui refuse devient la proie. »
Caleb laissa tomber les feuilles sur ses genoux. Les mots s’entrechoquaient dans sa tête, incohérents, impossibles. Le plus jeune sang de la ligne.
« Liliane, murmura-t-il. Le soulier. L. Broussard, 1962. »
Elodie passa une main sur son visage. « Ta tante, celle dont personne ne parle. C’est elle qu’ils ont donnée. »
« Elle avait douze ans. » La voix de Caleb s’étrangla. « Ces chaussures étaient pour une enfant de douze ans. »
Le battement sous la maison s’intensifia soudain, si fort que la poussière tomba du plafond de la cave en fines cascades. Caleb saisit la photographie au fond de la boîte. Elle montrait un homme en costume sombre, debout devant une cabane en cyprès. Il tenait une petite fille par la main. L’homme — Étienne, sans doute — avait une expression dure, résolue. La fillette, elle, regardait la caméra avec des yeux trop grands, trop vieux.
Au dos, une écriture presque effacée : « Pour que vous n’oubliiez pas ce que nous avons sacrifié. »
Caleb retourna la photo. Au dos, il lut une seule phrase : « La chose ne prend pas seulement les corps. Elle prend les noms. »
Un frisson lui parcourut la nuque. Les noms. Il repensa au registre de son père, aux entrées manuscrites, aux initiales effacées. « Rien », avait écrit quelqu’un en 1967 pour la citerne centrale. Pas « personne ». « Rien ».
« Caleb. » La voix d’Elodie était étrangement calme. « L’eau. »
Il baissa les yeux. Le fond de la citerne, qui était sec un instant plus tôt, était maintenant couvert d’une fine pellicule d’eau noire. Elle montait — pas rapidement, mais régulièrement, poussée par une pression venue d’en dessous. Un filet noir serpentait le long de la paroi de brique, alimenté par une fissure dans la maçonnerie ancienne.
« Elle arrive, dit-il. Elle se remplit. »
Elodie fit un pas en arrière, mais il la retint par le bras. « Attends. Il y a quelque chose d’autre. »
Il plongea la main dans la boîte, tâtonna, et retira un objet enveloppé dans un morceau de toile cirée. En le déroulant, il découvrit une chevalière en argent terni, ornée d’un motif qu’il n’avait jamais vu : un cyprès dont les racines s’enfonçaient dans un tourbillon d’eau stylisé.
« Broussard, murmura-t-il en reconnaissant l’intaille grossière. Une bague de famille. Mon père la portait quand j’étais petit. Je pensais qu’elle avait été perdue avec lui. »
Il l’essuya du pouce. À l’intérieur du cercle, une inscription minuscule était gravée : « Celui qui porte ce sceau parle au nom de la ligne. »
Un bruit sourd résonna au-dessus d’eux, comme si quelque chose de lourd se déplaçait dans la cuisine. Caleb échangea un regard avec Elodie. Puis il glissa la bague à son doigt. Elle était froide, trop froide, comme si elle venait d’être sortie de l’eau.
Le battement sous eux cessa brusquement.
Le silence était pire. Un silence qui écoutait.
Elodie leva sa lampe. Le niveau de l’eau avait grimpé de dix centimètres pendant qu’ils parlaient. Le filet noir coulait maintenant librement de la fissure, et quelque chose bougeait dans son obscurité — non pas un poisson ni une couleuvre, mais quelque chose de plus actif, de plus curieux, qui tâtait le bord de la pierre comme une main tâterait une porte.
« On doit sortir d’ici, dit-elle. Cette maison n’est plus sûre. »
Caleb regarda la bague à son doigt, puis l’eau qui montait. Le plus jeune sang de la ligne. Il n’y avait qu’un seul Broussard vivant qui correspondait à cette description.
« Non, dit-il. Cette maison n’a jamais été sûre. On n’a simplement jamais su pourquoi. »
Il rempocha les feuilles dans sa veste, gardant la photo à la main, et commença à gravir l’échelle. Derrière lui, le battement reprit, plus lent, comme un cœur qui se reposait, satisfait d’avoir été reconnu.
Une dernière lueur de la torche d’Elodie révéla que l’eau avait atteint le seuil de la marche la plus basse. Quelque chose flottait à la surface, une chose fine et claire, comme un ruban, ou un cheveu très long.
Caleb ferma la trappe et s’allongea sur le plancher, épuisé, la bague serrée contre sa poitrine. Dans le silence de la maison, il entendit la voix de son père — impossible, superposée au grésillement des dernières braises de la cuisinière à bois.
« On n’a jamais choisi, Caleb. On a seulement retardé. »
Le gémissement d’un moteur au loin lui parvint à travers le mur. Une barque, sans doute une des miennes qui revenait au chantier. Mais il n’avait plus de barques. Elles avaient toutes disparu, sauf celle qu’on lui avait volée.
Il se força à se lever et regarda par la fenêtre. Dans la brume, à la limite de la propriété, une silhouette grande et mince se tenait immobile, face à la maison. Elle ne bougeait pas. Elle attendait.
Caleb ne vit pas son visage. Mais il vit ses jambes, jusqu’aux genoux couverts de boue, et ses pieds nus, incroyablement blancs, qui ne semblaient pas toucher le sol.
La silhouette inclina la tête — un geste presque interrogatif — puis recula d’un pas et disparut dans les hautes herbes.
Caleb resta là, la bague froide à son doigt, les feuilles de 1902 contre sa poitrine comme un second cœur qui battait en rythme avec la maison. Le plus jeune sang de la ligne.
Il ne lui restait ni rivage ni refuge. Seulement le compte à rebours.
La haute lune de septembre. Elle était dans dix jours. Et il savait, au plus profond de lui, que ce que la chose n’avait pas réussi à obtenir des Broussard depuis 1902, elle était venue le réclamer en personne.
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