L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 14: The Hollow Man
Le réveil vint sans lumière. La grisaille de l'aube suintait à travers les planches mal jointes, et l'air dans la maison avait cette densité humide qui précède les ouragans. Caleb était déjà debout quand Elodie ouvrit les yeux, sa main refermée sur le signet qui pesait à son annulaire comme un os de trop.
— Quelque chose approche, dit-il sans se retourner.
Elle se leva sans bruit, les pieds nus sur le plancher froid. Le battement montait du sol, régulier et profond, comme si la maison respirait avec une lenteur patiente.
Le bruit vint de la passe, d'abord si faible qu'on aurait pu le prendre pour un cri d'oiseau. Puis il se précisa : le raclement d'une coque contre les racines, le clapotis irrégulier d'une pagaie malmenée.
Caleb attrapa la carabine posée contre la porte et sortit sur la galerie.
La barque émergea de la brume. Elle avançait par à-coups, la pagaie tombant dans l'eau sans conviction, parfois ratant complètement la surface. L'homme assis à l'arrière était une silhouette cassée, la tête basse, les épaules affaissées comme si tout son poids s'était concentré vers le sol.
La coque heurta l'embarcadère avec un bruit sourd. L'homme ne bougea pas.
— Reste à l'intérieur, murmura Caleb à Elodie.
Il descendit les marches lentement, la carabine sous le bras, le doigt sur la détente. À cinq pieds de la barque, il s'arrêta.
L'homme leva la tête.
Son visage était un crâne tendu de peau, les pommettes saillantes, les orbites creuses et brillantes comme si l'eau y avait séjourné. Ses vêtements étaient des lambeaux de boue séchée, mais ses bottes — des bottes de cuir fin, cirées, avec des coutures rouges — étaient impeccables.
Caleb connaissait ces bottes. Les mêmes que Remy Landry portait quand il était venu au chantier naval quatre ans plus tôt.
— Il vous envoie ? demanda Caleb.
L'homme ouvrit la bouche. De l'eau noire coula de ses lèvres, sans toux, sans effort, comme si sa gorge était un récipient qui débordait.
— Remy est dans le marais, dit-il. Sa voix était étonnamment claire, presque juvénile dans cette carcasse épuisée. — Il cherche une meilleure offre.
Caleb fit un pas vers la berge.
— Une meilleure offre pour quoi ?
L'homme sourit. Ses dents étaient propres, parfaitement blanches — le sourire de quelqu'un qui n'avait pas mangé depuis longtemps.
— Pour payer ce qui est dû. Il croit qu'un Landry peut négocier, qu'il peut trouver une autre voie. Une autre ligne.
La brume se resserra autour de l'embarcadère. Le battement sous la maison s'amplifia, et Caleb sentit le signet chauffer contre son doigt, comme une fièvre localisée.
— Tu es mort, dit-il. Pas une question. Le constat d'un charpentier de marine qui savait reconnaître un bois qui ne portait plus.
— Je suis ce qui reste, corrigea l'homme. Il a fallu que quelqu'un vienne vous dire ce que Remy refuse d'entendre.
— Qui parle par ta bouche ?
Le sourire s'élargit, trop large pour un visage si décharné, comme si les muscles n'avaient plus la force de le contenir.
— Le nom n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est le message. Si la dette n'est pas payée au prochain passage de la lune haute, la chose trouvera une nouvelle lignée. Elle ne s'arrêtera pas au bayou. L'eau monte, elle monte toujours. Elle peut atteindre l'interstate, atteindre la ville, atteindre les maisons neuves avec leurs pelouses et leurs alarmes. Rien de ce qui est construit ne la retient.
Caleb entendit Elodie derrière lui, le plancher de la galerie qui gémissait sous son poids.
— Et qu'est-ce qu'elle veut, cette chose ? demanda-t-elle.
Les yeux creux se tournèrent vers elle. L'homme se pencha en avant, un coude sur le plat-bord, et son regard prit une densité soudaine, presque humaine.
— Elle veut ce qui a été promis. Pas moins. Pas autre chose. Vous avez lu le testament. Vous savez ce qui est dû — ce qui a toujours été dû, depuis que les Broussard ont posé leurs racines dans cette boue.
La bouche s'ouvrit encore, mais cette fois l'eau vint sans retenue. Un flot noir et épais, mêlé de sable et de fragments de racines, jaillit comme si tout son corps n'avait été qu'un tube rempli de vase. Il se vida en quelques secondes, puis s'effondra en avant, la tête cognant la barque, inerte.
Caleb s'avança, la carabine toujours prête. Il tendit la main, saisit l'épaule de l'homme par son tissu en lambeaux, le retourna. Le visage était paisible, comme celui d'un dormeur. Mais sous les paupières closes, quelque chose bougeait lentement, une ondulation qui n'avait rien d'humain.
— Il vit encore, dit-il. Je le sens respirer.
Malgré lui, il vérifia le pouls au cou. S'il battait, il le sentit à peine — un signal faible, irrégulier, comme une transmission qui menace de s'interrompre.
Elodie était descendue sur l'embarcadère. Ses yeux allaient de l'homme aux bottes de Remy, puis au marais, puis de nouveau à l'homme.
— Il faut l'emmener en ville. Le médecin. La police, peut-être. Il est témoin de ce que Remy a fait.
— Remy a envoyé un cadavre avec une bouche pleine de boue. La police va nous prendre pour des fous.
— Et si on le laisse, il meurt.
Caleb regarda l'homme, puis le ciel qui charriait des nuages bas et lourds. Les dix jours jusqu'à la lune haute semblaient s'être rétrécis à l'instant, comme si l'horizon lui-même se resserrait autour de la maison.
— D'accord. On le prend.
Ils le hissèrent dans la chaloupe, un corps aussi léger que du bois sec. Elodie s'installa à l'arrière, près du moteur, tandis que Caleb poussait la barque hors des racines et tirait la corde de démarrage.
Le moteur toussa.
Tira.
Toussa.
Tira encore. Le silence retomba, insupportablement long, troué par le chant des oiseaux moqueurs dans les cyprès.
Caleb ouvrit le capot du moteur hors-bord. L'intérieur était sec, propre, les bougies neuves. Rien ne semblait défectueux. Il tira une troisième fois, quatrième fois. Rien.
Il leva les yeux. La brume s'était tassée en une ligne épaisse à la limite de la passe, aussi nette que si quelqu'un avait posé un mur de coton à une centaine de pieds.
Le cœur de l'homme émit un faible gémissement, sans ouvrir les yeux.
Caleb tendit la main vers le morceau de boue qui collait encore à la coque. Il le prit entre deux doigts, le regarda. Dedans, minuscules, des fragments de racines blanches, fines comme des cheveux d'enfant.
— Elodie, ramène-nous à l'embarcadère.
— On peut le porter à pied. La route est à trois quarts d'heure.
— On ne va pas en ville.
Elle le dévisagea.
— Ce que tu dis...
— Regarde le moteur. Il n'a rien, et il ne démarre pas. Il a marché jusqu'à ce qu'on décide de le sortir d'ici. Ce corps, cette boue, ces bottes — c'est un message, pas un blessé.
La ligne de brume sembla bouger. Elle ne se rapprochait pas, mais Caleb sentit qu'elle les observait, comme un œil mi-clos dans l'horizon.
— Et si l'homme meurt ? demanda Elodie.
— Alors il meurt ici, et on apprendra ce qu'il a à nous apprendre d'autre.
Il tira une dernière fois sur la corde. Le moteur cracha un nuage de fumée noire puis s'éteignit dans un hoquet humide.
Caleb ne se retourna pas. Il rama vers l'embarcadère dans un silence total, tandis que la brume se retirait lentement derrière eux, comme une marée qui reflue avec ce qu'elle a pris.
Cette nuit-là, sous la maison, la citerne déborda pour la première fois.
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