L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 6: What the River Hides
La pluie avait cessé, mais l’humidité restait suspendue entre les cyprès comme une haleine retenue. Caleb poussa le skiff hors de la vase, les mains gluantes de boue et d’huile de moteur, et il jeta un coup d’œil vers la berge. Papa Gator restait assis sur le quai, oreilles basses, le regard fixe sur l’eau noire.
Elodie monta la première, sans un mot, et s’installa à la proue. Elle tenait la clé de Liliane dans sa paume fermée, comme un objet sacré.
« Tu es sûr de l’endroit ? demanda-t-elle.
— Le plan de mon père. La carte que Ruby m’a donnée. Le camp de pêche des Fontenot, à un kilomètre dans le bayou des Chênes Morts.
— Ma mère disait que ce camp était maudit. Elle disait que les planches gardaient le souvenir de ceux qui n’étaient jamais revenus.
— Ta mère disait beaucoup de choses, Elodie. »
Elle ne répondit pas. Le moteur toussa, puis se mit à ronronner, et le skiff glissa dans le corridor d’eau sombre, entre les racines de cyprès qui s’arquaient comme des côtes échouées.
Ils naviguèrent en silence. Autour d’eux, le bayou semblait retenir son souffle. Pas un oiseau, pas un froissement de feuille, pas un mouvement dans les herbes hautes. Seul le clapotis de l’étrave contre l’eau, et au loin, quelque chose qui frappait la surface, lourd, régulier — comme un battement.
Caleb coupa le moteur.
« Tu l’entends ? demanda-t-il.
— C’est le sable qui tombe dans les fosses. Mon père appelait ça le bruit du fond.
— Ton père n’est jamais revenu du bayou non plus, n’est-ce pas ?
Elodie tourna la tête vers lui. Ses yeux étaient secs, mais sa mâchoire serrée trahissait une douleur que les mots ne rataient pas.
« Il y est revenu. Par morceaux. Le coroner a dit que les gators s’étaient servis avant la famille. »
Caleb ne posa pas d’autre question.
Le camp apparut entre les arbres, penché sur le côté comme un vieil homme qui s’endort debout. La moitié de la structure s’enfonçait dans l’eau sombre, les pilotis rongés, la véranda affaissée. Les fenêtres étaient noires, non pas parce qu’elles étaient fermées, mais parce qu’elles étaient vides — des orbites ouvertes sur les entrailles du bayou.
« Il est plus bas qu’avant, dit Elodie. Ma mère disait qu’il pillait sous lui, centimètre par centimètre. Comme si le marais le mangeait par le bas. »
Caleb amarra le skiff à un poteau rouillé, posa le pied sur une planche visiblement pourrie et testa le poids. Elle céda sous sa semelle, mais tint.
« Reste ici, dit-il.
— Non. C’est ma famille. C’est ma clé. » Elle passa devant lui.
L’intérieur était un tombeau humide. L’air sentait le bois pourri, l’algue, et quelque chose de plus ancien encore, comme une salle de cérémonie fermée depuis des siècles. Des filets de pêche pendaient au plafond, chargés d’araignées et de débris. Sur une table, un petit poêle à bois rougi par la rouille. Des chaises inclinées vers le sol qui s’enfonçait lui-même.
Elodie se dirigea vers le fond du camp, où un placard aux portes arrachées laissait voir une cavité dans le mur. Elle s’agenouilla — le plancher gémit autour d’elle — et glissa la clé dans une serrure invisible, encastrée dans le bois même de la structure.
Caleb entendit un clic, suivi d’un glissement, comme un tiroir qu’on tire d’une tombe.
« C’est astucieux, murmura-t-elle. Le coffre est dans la charpente. Maman avait raison. »
Elle tira un objet long et étroit, enveloppé dans une toile cirée qui s’effrita au moindre contact. Le métal rouillé à l’intérieur semblait avoir attendu cet instant pendant plus de soixante ans.
Caleb ouvrit la toile avec précaution. Trois objets apparurent.
Le premier était un cahier à couverture cartonnée, imbibé d’humidité, dont les pages étaient rongées aux bords mais encore lisibles au centre. Le deuxième était un papier plié, plus épais, scellé par un sceau de cire usée où l’on distinguait encore le serpent enroulé autour d’une canne. Le troisième — Caleb le saisit, et le laissa retomber immédiatement.
Une poupée.
Elle était faite de mousse espagnole séchée, tressée en forme humaine, avec des membres noués par de la ficelle de chanvre. Une tête de clou rouillé servait de visage, l’extrémité pointue enfoncée là où aurait dû se trouver l’œil gauche.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Elodie, à voix basse.
Caleb ne répondit pas. Il déplia le papier scellé. C’était un acte de concession, écrit à la main, daté du 11 avril 1902. La plume avait été trempée dans une encre épaisse qui avait traversé le papier en certains endroits.
*« Les terres marécageuses du bayou de la Grande Gueule sont données en perpétuité à Étienne Broussard, pour lui et pour sa descendance, en échange d’un soin constant et fidèle rendu à celles qui dorment sous l’eau. »*
Caleb lut la phrase trois fois.
« “En échange d’un soin”, répéta-t-il. Pas “en échange de soins”. D’un soin. Singulier. »
Elodie prit le papier, lit, puis le reposa comme s’il brûlait.
« Une seule chose. Ils ont payé une seule chose. Et ils l’ont payée tous les ans. »
Elle regarda la poupée.
« Liliane savait que ma mère allait trouver ça un jour. Elle a caché ce coffre ici, dans le camp, pour qu’on découvre la vérité après sa mort. Mais elle n’a jamais dit ce que représentait la poupée. »
Un craquement sec retentit sous leurs pieds.
Ils se figèrent.
— Le plancher, dit Caleb. Ça fait ça depuis qu’on est montés. » Il n’y a personne pour bouger. On n’a pas bougé. Écoute. »
Le bois gémit encore. Une planche, puis une autre, toute la structure émettait des sons comme ceux d’un vieux qui s’articule le matin.
Caleb regarda le sol.
Le plancher se souleva légèrement, comme si quelque chose poussait par en dessous. Une fissure noire courut entre les lattes, puis disparut.
« On s’en va, dit-il.
— Mais le cahier—
— On l’emporte. Tout. Mais on s’en va maintenant. »
Il roula le papier, glissa la poupée dans sa veste, et poussa Elodie vers la porte. Le plancher émit un dernier gémissement, plus long, plus profond, comme une plainte venue d’une gorge immense.
Ils sautèrent dans le skiff, l’amarre encore à la main. Caleb tira violemment sur le nœud, le moteur rugit, et le skiff bondit en arrière.
Derrière eux, l’eau du bayou s’ouvrit comme une mâchoire.
Il vit d’abord les ondulations de la surface qui se creusaient autour des pilotis, puis le camp entier pencha, bascula, et le plancher pourri qu’ils venaient de traverser se détacha de la structure. Le toit, la véranda, les murs — tout s’effondra dans l’eau dans un fracas d’éclaboussures et de bois brisé. Le camp entier se retira, et un gator immense, plus long que le skiff, sortit de l’eau sombre, les mâchoires ouvertes, et tira le reste du ponton sous la surface avec lui.
L’eau se referma. Le silence revint, plus épais qu’avant.
Elodie était agrippée à ses cuisses, les yeux grands ouverts, le corps tremblant.
« Il l’a mangé, dit-elle. Il a mangé le camp entier. »
Caleb ne répondit pas. Il regardait la surface de l’eau, désormais lisse et noire, et là, dans la vase bouillonnante où le camp venait de s’engloutir, quelque chose remontait.
Une planche.
Une seule.
Elle flottait à la verticale, comme une lame, et à son extrémité, un mot était gravé :
*« ACHEVE. »*
Le cœur de Caleb manqua un battement. La planche était vieille — pas celle du camp, mais plus ancienne encore. Le grain du bois était lourd, le style d’écriture ancien.
« Ce n’était pas là avant, dit-il d’une voix blanche.
— Ce n’était pas là avant quoi ? demanda Elodie.
— Avant qu’on parte. Avant qu’on lise le papier. Avant que le gator avale le camp. »
La planche était encore là, immobile dans l’eau, plantée dans la boue aussi droite qu’un clocher.
Caleb prit la rame, tendit le bras, et tira la planche vers lui. Elle vint sans résistance, comme si elle avait été placée là pour lui.
Il la retourna.
Au dos, une phrase était gravée, rongée mais encore lisible :
*« La quatrième payera le prix que la troisième a fui. »*
Elodie lut par-dessus son épaule, et il sentit sa main se resserrer sur son bras.
« La troisième, murmura-t-elle. Liliane. Ma grand-mère.
— Alors la quatrième… »
Il n’eut pas besoin de finir la phrase. Le souvenir de la poupée de mousse dans sa veste, avec sa tête de clou plantée là où aurait dû être l’œil, pesait soudain deux fois plus lourd.
Le moteur toussa. Une rafale de vent traversa le bayou, et quelque part, sous l’eau, le battement reprit — plus proche cette fois, plus fort, comme un cœur qui se réveille après un long sommeil.
« La quatrième, c’est moi, dit Elodie.