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L'Épouse des Tourbières

Lire le chapitre 7: A Visit from the Ladies

Midi au diner des Deux Bayous, l’air sentait la graisse de boudin et le café brûlé. Une table de pêcheurs commentait un match de Saints qu’on avait perdu la veille, et la radio grésillait une chanson de Hank Williams, couverte par le bruit des assiettes et des cuillères qui raclaient les bols de gumbo.

Caleb ne mangeait pas. Il tournait la cuillère dans son okra, les yeux perdus par la fenêtre sur la route de terre qui menait au chantier naval. Le billet de banque de Landry pesait encore dans sa poche intérieure comme une pierre contre son cœur.

— Tu manges pas, chou.

C’était une voix de femme, grave et douce à la fois, rougie par des années de cigarettes et de prières. Caleb leva la tête.

Elles étaient trois, debout en demi-cercle autour de sa table comme des gardiennes de cimetière. La plus vieille, une mulâtresse ridée aux cheveux tressés en deux couronnes serrées sur le crâne, tenait un chapelet noir entre ses doigts noueux. Elle s’appelait Odette Broussard, une cousine de son père, du côté des gens qui ne parlaient jamais des autres Broussard.

Derrière elle, deux autres dames, plus jeunes mais pas moins âgées, vêtues de robes à fleurs usées aux manches, celles qui sentent le naphtaline et l’église. L’une tenait un sac à main en crochet d’où dépassaient des mouchoirs. L’autre, le nez pointu comme une lame, ne cessait de regarder par-dessus son épaule vers la vitrine.

Caleb essuya sa bouche avec une serviette en papier déchirée.

— Mesdames. Vous m’avez trouvé.

Odette s’assit sans qu’on l’invite, en face de lui. Les deux autres restèrent debout, l’obscurcissant comme des peupliers.

— On t’a vu arriver avant-hier avec tes valises et ton cœur dur. On t’a vu partir au camp de Fontenot ce matin avec la petite Elodie. Et on t’a vu revenir avec une poupée de mousse et des yeux que le sommeil a quittés, dit-elle.

Caleb posa sa cuillère. Le bruit fit sursauter le serveur derrière le comptoir.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez pour la poupée. Mais vous avez l’air de savoir beaucoup.

Odette inclina la tête, le chapelet cliquetant entre ses doigts. Son regard était d’un brun si profond qu’il semblait noir.

— Le registre, c’est une promesse, mon garçon. Pas une suggestion. Pas un contrat que tu peux déchirer quand ça t’arrange.

Le mot *registre* fit dresser les poils de ses bras. Il n’avait parlé du registre brûlé à personne, sauf à Ruby et à Elodie, et aucune d’elles n’aurait été au diner pour raconter.

— Comment vous le savez ?

La femme au nez pointu — elle devait s’appeler Tante Belle, il le sentait au parfum de camphre — renifla.

— Tout le monde à Boutte sait, quand les Broussard se mettent à lire des vieux papiers à la lampe. Ça fait trembler les cyprières, quand le nom du fond s’écrit à voix haute.

Odette leva la main : le silence tomba.

— Écoute-moi. Chaque printemps, depuis que les eaux ont monté pour la première fois et que les alligators ont appris à marcher comme des hommes, on a payé une dette. Toi, ton papa, ton grand-père, son père. Une dette payée avec du sang chaud et une femme habillée en blanc.

Caleb sentit le froid monter sous sa peau, celui du matin dans l’eau du bayou.

— Une femme.

Odette hocha la tête.

— Une promise. Une fille des marais, portée jusqu’au puits, donnée à Celui qui est dessous. Ton papa, lui, il était supposé la ramener, la prochaine. Il a creusé le vieux puits pour le faire à sa façon, il a cru qu’il pouvait renégocier, rembourser autrement. Il était supposé revenir pour la choisir, le printemps dernier. Mais il est mort.

Caleb déglutit. Son père, mort d’une crise cardiaque dans sa cuisine, une tasse de café encore à la main. C’est ce qu’on lui avait dit.

— Il vous l’a dit ? Avant de mourir ?

Belle renifla de nouveau, puis transporta son sac à main d’une épaule à l’autre avec un air de grenouille contrariée.

— Il nous a envoyé une lettre. Datée du quatorze mars. Il disait qu’il avait trouvé le moyen d’annuler, que l’offrande n’était plus nécessaire, que le vieux puits serait scellé pour de bon. Puis plus rien.

— La lettre, elle existe encore ? demanda Caleb en se penchant.

Odette serra les mains.

— On l’a brûlée. Il fallait pas qu’elle tombe dans les mains de l’autre. Même si ce remy-là, il a déjà plus de papier que nous.

— Remy Landry, il sait, dit Caleb plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Il a une carte, un acte, il essaie de m’acheter.

Le mot fit passer un frisson dans les trois femmes. La plus jeune, celle qui n’avait pas encore parlé, regarda la vitrine comme si une forme s’y dessinait.

— Il peut pas acheter, dit-elle d’une voix de gorge, à peine audible. On ne vend pas le fond. On le nourrit.

Le silence tomba lourd, d’un seul coup. Même la radio semblait s’être coincée, le grésillement bloqué, et les pêcheurs à l’autre table causaient en chuchotant maintenant, sans raison apparente.

Caleb prit une respiration profonde.

— À qui elle va, la promise ?

Odette leva son menton, ses yeux soudain humides. Elle regarda par-dessus l’épaule de Caleb, vers la vitrine embuée, vers le marais qu’on devinait à travers, ligne terne et verte au-delà des caïeux de chalut.

Du doigt, elle pointa.

Caleb se retourna. La fenêtre n’offrait qu’une bande grise d’eau morte entre les arbres. Mais quelque chose bougea à la surface — une ride, une onde sans vent, une ombre qui se déplaça sous les nénuphars, lente et épaisse comme un tronc pourri.

— Le puits est fermé, dit-il en se retournant. Mon père croyait qu’il avait trouvé.

Odette se leva, ses mains tremblant. Les rides de son visage semblaient s’être approfondies, comme si chaque mot avait épuisé un peu de sa chair.

— Ton père est mort avant d’avoir fini le travail. Toi, t’as ouvert le registre, t’as touché la poupée, et tu l’as sortie du camp. Tu sais pas ce que ça veut dire, mon garçon. Mais j’espère que tu l’apprendras vite.

Elle posa quelque chose sur la table, à côté de son café refroidi. Un ruban en satin noir, effiloché aux extrémités, noué en une petite boucle défaite.

— Prends ça. Ça appartenait à la femme qui est allée en 62. Si le puits est encore ouvert, elle s’en souviendra.

Belle et la plus jeune suivirent Odette, se pressant vers la porte dans un frisson de jupons. Juste avant de sortir, la plus jeune se retourna vers lui, ses lèvres fines remuèrent trois mots muets.

Caleb les lut sur sa bouche avant qu’elle ne disparaisse dans la lumière blanche du porche.

*Elle revient.*

Sous ses pieds, les planches du plancher du diner vibrèrent, une pulsation sourde et lointaine, comme un cœur dormant sous une écorce. La tasse de café trembla doucement dans sa soucoupe, et le ruban noir sur la table glissa d’un millimètre, tout seul, vers le bord.