L'Épouse des Tourbières
Lire le chapitre 8: The Debt Collector
La pluie arrivait d’abord comme un murmure, puis comme un poing. Elle frappait les bardeaux du toit et coulait des gouttières bouchées en cataractes brunes. Le ciel avait viré au vert-de-gris, et la première décharge électrique avait tué l’électricité avant même que Caleb ne pense à chercher des bougies.
Il tâtonnait dans le salon, trouvant la lampe à huile de son père, et se souvenait de l’odeur du kérosène de son enfance lorsque tout le reste de la maison ressemblait à de l’encre. Elodie dormait sur le canapé, mâchoire pendante, la poupée de mousse et de clous serrée contre sa poitrine comme un ourson. Il avait voulu la jeter, cette chose, mais il n’y arrivait pas. Dans ses fibres tressées, il y avait une intention obscure, comme des syllabes enterrées.
Il alluma la mèche et la flamme dansa, projetant des ombres tordues qui s’étiraient comme des bras.
C’est alors qu’il entendit le bruit.
Slap. Slap. Slap.
Un bruit mouillé, rythmé, qui montait du rez-de-chaussée. Quelque chose de lourd et de trempé se déplaçait en dessous, frappant le plancher de pin comme des battoirs de chair.
Eloa dormait encore, insensible au monde. Caleb laissa la lampe sur la table de la cuisine et la lueur jaune fit émerger l’escalier de l’ombre. Chaque marche gémissait sous son poids. Il atteint le couloir, le cœur battant contre les côtes comme un cheval contre un box.
Slap. Slap.
Puis, silence.
Il ouvrit la porte de la cuisine d’un geste sec. La faible lueur extérieure filtrait à travers les stores, éclairant la table où s’assit son père matin et soir pendant qu’il prenait café et venait de le lire dans l’obscurité. Le vieux Broussard n’avait pas été un géant, mais il avait un corps bouillant, ridé de soleil et de sable.
Mais ce qui était assis à la table en chêne massif ne ressemblait plus au soleil.
La créature était un homme fait d'eau morte. Sa peau — ce qui en restait — pendait en lambeaux gris, des mèches de varech collées à la chair. Ses yeux n'existaient pas ; seul un lit de vase grouillait dans des orbites. Elle portait un costume noir, lustré d'eau et taché de boue, qu'il reconnut avec un dégoût glacé : le costume du dimanche de son père, celui qu'il portait aux enterrements et jamais ailleurs.
Debout dans l’embrasure, la main sur le chambranle, Caleb sentit son nez se remplir de l’odeur de la tourbe qui baigne par temps d’orage — un parfum de pourriture noire et froide.
La chose tourna vers lui une tête qui ne tenait plus que par des tendons.
Et elle parla.
La voix était celle d’Henri Broussard, râpeuse et profonde, l’accent du bayou à chaque consonne.
« Vous avez brûlé le moteur hors-bord. »
Caleb cligna des yeux. Le monde paraissait vaciller.
« C’est pas un paiement. »
La mécanique des mots était celle de son père, mais la phrase, elle, ne lui ressemblait en rien. Henri ne parlait jamais de paiements. Henri ne parlait que de poissons, de bois, et de ne jamais serrer la main d’un banquier.
La créature se pencha en avant. Un gargouillement monta de sa gorge.
« Tu as laissé la couronne. Dans la terre. Elle pousse. Elle a soif. »
De sa main droite — doigts gonflés et blanchis, comme bouillis — elle poussa un objet sur la table. Une petite chaussure d’enfant, une sandale d’été, usée par l’eau, une semelle qui se décolle, des lacets tordus en algue. De la boue en suintait, et dans la boue, quelque chose bougeait, des particules lentes, des fragments de vie que Caleb ne voulait pas voir.
« Père, » dit-il, et sa propre voix semblait mince comme une lame, « tu es mort. J’ai brûlé ton corps. Tu reposais dans la terre. »
La tête de la créature s’inclina légèrement, comme un oiseau examinant une proie malade. Les orbites de vase parurent se stabiliser, et pendant une seconde fugace, presque imperceptible, il crut voir les yeux de son père — fatigués, tristes, désolés — avant qu’ils ne se remplissent de noir.
« Le quatrième, » dit la créature, la voix d’Henri se fissurant en un chœur de gargouillis, « doit offrir davantage que l’eau. Elle doit offrir le sang. »
Elle leva la main gauche — celle qui était à moitié squelette, des os jaunis soudés dans une chair filandreuse — et pointa vers l’escalier, vers la pièce où Elodie dormait.
« Elle saigne déjà. Elle ne sait pas où ça va. »
La lampe vacilla. Une bouffée d’air froid traversa la cuisine, embaumant le sel et le soufre — l’air du marais n’y entre pas par la fenêtre fermée, par les murs de la maison.
Caleb fit un pas en avant, poussé par le dégoût et la rage (« Laisse-la en dehors de ça ») mais la chose n’était plus déjà à la table. Elle s’effondra, si vite qu'il ne vit pas le mouvement — ses restes se liquéfièrent, le costume s’affaissa, et une flaque d’eau noire s’étala sur le plancher, coula entre les lames, s’infiltra dans les solives comme si le plancher avait soif.
Caleb resta immobile le temps qu’il fallait pour compter cinquante battements de cœur. Puis la petite chaussure claqua sur le sol, et le plancher se mit à vibrer, d’une pulsation sourde et profonde, comme le battement d’un cœur géant enfoui dans la terre.
★
Le lendemain, l’aube était fausse, d’un gris qui ne promettait rien. Il trouva Elodie debout sur la jetée, la poupée toujours serrée sous le bras. Elle regardait l’endroit où le bateau de travail avait été amarré : l’amarre gisait sur les planches, tranchée d’un coup net, les extrémités gonflées d’eau.
Pas de bateau. Rien de plus que des ondulations ternes sur l’eau.
« Le seul qui marchait, » dit-elle sans le regarder. « Le moteur à gaz de secours était bon, il démarrait hier. »
Caleb ferma le poing, les jointures blanches. La chaussure d’enfant pesait dans sa poche, soudée comme un morceau d’acier. Il sentit la pulsation sous la jetée, régulière et lente, qui répondait à chacune de ses respirations.
« Ce n’est pas un accident, » dit-il.
Il sortit la chaussure. Boue séchée, cuir plissé, une boucle rouillée. Sur la semelle intérieure, malgré l’âge de l’eau, une inscription à l’encre délavée : *« L. Broussard, 1962 »*.
Liliane Broussard. La grand-mère d’Elodie, la troisième épouse qui avait fui. La personne qui avait porté cette chaussure avait peut-être quatre ans.
Il regarda Elodie enfin dans les yeux. Il vit dans les siens une compréhension nouvelle, un abîme qui s’ouvrait.
« Le truc sous le marais, » dit-il, sa voix rauque, « nous rend le passé. Mais il le rend à sa manière. Il veut que quelque chose soit remis à sa place. »
Elodie attrapa la poupée, l’écrasa contre son propre sternum, comme si elle pouvait se fondre dans la chose.
« Qu’est-ce qu’il veut que tu remettes, Caleb ? » demanda-t-elle, et sa voix tremblait au bord de quelque chose qui ressemblait à la prière.
Il regarda la chaussure, puis le plan d’eau désert, puis la marre.
« Tout. »