Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 11: The Silent ToDo
Le canot de sauvetage numéro sept était déjà parti lorsqu’ils arrivèrent sur le pont des embarcations, mais Evelyn ne le vit pas. Elle ne vit que la porte de la cabine de Margaret O’Leary, entrebâillée, la lumière vacillante d’une lampe à huile projetant une ombre mouvante sur le sol de teck. Elle poussa la porte. Vide.
Les couvertures étaient rejetées, comme si Margaret s’était levée à la hâte. Un verre d’eau encore à moitié plein sur la table de chevet. Une paire de chaussures, rangées sous la couchette, les semelles propres. Personne ne quitte sa cabine en pantoufles, pieds nus, sans laisser de trace — sauf si on l’y a forcée.
— Elle est partie, murmura Julian derrière elle. Sa voix était basse, contrôlée, mais Evelyn sentit la tension dans ses épaules quand il s’avança.
Une stewardess apparut dans le couloir, un plateau vide à la main. Elle les vit, hésita, puis s’approcha avec cet air à la fois servile et méfiant que le personnel de troisième classe réservait aux passagers de première qui s’égaraient.
— Vous cherchez la dame O’Leary ? fit-elle. On l’a emmenée. Fièvre. Le docteur a ordonné l’isolement.
— Où ? demanda Evelyn, trop vite.
— L’infirmerie de troisième classe, mademoiselle. Près des soutes à provisions. C’est pour le bien de tous.
La stewardess détourna les yeux. Un mensonge. Evelyn l’avait vu dans ce bref battement de cils, ce froissement du tablier entre ses doigts. Mais avant qu’elle puisse insister, la femme disparut dans l’escalier, ses pas s’évanouissant dans le grondement lointain des machines.
Julian ne dit rien. Il s’accroupit, les yeux rivés au sol. Ses doigts effleurèrent les lattes de bois près de la couchette.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Elle avait les cheveux relevés, ce matin. Dans la salle à manger. Un chignon compliqué, des épingles en écaille.
Il se releva, tenant entre le pouce et l’index une fine épingle métallique, incurvée comme une griffe, la tête ornée d’une perle grise.
— C’est à elle, dit-il. Elle l’a perdue en se débattant.
Evelyn fronça les sourcils.
— Comment peux-tu savoir que c’est à elle ? Il y a des centaines de femmes à bord qui portent des épingles à cheveux.
Julian la regarda. Ses yeux étaient sombres, trop calmes, comme un lac avant l’orage.
— Parce que je l’ai déjà vue. Dans un autre cycle. Beaucoup plus tard, après le naufrage.
Le silence s’épaissit entre eux. Evelyn sentit une main de glace se refermer sur sa nuque.
— Où ?
— Dans la main d’une morte. Une femme d’environ cinquante ans, vêtue de laine grise, flottant face contre l’eau près d’un canot retourné. Elle serrait cette épingle dans son poing. Je l’ai remarquée parce qu’elle était la seule à ne pas porter de gilet de sauvetage.
Evelyn avala. Le mot *grand-mère* dansa sur ses lèvres, mais elle le retint. Il y avait quelque chose dans la voix de Julian, une précision clinique, qui la glaçait plus que la révélation elle-même.
— Tu es en train de me dire que ma… que Margaret O’Leary est censée mourir cette nuit ?
— Elle était censée mourir, corrigea-t-il. Mais les cycles changent. La note qu’on a trouvée dans la salle des machines, l’horloge qui avance, Fleet qui disparaît du registre. Rien ne se passe deux fois de la même manière. Et maintenant, on l’a déplacée. Quelqu’un l’a sortie de sa cabine avant qu’elle ne coule.
Il laissa l’épingle rouler dans sa paume, puis la tendit à Evelyn. Elle la prit. Le métal était froid, presque douloureusement froid.
— Cette épingle ne devrait pas être ici, murmura-t-il. Dans les cycles précédents, elle restait dans la main de Margaret jusqu’à ce que l’eau la prenne. Sa présence ici, à terre, signifie que son destin a changé. Et si son destin peut changer…
— … alors le nôtre aussi, murmura Evelyn.
Les machines de fond, cette palpitation sourde qui ne cessait jamais, semblèrent ralentir un instant. Tout était si concret, si physique : le poids de l’épingle, la chaleur humide de l’air, la peinture écaillée des cloisons. Evelyn avait vécu ce jour une douzaine de fois, et pourtant, chaque détail la frappait comme neuf — parce que rien ne se répétait vraiment. Chaque cycle était une variation, une dérive légère.
— Il faut la retrouver, dit-elle, serrant l’épingle dans son poing. Si elle n’est pas à l’infirmerie, où l’ont-ils emmenée ?
Julian ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit le fit taire. Des pas, dans le couloir. Des pas rapides, métalliques comme des clous sur le bois. Puis une silhouette s’encadra dans la porte : le steward blond. Celui qui les avait observés toute la journée. Il tenait une lampe tempête, et son visage était un masque de marbre.
— Vous n’êtes pas autorisés ici, dit-il. Sa voix était douce, presque aimable. Le quartier de troisième classe est interdit aux passagers de première.
— Nous cherchons une passagère, répondit Julian. Margaret O’Leary. On nous a dit qu’elle avait été déplacée à l’infirmerie.
Le steward ne cilla pas.
— L’infirmerie est fermée. Désinfection en cours.
— À cette heure-ci ? fit Evelyn. Le paquebot entier est en train de se diriger vers les glaces, et vous désinfectez ?
Le regard du steward glissa vers elle, puis vers l’épingle qu’elle tenait encore. Un éclat, dans ses yeux. Il la reconnut.
— Pour les fièvres épidémiques, la compagnie applique des protocoles stricts, mademoiselle. Je suis sûr que votre amie recevra les meilleurs soins. Veuillez regagner vos cabines.
Il s’effaça, leur indiquant le passage. Mais il ne baissa pas la lampe. Et dans cette lumière, Evelyn vit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir : sous la manche de son uniforme blanc, une encoche irrégulière dans le poignet. Une marque de brûlure. Récents. Comme si on l’avait marqué au fer.
Julian la prit par le bras, l’entraîna dans le couloir. Le steward resta immobile, les regardant s’éloigner. Ce n’est qu’une fois à l’abri derrière le rideau de fer de la chaufferie, le vacarme des machines recouvrant leurs voix, que Julian parla.
— Il savait. Pour l’épingle. Il l’a regardée comme s’il savait ce qu’elle signifiait.
— Et il nous a mentis, dit Evelyn. L’infirmerie n’est pas fermée. Pendant qu’on parlait, j’ai vu une infirmière passer derrière lui avec un plateau de charbon.
— Du charbon ?
— Pour se chauffer. Dans les soutes, près du réservoir d’eau douce. C’est là qu’ils l’ont emmenée. Pas à l’infirmerie.
Ils se regardèrent. Le plan, déjà fragile, se brisait en éclats. Ils n’avaient plus le temps de suivre les procédures. Le bateau coulait. Et quelque part, dans l’obscurité des soutes, une morte-vivante les attendait.
— On y va, dit Julian. Maintenant.
Il lui prit la main. La sienne était chaude, terriblement humaine. Evelyn la serra.
— Qu’est-ce qui se passera si on la sauve ? demanda-t-elle. Et si elle ne meurt pas cette nuit ?
Julian s’arrêta. Le vacarme des machines couvrait presque sa voix quand il répondit.
— Alors le cycle se brisera. Et nous ne saurons pas lequel d’entre nous survivra à demain.
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