Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 16: The Trio of Truth
L’air du couloir était encore chargé de fumée et de mensonges. Evelyn se tenait près de la porte du fumoir, le souffle court, les doigts crispés sur le médaillon contre sa poitrine. Elle avait vu Julian entrer avec Lord Ashworth, et elle avait vu la façon dont ils s’étaient isolés, parlant à voix basse comme des conspirateurs.
Quand la porte s’ouvrit enfin, ce fut Ashworth qui sortit le premier, les épaules carrées, le visage peint de cette arrogance tranquille qu’il arborait toujours. Julian le suivit, une ombre derrière un phare. Il la chercha du regard aussitôt, et quand il la trouva, quelque chose dans son expression se détendit — mais pas complètement.
« Evelyn, » dit-il en s’approchant. « Il faut que nous parlions. Tous les trois. »
Elle croisa les bras. « Non. »
Ashworth émit un petit rire sec. « On m’avait prévenu que vous étiez têtue. »
« Qui vous a prévenu ? »
Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu le couper à la lame d’un canif. Julian posa une main sur son coude, et même ce contact léger lui fit l’effet d’une trahison.
« Écoute-moi, s’il te plaît. Juste une fois. »
Elle se dégagea. « Dis-moi d’abord ce que tu lui as promis. »
Julian ouvrit la bouche, puis la referma. Ashworth s’avança, s’interposant entre eux avec une aisance qui semblait calculée.
« Il m’a promis de m’aider à survivre. C’est une transaction, rien de plus. Ne lui en faites pas porter le poids. »
Evelyn regarda Julian. « C’est vrai ? »
« Il le fallait. Il sait des choses. »
« Il a toujours su des choses, Julian. Il parle comme s’il commandait la mer. » Elle se tourna vers Ashworth, le toisant avec une froideur qu’elle n’avait réservée qu’à quelques rares personnes. « Vous prétendez vous souvenir de plusieurs boucles. Vous prétendez être coincé ici depuis des mois, peut-être des années. Quand vous êtes-vous retrouvé dans la salle des machines ? »
« Je n’y suis jamais allé. »
« Alors vous ne savez pas ce qu’elle est devenue. »
Ashworth plissa les yeux. « De qui parlez-vous ? »
« De Margaret O’Leary. Ma grand-mère. »
Le visage d’Ashworth se vida de toute couleur. Il tourna la tête vers Julian, comme pour le consulter, mais Julian semblait aussi perdu qu’elle.
« Vous êtes sérieuse ? » demanda Ashworth.
« Elle a donné sa fille en adoption. Elle s’appelait Saoirse. Ma mère. Sarah, après l’adoption. » Evelyn sortit le médaillon de son corsage, le tenant devant lui comme une preuve devant un tribunal. « Je l’ai su grâce à son journal. Sa fille unique. Alors si vous saviez qui elle était, et que vous ne m’avez rien dit… »
« Je ne savais pas. Je vous le jure sur tout ce que j’ai perdu. » Ashworth passa une main sur son visage, un geste presque humain. « Je savais qu’elle était spéciale, mais je ne savais pas qu’elle était votre sang. Si je l’avais su, je n’aurais jamais laissé qu’on la déplace. »
« C’est vous qui avez donné l’ordre ? »
« Non. C’est Fleet. »
Le nom tomba entre eux comme un couperet. Evelyn regarda tour à tour les deux hommes, cherchant une fissure, un mensonge.
« James Fleet, » dit-elle lentement. « L’homme que nous avons trouvé dans les soutes, qui prétend protéger le cours du temps et qui disparaît quand bon lui semble. »
« Rogue, » dit Ashworth. « Il n’est pas comme nous. Nous, nous nous réveillons chaque jour dans la même boucle, prisonniers du même aube. Lui, il se déplace comme un passager clandestin entre les instants. Il peut choisir où et quand il apparaît. »
« Et vous, quand avez-vous compris que vous étiez pris dans une boucle ? »
Ashworth s’adossa à la boiserie, croisant les bras. Un instant, il parut vieux, très vieux, bien au-delà de ses cinquante ans.
« La première fois, je me suis réveillé à l’aube du 14 avril avec des taches de sang sur les mains que je n’avais pas la veille. J’ai cru avoir rêvé. Puis le soir est venu, le bateau a sombré, et je me suis noyé dans cette eau noire si froide que le corps ne sait plus s’il gèle ou s’il brûle. La deuxième fois, j’ai tenté de monter dans un canot. La troisième, j’ai acheté le silence de trois marins. La quatrième, j’ai cambriolé le coffre du commissaire pour faire passer des messages. » Il rit, un son sans joie. « Après la dixième, j’ai cessé de compter. »
Evelyn sentit le cœur de sa gorge remonter dans sa poitrine. « Vous êtes resté coincé ici pendant des années. »
« Des années. Des décennies. Difficult à dire, quand la mer et le temps conspirent à vous faire perdre la notion. » Il la regarda avec une intensité soudaine. « Vous, vous êtes nouvelle. Vous ne portez pas encore les marques de la répétition. Mais lui, » il désigna Julian d’un geste du menton, « il commence à en laisser.
Julian ne répliqua pas. Evelyn remarqua qu’il évitait son regard, et cette absence de réponse en disait plus que n’importe quel aveu.
« Pourquoi m’avoir caché tout cela ? » demanda-t-elle.
Julian trouva enfin ses mots. « Parce que je ne savais pas si je pouvais te faire confiance. Pas entièrement. Pas dans ce monde où les alliés se muent en fantômes à chaque détour de couloir. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, je sais qu’une seule personne compte vraiment dans cette boucle, et c’est celle qui tient le médaillon. » Il sortit une feuille pliée de sa poche, qu’il lui tendit. « Le voici. La liste de Fleet. Les noms de ceux qu’il compte laisser à la mer. Il y a le tien, arraché à la dernière minute par une main inconnue. »
Evelyn observa la feuille un long moment. Les mots « James Fleet » et « Margaret O’Leary » s’y entrelaçaient, suivis d’autres noms qu’elle reconnaissait des journaux de bord et des manifestes. Et en bas, biffé d’un trait rageur : « Evelyn Ashworth. »
« D’où tenez-vous cela ? »
« D’un steward qui l’avait reçu pour le brûler dans la chaudière. Il a préféré l’échanger contre une place dans un canot. »
Ashworth s’approcha, scrutant la liste par-dessus son épaule. « Fleet veut que le bateau sombre. Il veut que le naufrage ait lieu, avec le nombre de morts qui doit avoir lieu, pour que le cours du temps demeure intact. Vous deux, vous êtes des entorses. Moi, un vieil homme qui sait trop. Elle, une enfant qu’on a rayée de la liste. »
Evelyn plia la feuille, la glissa dans son corsage contre le médaillon.
« Je ne vous fais pas confiance, » dit-elle à Ashworth. « Et je ne vous pardonnerai pas de m’avoir laissée dans l’ignorance, Julian. Mais si Fleet veut la mort de Margaret, alors il nous faut une trêve. Elle est quelque part dans les soutes, et nous avons une clé. »
Julian la regarda, un soulagement coupable dans les yeux. « La prochaine cloche peut sonner à tout moment. Nous n’avons plus le temps de nous perdre en méfiances. »
« Non, » dit-elle. « Le temps, justement, nous glisse entre les doigts. »
Elle resserra sa jupe et se mit en marche vers l’escalier qui descendait vers les entrailles du navire, sans attendre qu’ils la suivent. Derrière elle, elle entendit les pas de Julian, puis un troisième, plus lourd, qui hésitait.
« Ashworth, » lança-t-elle sans se retourner. « si vous mentez encore une seule fois, je vous jette dans la mer moi-même. »
Un rire grave s’éleva derrière elle. « Ma chère, » dit-il, « je crois que nous allons très bien nous entendre, après tout. »
Evelyn ne répondit pas. Elle tenait la clé de laiton dans sa poche, et chaque pas vers l’échelle résonnait dans sa poitrine comme un battement de cœur, de plus en plus rapide, comme si le navire lui-même mesurait le temps qui lui restait.
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