Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 18: The Debt Due
La fumée du salon des premières classes collait encore à ses vêtements quand Julian sentit la main de Lord Ashworth se refermer sur son coude. Le geste était presque paternel, mais la pression des doigts disait autre chose.
« Pas si vite, mon garçon. »
Ils étaient dans le corridor des cabines A, entre deux portes closes. Les lampes à gaz bourdonnaient faiblement, et quelque part au loin, un steward poussait un chariot chargé de porcelaine.
Julian se dégagea sans brusquerie. « Nous avons déjà parlé. J'ai accepté. Que voulez-vous de plus ? »
Lord Ashworth sortit un papier plié de la poche intérieure de sa veste — du papier à en-tête du salon de lecture, à peine taché d'encre. Une plume d'acier suivit, qu'il tendit à Julian avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
« Je veux que cela soit écrit. De votre main. Une reconnaissance de dette. Vous m'aiderez à survivre à la nuit, et en échange, je garderai le secret de vos petites trahisons envers Evelyn. »
Julian prit le papier. Le texte était déjà rédigé, dans une écriture serrée et méticuleuse. *Je, Julian Cross, soussigné, m'engage envers Lord Edmund Ashworth à assurer sa survie durant la traversée, en échange de son silence concernant les affaires dont il a été témoin lors des itérations précédentes.*
« Vous avez préparé ceci à l'avance. »
« Je suis un homme méticuleux. Et vous, un homme qui a des choses à cacher. » Ashworth s'appuya contre le lambris. La lumière tremblante creusait les rides autour de ses yeux. « La jeune Evelyn pense que vous êtes transparent avec elle. Nous savons tous les deux que c'est faux. »
Julian parcourut le texte une seconde fois. Les mots étaient simples, mais leur poids était énorme. Il sortit la plume, l'humecta contre sa langue, et signa d'un geste sec au bas de la page.
Il tendit le papier à Ashworth, mais celui-ci ne le prit pas immédiatement. Il regarda la signature, puis leva les yeux vers Julian avec une expression étrange — presque de la pitié.
« Vous tremblez, monsieur Cross. »
Julian regarda sa main. Elle tremblait légèrement, oui. La fatigue des boucles, la tension constante, l'accumulation des heures volées à des jours déjà morts. Il ne l'avait pas remarqué jusqu'à présent.
« La mer est agitée », dit-il.
Ashworth ne répondit pas. Il prit le papier, le plia avec un soin minutieux, et le glissa dans sa poche — la poche intérieure, contre son cœur. Puis, dans un geste que Julian ne lui avait jamais vu, il porta sa main à son visage et pressa ses paumes contre ses yeux.
« Lord Ashworth ? »
« Donnez-moi un instant. »
Sa voix était différente. Moins assurée, moins théâtrale. Julian regarda l'homme — le col de sa chemise légèrement froissé, les cernes violets sous ses doigts, la façon dont sa mâchoire se contractait comme s'il retenait quelque chose.
« Vous mentez mieux que moi », dit Julian — et ce n'était pas une insulte, seulement une observation.
Ashworth rit, un son bref et sans joie. Il baissa les mains. Ses yeux étaient rouges aux bords. « C'est que j'ai eu plus de temps pour m'entraîner, mon garçon. Combien de boucles avez-vous vécues ? Une douzaine ? Deux ? »
Julian ne répondit pas.
« Moi, j'en ai perdu le compte », continua Ashworth. Sa voix était plus basse maintenant, presque intime. « J'ai vu ce bateau mourir des centaines de fois. J'ai vu ma fille — votre Evelyn, la seule famille qui me reste — se noyer, se congeler, disparaître dans des itérations que je n'ai jamais pu réparer. » Il marqua une pause. « J'ai essayé de la sauver. Au début. Avant de comprendre que c'était impossible. »
Et puis, dans un mouvement si rapide que Julian n'eut pas le temps de réagir, Ashworth saisit son poignet. Sa prise était étonnamment ferme.
« Vous croyez que cette alliance vous protège ? » La voix d'Ashworth était un murmure rauque. « Vous croyez que votre signature sur un morceau de papier a une quelconque valeur dans un monde qui se défait chaque nuit ? »
Julian ne bougea pas. « Alors pourquoi l'exiger ? »
Le souffle d'Ashworth se fit saccadé. Ses doigts se crispèrent sur le poignet de Julian — puis se relâchèrent. Il recula d'un pas, lissa son gilet d'une main qui n'était plus tout à fait stable.
« Parce que je suis un vieil homme, monsieur Cross. Et les vieillards ont besoin de rituels. De preuves tangibles que leurs décisions ont un sens, même quand ils savent profondément qu'elles n'en ont pas. »
Il recula encore, s'enfonçant dans l'ombre du corridor. Le papier crissa dans sa poche.
« Vous cachez des choses à Evelyn. Je le sais. Elle le saura bientôt, elle aussi. Les boucles finissent toujours par révéler ce que nous tentons d'enterrer. » Il sourit, mais c'était un sourire fatigué, sans cruauté. « La seule question est de savoir si elle vous pardonnera avant la fin ou après. »
Il tourna les talons et disparut dans le tournant du couloir.
Julian resta immobile. Le bruit du papier froissé — Ashworth ne l'avait pas mis dans sa poche de côté, il l'avait mis dans celle de sa poitrine, la plus proche de son cœur. Un geste presque cérémonial.
Il regarda sa main. Elle tremblait toujours.
*Il dissimule sa peur aussi mal que moi.*
La pensée était inconfortable. Elle ouvrait une brèche dans la certitude que Julian avait construite — que Lord Ashworth était un calculateur froid, un homme qui ne servait que ses propres intérêts. Mais les yeux rouges, le souffle court, la confession presque maladroite — c'étaient là des fissures.
Et une fissure, dans un homme déjà brisé, pouvait se transformer en faille.
Julian tourna à son tour, prenant la direction opposée. Il avait promis à Evelyn de la retrouver près de la bibliothèque dans cinq minutes. Il avait déjà dépassé le délai.
Il se demanda, en marchant, ce qu'Ashworth ferait du papier qu'il venait de signer. Une preuve de dette, avait-il dit. Une garantie.
Mais dans un monde qui se dissolvait chaque nuit à minuit, les garanties n'avaient de valeur que si quelqu'un survivait pour les faire respecter. Et Ashworth avait dit lui-même qu'il ne croyait pas à sa propre survie.
À moins que quelque chose d'autre ne se cache derrière cette signature. Quelque chose qui n'avait rien à voir avec l'argent ou les secrets, mais avec un vieil homme qui tentait désespérément de garder le contrôle d'une histoire qui lui échappait depuis des années.
Quand Evelyn apparut au bout du couloir, le visage inquiet, Julian remarqua qu'elle aussi regardait ses mains — comme si elle cherchait quelque chose qu'elle avait perdu.
« J'ai trouvé quelque chose », dit-elle sans préambule.
Elle tenait un morceau de papier froissé, jauni aux bords. Il reconnut immédiatement l'écriture — c'était celle de Margaret O'Leary, moins soignée que dans son journal, plus pressée.
*Si vous lisez ceci, c'est que vous avez trouvé la liste. Ne faites pas confiance à celui qui vous l'a donnée. Certains noms sont écrits pour être barrés, mais pas par vous. Pas par lui. La porte s'ouvre à la fin, mais seulement si la main qui tourne la clé est la bonne.*
Julian leva les yeux. Evelyn le regardait, et pour la première fois depuis le début de cette boucle, il ne put soutenir son regard.
« Elle parle de toi, Julian ? » demanda-t-elle doucement. « Certains noms sont écrits pour être barrés. Le tien est-il sur la liste ? »
Il ne répondit pas.
Et dans le silence qui suivit, le troisième choc de neuf heures sonna quelque part dans la nuit, plus profond que les précédents — comme un cœur qui ratait un battement.
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