Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 19: The Locket's Guardian
La porte du débarras céda avec un grincement qui semblait démesurément fort dans le silence du pont F. Evelyn retint son souffle, la lampe tempête levée. Des caisses de provisions, des rouleaux de cordage, une odeur de goudron et de pommes de terre humides.
— Margaret ?
La voix de Julian rebondit contre les parois de tôle. Rien. Puis un faible raclement, derrière une pile de sacs de jute.
Evelyn contourna les sacs et la vit. Margaret O'Leary était recroquevillée contre un baril, enveloppée dans un manteau trop grand pour elle. Son visage était livide, creusé, mais ses yeux s’ouvrirent lorsqu’ils s’approchèrent, et ils étaient encore vifs.
— Vous êtes venus, murmura-t-elle. Je savais que vous viendriez.
Evelyn s’agenouilla, ignorant l’humidité qui imprégnait sa robe. Elle sortit le médaillon de sa poche intérieure et le tint sous la lumière. Le petit disque d’argent captura la flamme, dansa.
Margaret regarda le médaillon comme si on venait de lui planter un poignard dans la poitrine. Ses doigts, décharnés, se tendirent, puis se retirèrent.
— Où l’avez-vous trouvé ?
— Sur vous, répondit Evelyn. Le premier jour. Vous me l’avez confié. Ensuite, vous avez oublié.
Un silence pesant. Margaret ferma les yeux.
— Je me souviens de vous, dit-elle doucement. Vous êtes la dame du pont supérieur. Celle qui pose des questions auxquelles je n’ai pas de réponses.
— J’ai des réponses, moi, dit Evelyn en ouvrant le compartiment caché. Le nom « Saoirse » était gravé à l’intérieur. Et dans le double fond, cette liste.
Elle sortit le petit papier. La liste des noms dansait sous la flamme. Margaret inspira brusquement.
— Monsieur Cross, souffla-t-elle.
Evelyn sentit Julian se figer derrière elle.
— C’est lui qui a financé mon passage, dit Margaret. Un homme étrange, jeune mais avec des yeux très vieux. Il m’a demandé de monter à bord avec cette liste. De la garder sur moi jusqu’au quatrième jour. Et puis de la faire parvenir à une personne précise.
— Moi, dit Evelyn.
Margaret hocha faiblement la tête.
— Il a dit que vous sauriez quoi faire. Que vous étiez la seule qui puisse… arrêter ce qui arrive.
La colère monta en Evelyn, brûlante et acide. Cette femme était fragile, presque mourante, mais le nom de Cross — ce nom que Julian avait utilisé — sonnait comme une trahison.
— Et vous avez signé, dit Ashworth de la porte où il était resté en faction. Vous avez accepté de l’argent pour livrer un message à ma nièce ?
Margaret le dévisagea sans peur.
— J’ai accepté de l’argent pour faire une chose juste, monsieur. On ne me l’a pas laissé le choix du chien ou du loup.
Evelyn se releva. Ses jambes tremblaient, mais sa voix fut ferme.
— Julian. Explique-moi.
Julian Cross — ou celui qui se faisait appeler Cross — était adossé à la paroi. La lampe creusait son visage. Il n’avait pas l’air d’un menteur, pas ce soir. Il avait l’air d’un homme qui retenait quelque chose depuis si longtemps que le poids menaçait de briser sa colonne.
— Je ne mens plus, dit-il. Mon nom est connu sur ce navire parce que je l’ai acheté, cette identité. Elle était réelle — je suis passé par les tribunaux, j’ai signé des papiers. Julian Cross a existé, un homme de Belfast qui vendait son nom pour payer ses dettes. Je lui ai donné de l’argent, il m’a donné sa légitimité.
Lord Ashworth émit un son de gorge, quelque part entre mépris et amusement.
— Vous êtes un bâtard, alors. Un homme sans nom.
— Je suis le fils de James Fleet, dit Julian.
Le mot tomba dans le silence du débarras comme une ancre. Evelyn plissa les yeux.
— Vous êtes le fils de l’homme dont la liste est écrite de sa main ? L’homme qui manie le loquet de la soute ? Le même James Fleet qui vous a menacé ?
— Le même, oui. Et celui qui a menti pour héberger Margaret O’Leary ici, qui a financé sa traversée pour qu’elle vous remette cette liste en mains propres, qui utilise son nom pour vous attirer dans ce piège.
Margaret releva la tête, le regard encore vif malgré la fièvre.
— Monsieur Fleet m’a trouvée à Belfast, tremblante dans une église. Il m’a dit que quelque chose de terrible allait arriver, que ma petite-fille était à bord, et que je devais veiller sur elle. Il savait pour Saoirse. Personne ne savait pour Saoirse, sauf moi.
Le regard de Margaret accrocha celui d’Evelyn. Evelyn, son propre sang.
— Votre mère, Sarah, avait une sœur jumelle morte en naissance. Votre grand-mère est morte en couches. Je suis cette mère. Je n’eus plus de nom après avoir donné mon enfant aux Ashworth. On m’a effacée comme un papier froissé.
Evelyn sentit les larmes monter, mais elle les ravala.
— Et vous êtes de mèche avec Fleet ? Vous êtes en train de lui livrer une histoire pour qu’il me fasse confiance ?
— Je suis de mèche avec personne, répondit Margaret, la voix cassée. J’étais payée pour livrer un message. Le message, vous l’avez. La main qui tourne la clé doit être la bonne — c’est ce qu’il a dit.
Julian s’approcha lentement. Son épaule frôla celle d’Evelyn, un contact prudent, presque timide.
— Mon père — l’homme qui m’a engendré — m’a abandonné à dix ans. Il est parti travailler comme machiniste, fiancé à la mer, à la machinerie et à la nuit. Puis il a remonté à la surface avec une obsession : un jour qui se répète, une liste de noms, et une clé.
— C’est votre sang qui tourne la clé, alors, dit Ashworth.
Julian se tourna vers lui.
— Si c’était le cas, ce soir je serais déjà en bas, à déverrouiller la soute au lieu de vous regarder trembler pour votre peau, Lord Ashworth.
Le vieil homme se crispa.
Evelyn se tourna vers Margaret.
— Pourquoi Fleet a-t-il choisi votre fille ? Pourquoi votre sang devient-il le bon ?
Margaret essaya de se soulever. Un râle. Sa main agrippa le bras d’Evelyn avec une force surprenante.
— Parce qu’il n’y a pas de bon, souffla-t-elle. Il y a une porte. Et la porte doit être ouverte par quelqu’un qui n’est sur aucune liste. Personne ne peut survivre au passage si son nom est déjà écrit.
Evelyn regarda le papier entre ses mains. Son propre nom, rayé. Pas par Fleet, mais par une autre main.
Julian croisa son regard. Il n’avait jamais menti. Mais il n’avait jamais tout dit non plus.
— Je suis le fils du concierge de cette porte, dit-il doucement. Et je ne sais toujours pas si je suis venu pour l’ouvrir ou pour la fermer.
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