Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 22: The Lie Exposed
La mer était déjà noire quand ils atteignirent la cabine de quart. Evelyn tenait encore la brassière de sauvetage piégée contre sa poitrine, comme si elle pouvait en extraire une vérité par simple pression. Julian ouvrit la porte sans frapper.
L’intérieur sentait le papier humide et l’encre séchée. Sur la table, un registre relié de cuir fatigué, ouvert à une page où les coordonnées s’alignaient en colonnes serrées. Julian s’en empara, le feuilleta, puis s’immobilisa.
— Quoi ? demanda Evelyn.
Il ne répondit pas tout de suite. Il tourna une page, puis une autre, remonta en arrière, descendit en avant. Ses doigts tremblaient.
— Ce ne sont pas des relevés de navigation ordinaires, dit-il enfin. Regarde.
Il posa le registre devant elle. Chaque entrée portait une date, une heure, et une position. Mais les dates se répétaient. Le même jour, le 14 avril, inscrit une douzaine de fois. La même heure, 23 h 40, avec des coordonnées chaque fois différentes.
— Il modifiait la route, souffla Evelyn. À chaque boucle.
— Il déplaçait le point de collision. Comme un joueur qui déplace les pièces sur l’échiquier pour que l’autre camp ne sache jamais d’où viendra l’attaque.
Julian tourna une page vers lui. Une annotation en marge, d’une écriture serrée et nerveuse — celle de Fleet, Evelyn le reconnaissait maintenant : *Ils ont survécu. Il faut que le naufrage reprenne son lit. Ils doivent croire qu’ils l’ont échappé belle.*
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Julian releva la tête. Son visage avait la pâleur de ceux qui viennent de comprendre qu’ils ont marché sur de la glace depuis le début.
— Ça veut dire qu’à chaque fois que quelqu’un survivait par accident, il corrigeait la trajectoire pour que la collision se produise ailleurs. Pour que le destin reprenne son cours. Pour que ceux qui devaient mourir meurent quand même.
Evelyn sentit le froid la gagner, non pas celui de l’Atlantique, mais celui de la révélation.
— L’évacuation, murmura-t-elle.
— Quelle évacuation ?
— Au début. Quand nous avons cru avoir empêché l’iceberg. Nous avons fait monter les passagers de troisième classe sur le pont avant qu’il soit trop tard. Nous avons dit au commandant qu’un récif approchait, qu’il fallait remplir les canots immédiatement. Tu te souviens ?
Julian la regarda, et elle vit le souvenir s’abattre sur lui comme une voile qui se déchire.
— Ils ont été sauvés, dit-il lentement. Des centaines de personnes qui devaient mourir ce soir-là.
— Et Fleet a dû déplacer le naufrage. Pour que l’iceberg frappe ailleurs. Pour que personne ne puisse prévoir où il frapperait.
Evelyn parcourut les pages du regard, cherchant la dernière entrée. Son cœur battait si fort qu’elle entendait à peine le grondement des machines au loin. Elle trouva, à la toute fin, une écriture plus récente, moins ferme. Celle de quelqu’un qui écrivait sous le coup de l’urgence.
*14 avril, 16 h 30. La passagère Ashworth a déclenché l’alerte à 14 h. Le commandant a modifié la route de deux degrés vers le nord. Nouvelle trajectoire calculée. Contact établi avec le champ glacial à 23 h 52. Les canots du côté tribord seront inutilisables.*
— Deux heures de plus, dit Evelyn, la voix étranglée. Nous l’avons retardé de deux heures. Mais nous ne l’avons pas évité.
— Nous l’avons seulement déplacé.
Elle lâcha le registre, qui tomba sur la table avec un bruit sourd. La brassière piégée pesait soudain plus lourd dans ses bras. Elle comprenait maintenant pourquoi Fleet avait voulu tuer Margaret. Pas par haine. Par nécessité. Margaret devait mourir ce soir-là, sinon toute la mécanique du temps s’effondrait, et des milliers d’autres morts remplaceraient la sienne.
— Nous avons causé sa mort, dit Evelyn. Nous avons sauvé des gens qui ne devaient pas être sauvés, et maintenant le navire coulera ailleurs, plus vite, plus bas. Et les canots ne seront même pas là où nous les attendions.
Julian ne répondit pas. Il regardait une autre page, plus ancienne, écrite d’une main plus jeune. Evelyn s’approcha et lut par-dessus son épaule.
*Elle ne sait pas. Elle croit que c’est une coïncidence. Elle ne sait pas que je l’attends depuis si longtemps. Qu’elle est le nœud, que si elle survit, tout peut changer.*
— Ton père, dit-elle doucement. Il sait quelque chose sur moi. Quelque chose qu’il n’a jamais révélé.
— Ce n’est que ton nom sur une liste, répondit Julian, mais sa voix manquait de conviction. Une liste qu’il avait lui-même écrite. Peut-être qu’il cherchait seulement…
— Non. La liste était cachée dans un médaillon qui appartenait à ma grand-mère. Margaret est ma grand-mère, Julian. Et Fleet voulait la sauver en la tuant dans chaque boucle pour qu’elle survive à la vraie. C’est dément.
Elle s’interrompit. Quelque chose cliquait dans son esprit, une pièce d’horlogerie qui se mettait enfin à sa place.
— Mon nom était barré, dit-elle lentement. Ashworth l’a dit : c’est Fleet qui a barré son propre nom, pas le mien. Mais le médaillon contenait une liste de noms que quelqu’un avait écrite avant de nous connaître. Avant de savoir qui devait mourir.
— Et si ce n’était pas une liste de morts ? demanda Julian posément.
Evelyn le dévisagea.
— Et si c’était une liste de survivants ? Il a écrit les noms de ceux qui devaient traverser la boucle. Ceux qu’il pensait pouvoir réveiller. Et quand il a compris qu’il fallait un sacrifice pour fermer le cycle, il a barré son nom à lui-même.
La cabine sembla rétrécir autour d’eux. Dehors, quelque part dans les profondeurs du navire, une cloche sonna les trois coups de la veille. Huit heures du soir. Encore quatre heures avant la collision. Quatre heures pour défaire ce qu’ils avaient fait, ou pour trouver une autre issue.
— Il est mort maintenant, dit Julian. Il est tombé. Et s’il était le mécanisme central de cette correction ? Sans lui, qui va ajuster la trajectoire ?
Evelyn regarda par le hublot. L’obscurité y était totale, sans une étoile. Pas de Lune. Une nuit sans repère, dans une mer sans fin.
— Personne, répondit-elle. Et c’est là que le danger commence. Sans lui pour modifier la route, le navire suivra la trajectoire qu’il a déjà calculée. Celle qui nous mènera à l’iceberg à 23 h 52. Et comme nous avons vidé les canots tribord…
Elle n’eut pas besoin de finir. Julian comprit en même temps qu’elle. Ils n’avaient pas seulement causé la mort de Margaret. Ils avaient, par leurs actes, réduit les chances de survie de tout le monde à bord. Et la seule personne qui aurait pu corriger leur erreur gisait au fond de l’Atlantique.
Il rangea le registre dans sa veste.
— S’il n’y a plus de correcteur, dit-il, nous devons le devenir. Nous devons trouver un moyen de défaire notre propre ingérence. Sinon, le naufrage tuera plus que prévu. Et nous serons responsables de chaque vie perdue au-delà de la liste.
Evelyn garda le silence. Dans sa main, la brassière de sauvetage semblait brûler, même à travers le tissu. Elle savait ce qu’elle devait faire, mais elle ne savait pas si elle en avait le courage.
— Julian, dit-elle enfin, d’une voix qu’elle ne reconnut pas elle-même. Et s’il existait une autre liste ? Une liste que nous n’avons pas trouvée ?
Il attendit.
— Une liste que Fleet gardait sur lui. Celle qui indiquerait qui doit mourir pour que les autres vivent. S’il est au fond de l’eau…
— Alors cette information est perdue avec lui.
Elle hocha lentement la tête, et son regard plongea dans le sien.
— Perdue, ou accessible.
La mer frappa la coque, et le navire vibra sous leurs pieds, comme s’il sentait lui-même que quelque chose venait de changer à jamais.
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