Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 23: The Strapped Compass
L’horloge du grand escalier indiquait dix heures. Un silence anormal pesait sur le navire, une absence de rumeur qui aurait dû vibrer sous les pieds comme un cœur en marche. Evelyn s’arrêta, main sur la rampe de chêne, et tendit l’oreille. Rien. Ni rires étouffés depuis le fumoir, ni pas pressés sur les ponts supérieurs, ni le cliquetis lointain des cuisines.
« Vous entendez ? » murmura-t-elle.
Julian s’immobilisa à son côté, la tête inclinée. Ses doigts, encore crispés sur le registre de son père, se détendirent lentement. « On n’entend que le bateau. C’est comme si tout le monde avait disparu. »
Ils remontèrent le couloir des cabines de première classe. La porte de la salle de musique était entrouverte. Evelyn la poussa d’un doigt prudent. Trois stewards étaient affalés sur les banquettes de velours, la tête renversée, bouche ouverte. L’un d’eux ronflait faiblement. Une théière renversée avait laissé une flaque brunâtre sur le tapis persan, et des tasses encore pleines reposaient sur la table basse, chacune intacte, à peine entamées.
« Ils dorment, dit Julian. Tous ? »
Evelyn s’accroupit près d’un steward. Elle lui prit le poignet. Le pouls était régulier, lent mais stable. Elle souleva une tasse, la porta à son nez et recula immédiatement, le visage pincé.
« Amande amère. Beaucoup trop présent pour un sirop de table. On les a drogués. »
Julian la rejoignit, prenant une autre tasse, la reniflant à son tour. « La dose aurait tué un cheval. Ils vont rester endormis jusqu’à demain matin. » Il laissa retomber la tasse qui sonna sourdement contre l’argent. « C’est Ashworth. Qui d’autre aurait les moyens de faire ça sur un navire qui ne compte même pas en avoir fini avec sa première boucle ? »
Evelyn se releva, essuya ses mains sur son manteau comme si elle cherchait à se débarrasser d’une poussière invisible. « Il ne veut pas de panique. Il prépare quelque chose. Si personne n’est conscient, personne ne peut interférer. »
« Interférer avec quoi ? »
Elle ne répondit pas. Elle marcha vers la porte du pont, l’ouvrit. L’air glacé s’engouffra, chargé d’embruns. Le ciel était d’un noir d’encre, constellé d’étoiles d’une clarté déchirante. Mais sur le pont, les veilleurs étaient également absents. Les postes d’observation étaient vides, les jumelles pendantes contre leur support de teck, inutiles.
« Réveillons l’équipage, décida Julian. Plus on laisse le navire sans surveillance, plus on donne de l’espace à Ashworth. »
Evelyn hésita. Quelque chose dans le silence du navire lui semblait presque sacré. Chaque homme endormi était un témoin neutralisé. Mais s’ils les réveillaient, ils seraient désorientés, confus, peut-être violents. Et qu’allaient-ils leur dire ? *Réveillez-vous, le bateau coule dans douze heures, et nous ne savons pas comment l’empêcher.*
« Non », dit-elle finalement. « Laisse-les dormir. S’ils se réveillent en pleine nuit avec le mal de tête d’une dose pareille, ils ne serviront à rien. »
Julian la regarda, sourcils froncés. « Evelyn, si Ashworth veut couler ce navire sans témoins, une équipe endormie est une bénédiction pour lui. »
« C’est aussi une bénédiction pour nous. S’ils sont inconscients, personne ne donnera l’ordre d’arrêter les machines. Personne ne sait encore ce qu’il manigance. Couvrons nos arrières, mais ne réveillons pas ceux qui pourraient nous ralentir. »
Julian hésita, puis hocha lentement la tête. « Par ici. La cabine du capitaine est sur le pont B, au bout de la coursive. »
Ils descendirent d’un étage par l’escalier de service, évitant les zones éclairées. Les coursives étaient désertes, les portes closes. Un steward était affalé contre un mur, son plateau renversé à ses pieds, les verres en cristal éclatés sur le tapis. Evelyn le contourna avec soin, comme on contourne un obstacle qu’on ne souhaite pas toucher. L’air était plus lourd ici, chargé d’une odeur de métal chaud et d’huile de machine qui remontait des salles des chauffe.
La porte de la cabine du capitaine était fermée à clé. Julian tenta de tourner la poignée, mais elle ne céda pas. Il se pencha, l’oreille contre le panneau. Rien. Pas un souffle.
« Capitaine Smith ? » appela-t-il doucement, frappant du plat de la main.
Pas de réponse.
Evelyn sortit une épingle à cheveux de son chignon et s’accroupit devant la serrure. Elle n’avait pas fait ce geste depuis des années, mais les doigts retrouvèrent leur mémoire. Deux secondes plus tard, un clic sec. La porte s’ouvrit sur un bureau étroit, éclairé par une lampe à huile qui brûlait encore, vacillante. Le capitaine était assis à son bureau, immobile, la tête baissée entre les mains.
Il dormait, lui aussi.
Son menton reposait sur sa poitrine, mais son visage était paisible, presque souriant. Sur la surface du bureau, une feuille de papier était posée, maintenue en place par un presse-papiers en laiton en forme d’ancre. L’encre était encore fraîche, les lettres tracées d’une main ferme.
Evelyn s’avança, prit la feuille. Deux lignes seulement, à l’encre noire :
*Le capitaine est sain et sauf. Le navire est en ordre. La boucle exige un sacrifice.*
Elle la tendit à Julian sans un mot. Il la lut, puis la relut. Sa mâchoire se serra.
« “La boucle exige un sacrifice.” C’est une menace. Ou une promesse. » Il laissa le papier retomber sur le bureau. « Ashworth ne veut pas éviter la panique. Il veut choisir qui va mourir. »
Evelyn regarda le capitaine endormi, ce vieil homme confiant, inconscient qu’il était devenu un pion dans une partie dont il ignorait les règles. Sa main tremblait légèrement, encore une mémoire résiduelle des boucles précédentes, des visages de passagers qu’elle avait vus disparaître.
« Il nous laisse un choix, dit-elle doucement. Ou il nous prépare pour un coup qu’on n’a pas encore vu. »
Un bruit métallique, très léger, leur parvint depuis le pont supérieur. Le grincement d’une porte de passerelle.
Julian se retourna vers l’escalier, le visage soudain dur. « Ça vient de la passerelle de commandement. »
Evelyn était déjà en mouvement. « Ashworth », souffla-t-elle. Elle se rua vers l’escalier, Julian sur ses talons. Ses bottines claquaient sur les marches de fer, le bruit résonnant dans la cage d’escalier vide. Elle atteignit le pont supérieur, poussa la porte de la passerelle, et s’arrêta net.
La salle de navigation était plongée dans la pénombre, uniquement éclairée par la lueur verte des instruments. Et là, au centre de la pièce, debout devant le télégraphe de machines, se tenait Lord Ashworth. Il tenait un fusil à répétition, le canon braqué sur le socle en laiton du télégraphe.
Il ne les avait pas encore vus. Ou il s’en moquait.
Evelyn ouvrit la bouche pour crier quelque chose, mais les mots ne vinrent pas. Elle comprit, dans un éclair d’évidence glacée, que la boucle n’avait jamais été conçue pour sauver le navire. Elle avait été conçue pour qu’elle revoie sa grand-mère. Pour qu’elle assiste à sa mort. Encore. Et encore. Et Ashworth, là, avec son fusil, allait sceller le destin du navire entier d’un seul coup.
« Julian, arrête-le ! » hurla-t-elle.
Mais la phrase n’avait pas fini de franchir ses lèvres qu’une seconde plus tard, dans la même seconde, elle vit le canon se soulever lentement, pointer vers le télégraphe. Et derrière elle, Julian fut déjà en mouvement, bondissant vers Ashworth, à la vitesse d’un homme pour qui une fraction de seconde pouvait changer tout le cours de l’histoire.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.