Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 24: The Second Turn
Le canon du fusil était braqué sur le télégraphe de glace, cette machine de cuivre et de laiton dont le moindre signal précipiterait le navire vers sa perte ou son salut. Ashworth se tenait là, immobile, la crosse contre l'épaule, le doigt sur la détente. Il n'avait pas encore tiré. Il attendait.
Evelyn vit Julian s'élancer vers la porte de la timonerie, son corps mince tendu comme une corde d'arc. Il allait se jeter sur Ashworth, désarmer un homme armé, risquer sa vie pour une machine qui, de toute façon, ne sauverait personne.
— Julian ! Arrête !
Sa voix déchira la nuit, plus aiguë qu'elle ne l'avait jamais entendue. Julian s'immobilisa à un mètre du chambranle, tournant la tête vers elle, les yeux écarquillés de confusion.
— Il faut que tu voies ça, souffla-t-elle.
Elle recula d'un pas, puis d'un autre, jusqu'à ce que son dos heurte la paroi de la coursive. Ses mains trouvèrent le métal froid des cloisons, comme si le navire pouvait la soutenir. Tout lui revenait, non pas en fragments mais en une marée complète, ininterrompue, brutale.
Le visage de Margaret dans la lumière dorée du fumoir. Margaret riant à une plaisanterie de Lord Ashworth. Margaret lisant un livre sur le pont, ses cheveux blancs soulevés par le vent. Margaret tombant dans l'escalier du grand hall, son corps basculant dans le vide avec une grâce terrible. Margaret écrasée sous une poutre dans les secondes qui suivraient le naufrage. Margaret noyée dans l'eau glacée. Margaret disparaissant dans la coque en deux morceaux.
Chaque mort. Chaque variante. Chaque boucle.
La seule constante, c'était elle. Evelyn. Toujours là. Toujours témoin.
— Evelyn, qu'est-ce que tu racontes ? fit Julian, la voix tendue.
Elle secoua la tête, incapable de formuler ce qu'elle comprenait enfin. Le registre de Fleet, les corrections de cap, les noms barrés. Tout cela n'avait jamais été destiné à sauver le Titanic. Le registre n'était qu'un instrument, une mécanique. La véritable architecture du piège, c'était elle.
Son grand-père, Lord Ashworth, ne visait pas le télégraphe. Il visait la course du destin. Il voulait que le Titanic coule exactement comme prévu, à l'heure prévue, à l'endroit prévu. Pourquoi ? Parce que c'était la seule façon pour lui de revoir sa femme. Margaret survivait dans les boucles où le navire sombrait ailleurs ? Non. Margaret survivait seulement quand Evelyn n'était pas là pour la sauver. Pour être sauvée, Margaret devait rester sur ce navire et être emportée par la catastrophe. Pour qu'Evelyn puisse la retrouver, encore et encore, dans chaque cycle, au prix de la regarder mourir.
La première fois. La toute première fois. Evelyn ne se souvenait pas de sa mort. Personne ne lui avait jamais dit comment sa grand-mère était décédée. La famille disait « après la guerre », « à New York », des mots vagues. Mais ce n'était pas vrai. Margaret était morte ici. Sur ce navire. À cette heure.
Et le travail de Lord Ashworth, chaque boucle, chaque intervention, chaque falsification du parcours, c'était de s'assurer que ce moment arrive. Quelque chose dans la mort de Margaret servait de charnière. Sans elle, la boucle ne se verrouillait pas.
— Il ne va pas tirer sur le télégraphe, dit-elle, la voix presque calme, comme si elle déchiffrait une équation. Il va le protéger. Parce que si le Titanic ne coule pas ce soir, Margaret ne meurt pas ce soir, et le cycle se brise.
Le visage d'Ashworth se tourna vers elle, lentement, sans abaisser son arme. Il ne souriait pas. Il ne la corrigea pas.
— Vous comprenez enfin, dit-il. Cela vous a pris vingt-quatre tentatives, mais vous comprenez.
Julian la rejoignit, les épaules raides.
— Comprendre quoi ? demanda-t-il à voix basse.
— Pourquoi je suis ici, répondit Evelyn. Pourquoi nous sommes tous ici. Ce n'est pas pour sauver le Titanic. C'est pour que je regarde ma grand-mère mourir.
Elle fit un pas vers le pont, vers Ashworth, sans crainte. Le fusil n'était pas pour elle. Il ne l'avait jamais été.
— Vous l'avez aimée, dit-elle. Vous l'avez aimée et vous l'avez perdue, et vous avez trouvé un moyen de la revoir. Mais le prix, c'était sa mort. À chaque fois. Vous avez passé des années, des décennies de boucles, à regarder la femme que vous aimiez mourir de mille façons différentes. Et vous avez fait de moi votre témoin.
Ashworth abaissa lentement le canon.
— Toutes les boucles, murmura-t-il, j'ai essayé de la sauver. J'ai essayé de la faire descendre de ce navire avant le naufrage. Chaque fois, la boucle se réinitialisait avant que nous ayons vécu une seule année ensemble. Chaque fois, elle était reprise, effacée. Pour que le cycle dure, elle doit mourir. Ici. Ce soir.
Evelyn sentit les larmes monter, brûlantes, mais elle refusa de les laisser couler.
— Et moi ? Je suis la seule qui se souvienne.
— Vous êtes la seule dont les souvenirs persistent entre les boucles, dit Ashworth. Votre mère a hérité de sa capacité à transférer les souvenirs. C'est pour cela que vous êtes ici. Pour qu'après sa mort, il reste quelqu'un qui se souvienne d'elle. Quelqu'un qui l'ait connue avant la fin.
Julian posa une main sur l'épaule d'Evelyn. Elle sentit sa chaleur, sa présence, le seul être dans toutes ces boucles qui n'était pas un ectoplasme de sa mémoire.
— Et si elle ne mourait pas ? demanda-t-il. Si nous la faisions descendre de ce navire vivante, malgré tout ?
Ashworth le regarda avec une pitié infinie.
— Alors la boucle recommencerait. Encore. Et encore. Et Evelyn se réveillerait à l'aube, seule, jusqu'à ce qu'elle comprenne enfin que la seule issue est d'accepter ce que j'accepte depuis le commencement.
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