Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 26: The Silent House
La cabine était silencieuse, à présent. Le ronflement des machines, si constant depuis des heures, semblait s'être mué en une respiration lointaine, comme si le navire lui-même retenait son souffle. Evelyn tenait les mains de sa grand-mère entre les siennes, ces doigts fins et bleuis qui avaient tant écrit, tant espéré, tant souffert.
— Vous voulez que je remette cette lettre à votre mère ? répéta Evelyn, la voix brisée.
Margaret acquiesça faiblement. Elle fouilla sous son oreiller et en tira une enveloppe jaunie, scellée d'un cachet de cire rose pâle. Elle la tendit à Evelyn avec une solennité qui fit trembler la jeune femme.
— Je l'ai écrite chaque nuit depuis que j'ai compris ce que Fleet me faisait faire. Chaque nuit, je la réécrivais. Pour qu'elle soit juste. Pour qu'elle dise la vérité.
Evelyn prit l'enveloppe. Le papier était épais, presque tiède entre ses doigts. L'écriture fine et inclinée de Margaret, reconnaissable entre toutes.
— Elle est vivante, n'est-ce pas ? demanda Evelyn. Ma mère. À New York.
— Je le crois, oui. Je n'ai jamais eu de nouvelle, mais je le sens. Elle a survécu. Elle a dû comprendre, d'une manière ou d'une autre, que je ne l'avais pas abandonnée de mon plein gré.
Julian s'approcha, sa silhouette découpée dans la pénombre de la lampe à huile. Il ne disait rien, mais sa présence pesait, attentive, prête à agir. C'était devenu une habitude entre eux, ce langage silencieux des regards et des respirations.
— Que contient-elle ? demanda Evelyn.
— Tout. Le chantage de Fleet. Les documents qu'il m'a forcée à signer. L'homme qu'il était réellement. Les dates. Les sommes. Les preuves.
Margaret ferma les yeux un instant. Sa voix, quand elle reprit, était plus faible, mais plus claire que jamais.
— Fleet avait besoin que l'Ashworth ne survive pas. Il avait des dettes colossales, des paris qu'il ne pouvait couvrir. Ton grand-père avait refusé de le financer une dernière fois. Alors Fleet a décidé de faire disparaître la lignée entière. Il croyait qu'en m'abandonnant, en me brisant, il obtiendrait ce qu'il voulait de Nathan. Une signature. Un transfert. Une ruine.
— Et au lieu de cela, il a créé un monstre, murmura Julian.
Margaret le regarda, perplexe.
— Pardon ?
— Rien. Une pensée. Continuez.
Evelyn serra la lettre contre sa poitrine. Une chaleur étrange l'envahit, comme si cette feuille de papier contenait bien plus que des mots. Trente ans de mensonges, de silence, de culpabilité. Toute une vie volée, réduite à une enveloppe de papier vélin.
— Nous allons la sauver, dit Evelyn.
Sa propre voix la surprit. Elle ne savait pas qu'elle avait pris cette décision jusqu'à ce qu'elle l'entende résonner dans la cabine. Julian se tourna vers elle, les sourcils froncés.
— Evelyn, tu sais ce que cela implique. Ashworth a été clair. Si Margaret survit, le temps devient...
— Je m'en moque.
Elle se leva, le visage dur. La lampe vacilla, projettant des ombres mouvantes sur les murs lambrissés.
— Je me moque de la boucle. Je me moque des conséquences. J'ai vu ma grand-mère mourir une douzaine de fois. J'ai vu le même horizon se briser, la même mer avaler les mêmes âmes. Je ne sais pas pourquoi ce cauchemar m'a choisie, je ne sais pas quel dessein plus grand manipule nos vies. Mais je sais une chose, Julian : elle n'a plus de raisons de mourir.
— Ashworth a dit que le monde s'effondrerait.
— Ashworth a dit beaucoup de choses, rétorqua Evelyn. Il a passé des décennies à croire qu'il protégeait l'ordre naturel. Et pendant que lui préservait le destin, Fleet volait, mentait, détruisait. Je refuse de permettre que ce mensonge l'emporte une dernière fois.
Margaret les observait tour à tour, ses yeux fatigués s'éclaircissant d'une étonnante lucidité. Elle tendit la main, attrapa le poignet d'Evelyn avec une force surprenante.
— Tu me rappelles quelqu'un. Avant. Une femme que j'étais. Une femme qui aurait tout brûlé pour sauver les siens.
Evelyn s'accroupit devant elle, les yeux humides.
— Vous ne comprenez pas qui je suis vraiment, n'est-ce pas ?
— Je sais que tu portes le nom d'une de mes arrière-petites-filles. Une enfant que je n'ai jamais rencontrée.
— Je suis plus proche que vous ne le croyez.
Un silence. Margaret fronça les sourcils, son regard fouillant le visage d'Evelyn avec une intensité nouvelle.
— Comment t'appelles-tu ?
— Evelyn. Evelyn Ashworth.
Quelque chose se brisa dans les yeux de la vieille femme. Un voile, peut-être. Une certitude qui s'infiltra lentement, comme une marée lente.
— Oh, murmura-t-elle. Oh, Nathan. Tu l'as fait. Tu as réussi.
Elle porta la main d'Evelyn à ses lèvres, y déposa un baiser tremblant.
— Je ne comprends pas le comment. Je ne comprends pas le pourquoi. Mais je suis heureuse de mourir avec cette vérité dans le cœur.
— Vous ne mourrez pas, répondit Evelyn, la voix ferme. Pas ce soir.
Julian s'accroupit à côté d'elle, son visage grave éclairé à demi.
— Nous n'avons pas de plan. Le navire est en train de couler. L'équipage entier dort. Nous sommes seuls.
— Alors nous serons seuls, dit Evelyn.
Elle rangea la lettre à l'intérieur de son corsage, contre sa peau. Le papier était glacé, presque vivant.
— Quel temps reste-t-il ? demanda-t-elle.
Julian consulta sa montre. Sa mâchoire se crispa.
— Onze heures vingt-deux. Quand le navire sombre, il reste une heure et trente-huit minutes.
— Une heure et demie pour accomplir un miracle.
Evelyn se tourna vers Margaret, qui la regardait avec une tendresse douloureuse.
— Vous m'avez demandé, en boucle après boucle, de vous raconter une histoire. La première fois que j'ai accepté de vous parler, vous m'avez dit une chose qui n'a jamais quitté mon esprit. Vous avez dit : « On ne refait jamais les erreurs qu'on comprend ».
Margaret ferma les yeux, une larme s'échappant de ses cils.
— Je l'ai dit ?
— Oui. Et c'est pour cela que je dois vous sauver. Parce que je vous comprends, maintenant. Et je refuse de commettre la même erreur.
Julian se releva, arpentant la cabine. Son regard errait sur la carte clouée au mur, les schémas des canots de sauvetage, les listes de passagers annotées.
— Les canots du côté bâbord. Le drille d'évacuation prévu à minuit. C'est une couverture, mais c'en est une que l'équipage ne contrôlera pas.
— Tu veux dire que c'est une opportunité.
— Le temps est une page illisible, Evelyn. Mais il y a une chose que nous savons : si le canot démarre, elle est vivante.
Il s'arrêta net, fixant quelque chose sur le plan.
— Attends. Il y a un autre moyen. Un moyen plus sûr.
— Parle.
Julian se retourna, ses yeux brillants d'une idée soudaine.
— Le gymnase. Sur le pont supérieur. Il y a un passage de service qui relie le pont B au pont A, utilisé par le personnel pour transporter les colis sans croiser les passagers. Si nous la portons par ce passage, nous atteignons le pont tribord sans être vus par ceux qui ne dorment pas.
Evelyn se leva.
— Il y a un problème, Julian. Elle ne peut pas marcher seule.
Julian regarda Margaret, qui semblait si fragile entre les draps blancs.
— Je la porterai.
— Vous n'avez pas la force.
— J'ai la force, dit-il, sa voix devenant plus grave. J'ai bien plus de force que vous ne le croyez, Evelyn. Vous ne m'avez jamais demandé pourquoi chaque boucle me laissait intact. Pourquoi je me souviens de tout, moi aussi. Pourquoi je suis le seul qui ne soit pas altéré lorsque le temps se replie.
Sa voix vacilla. Evelyn s'approcha, attentive à chaque nuance.
— Pourquoi ? demanda-t-elle doucement.
Julian détourna le regard vers le hublot. À travers la vitre, l'obscurité glacée de l'Atlantique semblait attendre.
— Parce que je suis déjà mort, Evelyn. Une première fois. Sur ce bateau. Dans un futur que vous n'avez jamais connu. Et depuis, chaque matin recommence avec une obligation que je ne vous ai jamais avouée.
Un silence suffocant emplit la cabine. Evelyn posa sa main sur son bras. Sa peau était froide.
— Qu'est-ce que vous ne m'avez jamais avoué ?
Julian la regarda enfin. Ses yeux, pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, étaient pleins d'une gratitude douloureuse.
— Que mon rôle, dans cette boucle, n'a jamais été de sauver les passagers. Mon rôle, c'était de vous trouver. Et de vous empêcher de faire exactement ce que vous êtes en train de faire.
Evelyn retira sa main, comme si elle avait touché une flamme.
— Vous avez dit que vous étiez de mon côté.
— Je le suis.
— Mais si ma décision de la sauver est précisément ce que vous deviez empêcher...
Julian s'approcha, prenant son visage entre ses mains avec une douceur mortelle.
— Les ordres, Evelyn, sont faits pour être brisés. Je suis de votre côté depuis le premier matin où vous vous êtes réveillée dans cette cabine, avant même de savoir que vous étiez déjà vous. Et si la prochaine boucle doit commencer parce que nous avons sauvé Margaret, alors nous nous retrouverons. Nous nous retrouverons toujours.
Il lâcha son visage, se tournant vers Margaret.
— Je suis prêt à porter le poids du monde pour elle. Et pour vous.
Margaret les observait, un sourire triste aux lèvres.
— Vous êtes certaine de vouloir changer le monde, ma chérie ?
Evelyn regarda la lettre sous son corsage, puis la vieille femme, puis l'homme qui se tenait devant elle, prêt à désobéir à des siècles de lumière avec seulement une lueur vacillante pour tout horizon.
— Oui, dit-elle. Et je veux commencer maintenant.
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