Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 27: The Rowing Race
La cloche de minuit n’avait pas encore fini de vibrer que déjà les couloirs du *Titanic* s’emplissaient d’un bourdonnement inhabituel. Des stewards en livrée frappaient aux portes des cabines de première classe, leurs voix mécaniques répétant la même litanie : *« Exercise de sauvetage. Tous les passagers sur le pont. Veuillez suivre les instructions du personnel. »*
Evelyn échangea un regard avec Julian, adossé au chambranle de la porte de la cabine de Margaret. Ses yeux gris, d'ordinaire si calmes, trahissaient une tension nouvelle.
— Un exercice à minuit ? souffla-t-elle. Personne ne fait ça.
— Non, confirma Julian. C’est une couverture.
— Pour quoi ?
Il haussa les épaules, mais son regard glissa vers Margaret, assise au bord de son lit, les mains crispées sur sa jupe. Evelyn comprit immédiatement. Si le navire procédait à un exercice réel, les canots de sauvetage seraient déployés. Les passagers seraient comptés. Et Margaret, inscrite sur la liste des passagers de deuxième classe, pourrait être conduite vers un canot sans que personne ne pose de questions.
— Ashworth, murmura-t-elle.
— Peut-être. Ou peut-être que Fleet, avant de mourir, avait déjà programmé cela. Quoi qu’il en soit, nous avons une fenêtre. Nous devons la saisir.
Evelyn s’accroupit devant sa grand-mère. Margaret la regarda avec cette expression étrange et douce qu’elle avait chaque fois qu’Evelyn approchait — comme si elle reconnaissait quelque chose sans pouvoir le nommer.
— Chère enfant, que se passe-t-il vraiment ?
— Nous allons vous mettre dans un canot, répondit Evelyn en lui prenant les mains. Vous devez me faire confiance. Vous devez obéir à tout ce que je vous dirai, sans poser de questions. Pouvez-vous faire cela ?
Margaret plissa les yeux. Elle avait été une femme d’esprit, Evelyn le savait — une femme qui avait survécu à la honte, au chantage, à l’abandon de son enfant. Elle n’était pas du genre à obéir aveuglément.
— Pourquoi risquez-vous votre vie pour moi ?
Parce que vous êtes mon sang, faillit dire Evelyn. Parce que si vous mourez, votre fille — ma mère — grandit sans vous, et je ne suis pas sûre de pouvoir supporter une autre boucle où ce manque existe encore.
Mais elle ne dit rien de tout cela. Elle dit juste :
— Parce que vous avez le droit de vivre.
Le couloir grouillait de passagers en robe de chambre et de stewards distribuant des gilets de sauvetage. Julian ouvrait la marche, Evelyn tenant Margaret par le bras juste derrière lui, fendant la foule compacte. Ils bifurquèrent à bâbord par le passage de gymnastique — celui qu'Evelyn avait repéré des boucles plus tôt, un boyau étroit que les stewards ignoraient systématiquement.
Leurs pas raisonnaient sur le pont métallique quand Julian s’arrêta net. Au bout du passage, deux marins bloqueaient l’accès à la coursive des canots tribord.
— Détour, ordonna sèchement l’un d’eux. Bâbord seulement. Femmes et enfants par ici.
Evelyn jaugea la situation. Les deux hommes semblaient fatigués, absorbés par le mouvement général. Ils ne remarqueraient pas une diversion.
— Messieurs, dit-elle d’une voix douce et impérieuse, mon vieil oncle ici présent a besoin d’assistance. Il s’est blessé à la cheville, et je crains qu’il ne puisse poursuivre seul.
Elle désigna Julian, qui leva aussitôt le pied gauche avec une grimace convaincante. Le plus jeune des marins hésita, regardant son collègue.
— On n’a pas le temps…
— Ce n’est pas loin, insista Evelyn en forçant son sourire le plus charmant. Trente secondes suffiront.
Le marin souffla, puis s’avança pour soutenir Julian. Julian, jouant son rôle à la perfection, s’appuya lourdement sur lui, l’entraînant à quelques mètres dans le boyau.
Evelyn se retourna vers Margaret. Elle savait ce qu’elle devait faire, mais chaque seconde lui semblait un supplice. Elle rassembla son courage et plaça une main sur son ventre.
— Attendez, capitula le marin restant. La jeune femme est…
Evelyn leva le menton, laissant la lumière du pont éclairer son visage. Elle n’avait rien préparé, rien répété — elle n’avait jamais été enceinte, n’avait jamais porté d’enfant. Pourtant, lorsqu’elle croisa le regard du marin, elle sut que quelque chose en elle avait changé.
Elle le sentit avant même de comprendre ce qui se passait. Une lourdeur soudaine, une chaleur au creux du ventre. Sa main, posée à plat sur sa robe, sentit une tension nouvelle sous ses doigts — comme si son corps entier avait répondu à l’appel de son mensonge.
Le marin la toisa de la tête aux pieds, sceptique.
— Vous n’avez pas l’air d’une femme enceinte.
— La politesse vous interdit de le savoir, répliqua-t-elle d’un ton pincé. Mais je vous prie de ne pas retarder une dame dans son état.
Elle redressa les épaules, bomba légèrement le ventre — et cette fois, elle le *sentit*. La courbe inhabituelle sous ses doigts n’était pas un artifice. Elle y passa une main et s’arrêta net.
Elle était réellement enceinte. Ce n’était pas possible. Elle n’avait jamais connu d’homme, jamais dans aucune boucle. Et pourtant, la courbe était là, réelle, tangible, sous la fine étoffe de sa robe.
Urgence. Elle perçut un geste du marin vers Margaret, restée en retrait, trop âgée pour susciter beaucoup d’intérêt.
— Allez. Canot numéro sept, là-bas. Prenez ce couloir et tournez à droite.
Evelyn tendit la main, entraîna sa grand-mère sans un mot. Elles s’engouffrèrent dans la coursive baignée d’une lumière ambrée.
Le canot numéro sept était effectivement là. Il pendait à moitié au-dessus du vide, les filières grinçant sous le poids des premières passagères. Un officier en manteau sombre faisait descendre une famille de troisième classe quand Evelyn et Margaret approchèrent.
Evelyn héla une femme en uniforme d’infirmière qui procédait à un décompte.
— Une place pour cette dame. Margaret Doyle, deuxième classe.
— Vous avez des documents ?
Evelyn sortit de sa manche le passeport qu’elle avait subtilisé à la réception. L’infirmière y jeta un coup d’œil rapide, hocha la tête, puis tendit la main vers Margaret.
— Dépêchez-vous, madame. Le canot se remplit vite.
Mais au moment précis où Margaret mettait le pied sur le rebord, une douleur fulgurante traversa le ventre d’Evelyn.
Ce n’était pas une crampe ordinaire. Elle plia en deux, la main plaquée contre son abdomen. La douleur irradiait en vagues, lui coupant le souffle. Son cœur tambourinait dans ses tempes. Elle vit la silhouette de sa grand-mère monter dans le canot, puis tout se brouilla.
— Vous êtes blessée ? demanda l’infirmière en se penchant.
Evelyn voulut répondre que non, que tout allait bien, mais un gémissement s’échappa de ses lèvres. Ses genoux cédèrent. Elle tomba sur le pont, et le monde dansa autour d’elle.
Dans son dernier éclat de conscience, elle vit Julian accourir, ses traits tirés par l’inquiétude. Elle voulut lui dire de faire monter Margaret — maintenant, vite — mais ses lèvres refusèrent de former les mots.
La douleur reflua soudain, aussi brusquement qu’elle était venue. Evelyn inspira profondément, les mains tremblantes. Elle posa de nouveau une main sur son ventre — la courbe avait disparu. Son corps était lisse et vide comme avant.
Phantom, songea-t-elle, la tête emplie d’un bourdonnement effrayant. Le fantôme d’une grossesse qui n’avait jamais existé.
— Le canot, murmura-t-elle. Le canot…
Elle tourna la tête vers le point où se trouvait le canot numéro sept.
Il était vide. Les filières pendaient, inutiles, et l’officier avait disparu. La coursive était déserte — à l’exception de deux stewards qui marchaient vers eux, portant une civière pliée.
— Nous avons reçu un appel pour une passagère malade, déclara le plus grand.
Evelyn n’eut pas le temps de protester. Julian souleva son corps avec une douceur brusque, et la civière se déploya sous elle. Elle laissa sa tête retomber contre le cuir froid, le sang battant encore à ses tempes.
« Nous avons reçu un appel » — les mots résonnaient dans sa tête, aigus comme une alarme. Qui les avait appelés ? Personne n’avait vu sa chute à part l’infirmière. Et l’infirmière venait de disparaître, elle aussi.
Ashworth. Il était là, quelque part, à tirer les ficelles.
Alors que les stewards la portaient vers l’intérieur du navire, Evelyn entendit la voix d’Ashworth — non pas dans son oreille, mais dans sa mémoire : *Si Margaret survit, la boucle entière se réinitialise.*
Il n’allait pas les laisser faire. Il avait déjà gagné. Et eux ne savaient même pas où il se cachait.
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