Les Dernières Vingt-Quatre Heures
Lire le chapitre 29: The Locket's Last Stand
Le couloir de la troisième classe sentait l’humidité et le savon bon marché. Evelyn s’appuyait contre la paroi boulonnée, le souffle court, les jambes encore en coton après son effondrement. Julian marchait devant elle, une lampe tempête à la main, le lettre de Margaret glissée dans la poche intérieure de son manteau.
« C’est là », dit-il en s’arrêtant devant une porte peinte en gris ardoise, numérotée E-114. Un cadenas neuf, brillant, contrastait avec la ferraille rouillée des autres portes.
Evelyn tendit la main. Le métal était froid. « Ashworth ne l’aurait pas laissée sans surveillance. »
— Il a fait mieux que ça. Il a laissé la nurse.
Julian sortit un passe-partout de sa ceinture — il l’avait pris sur le cadavre d’un steward deux boucles plus tôt. Le mécanisme céda avec un claquement sec.
La cabine était plongée dans la pénombre. Une seule veilleuse brûlait sur la table de chevet, jetant des ombres tremblantes sur les murs lambrissés. Margaret Ashworth était allongée sur la couchette inférieure, les mains croisées sur sa poitrine, le visage aussi blanc que la taie d’oreiller sous sa tête.
Evelyn s’approcha. Le souffle de sa grand-mère était un murmure irrégulier, un tissu qui se déchire lentement.
« Elle est plus malade qu’avant », murmura Evelyn.
Julian s’accroupit près d’elle, vérifiant le pouls de Margaret. « Le docteur a dit que c’était une pleurésie compliquée. Mais je crois que c’est autre chose. Regarde. »
Il souleva délicatement le col de la chemise de nuit de Margaret. Sous la clavicule droite, une marque violette s’étendait comme une ecchymose, mais avec des bords nets, dessinant presque un cercle parfait — la forme d’un poing.
« Il l’a frappée ? » Evelyn sentit la colère monter.
— Non. C’est une injection. Quelque chose de chimique. Regarde le point.
Un minuscule trou rouge au centre de la marque. Evelyn recula d’un pas.
« Ashworth. Il l’a droguée. »
— Peut-être pour la faire taire. Ou pour la faire tenir.
Margaret ouvrit les yeux. Ils étaient vitreux, mais une étincelle de conscience y brillait encore — la même étincelle qu’Evelyn avait vue danser dans le regard de son grand-père quand il lui racontait des histoires de mer.
« Evelyn », souffla Margaret. Sa voix était rauque, cassée. « Tu es venue. »
Evelyn s’agenouilla à côté de la couchette, prenant la main ridée de sa grand-mère. « Je suis là. Julian m’a aidée à te trouver. »
Margaret tourna la tête vers Julian, puis revint vers Evelyn. Quelque chose dans son regard changea — une compréhension subite, presque douloureuse.
« Le médaillon », dit-elle. « Tu l’as toujours ? »
Evelyn le sortit de sous son corsage. Le locket d’argent, gravé d’une rose et d’une ancre entrelacées, brillait dans la lumière vacillante. La chaîne était tiède contre sa peau.
« Ouvre-le », dit Margaret.
Evelyn avait déjà ouvert ce médaillon des dizaines de fois. À l’intérieur, un portrait miniature de Margaret jeune femme, un autre d’un bébé aux joues rondes — la mère d’Evelyn, avant qu’Ashworth ne l’abandonne. Rien d’autre.
« Je l’ai déjà ouvert, grand-mère. Il n’y a que tes photos. »
— Pas comme ça. Retourne-le.
Evelyn obéit. Le dos du médaillon était lisse, sans inscription. Mais alors que ses doigts glissaient sur la surface, un bord irrégulier — à peine perceptible sous la patine — attira son attention. Une ligne fine, presque invisible, qui n’avait rien à faire là.
« C’est un compartiment », dit Julian, se penchant.
Evelyn utilisa son ongle pour suivre le contour. Avec un grincement métallique, le fond du médaillon pivota sur une charnière invisible, révélant une cavité de la taille d’un dé à coudre. À l’intérieur, un morceau de papier plié en huit, si fin qu’il semblait fait de pellicule d’oignon.
Elle le déplia avec des mains tremblantes.
C’était une liste de noms. Écrits à l’encre bleue, dans une écriture serrée et précise qui n’était ni celle d’Ashworth, ni celle de Julian.
En tête : « James Fleet ».
En dessous, trois autres noms. Puis, tout en bas, en majuscules appuyées comme si la main avait voulu percer le papier : « EVELYN ASHWORTH ».
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Margaret ferma les yeux. Ses lèvres bougèrent, mais aucun son ne sortit.
« Grand-mère, réponds-moi. »
— Fleet… n’était pas un simple maître chanteur. Il n’avait aucune dette. Il n’avait aucune rancune. Il venait de plus loin que tu ne peux l’imaginer.
Julian se redressa. Une ombre traversa son visage — Evelyn le vit reconnaître un mot que Margaret n’avait pas encore prononcé.
« De quel genre de “plus loin” parlez-vous ? »
Margaret ouvrit les yeux. Pour la première fois, ils étaient lucides — une lucidité terrible, celle d’une femme qui a passé quarante ans à regarder la vérité en face sans jamais pouvoir la dire.
« Du futur », dit-elle. « Il est venu du futur. Pas de la même manière que vous. Vous, vous venez de derrière — vous refaites les mêmes heures. Lui, il venait d’ailleurs, d’un temps qui n’existait pas encore, d’un monde qui n’a jamais pu naître. »
Evelyn resta immobile. Les mots résonnaient dans sa tête comme des cloches.
« Il était agent temporel », continua Margaret. « Envoyé ici pour empêcher une catastrophe. Pas celle du navire — celle qui arriverait bien plus tard, des générations après toi. Une catastrophe que tes descendants devaient provoquer. Un arsenal qui ne devait jamais être construit. Une guerre qui aurait effacé des continents entiers. »
Julian posa la main sur l’épaule d’Evelyn. Elle le sentait trembler légèrement.
« Comment le savez-vous ? » demanda-t-il.
— Parce qu’il m’a tout raconté. La nuit où il m’a fait chanter. Il avait besoin d’un témoin. Quelqu’un qui vivrait assez longtemps pour transmettre la vérité, mais qui resterait suffisamment invisible pour ne pas être traqué. Il a choisi une mère abandonnée — personne ne l’écoutait. Personne ne l’écoute encore.
Evelyn relut la liste. « James Fleet… Les autres noms, c’est qui ? »
— Des branches alternatives. Des versions de lui-même qu’il a éliminées pour garantir que la chaîne ne soit pas corrompue. Chaque nom correspond à une tentative avortée. Un futur que quelqu’un avait voulu préserver. Il les a effacés un par un, comme on arrache les mauvaises herbes.
— Et le dernier nom ? Evelyn tourna le papier vers Margaret. « Pourquoi moi ? Je ne suis pas sortie d’ici. J’ai vécu, j’ai eu des enfants, j’ai vieilli — si je dois être effacée, ça veut dire que Fleet a échoué. »
Margaret secoua lentement la tête.
« Ce n’est pas Fleet qui a écrit cette liste, Evelyn. C’est son successeur. »
Le silence s’étira comme un fil de verre.
« Quand Fleet a compris qu’il ne pouvait pas t’atteindre — que tu étais protégée par le même piège qu’il avait contribué à créer — il a désigné quelqu’un pour reprendre sa mission. Quelqu’un qui avait accès à ce navire, à ce moment précis. Un homme que tu connais. » Margaret serra la main d’Evelyn avec une force surprenante. « Toi qui tournes en boucle depuis des années, dis-moi : qui est le seul élément qui n’a jamais changé d’un cycle à l’autre ? »
Evelyn regarda Julian.
Julian la regarda en retour. Son visage était pâle.
« C’est toi », dit-elle lentement. « Tu es apparu au premier cycle, et tu apparais à chaque fois. Tu es le seul passager que je n’ai jamais vu vieillir ou changer. »
Julian ne répondit pas. Il sortit la lettre de Margaret de sa poche, la déposa sur la table de chevet comme s’il se séparait d’une chose lourde.
« La lettre a attendu cent ans, dit-il. Elle peut attendre encore une boucle. »
Puis il ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Evelyn se leva d’un bond, mais Margaret l’arrêta d’une pression sur le poignet.
« Laisse-le, Evelyn. S’il est ce que je pense qu’il est, il a un choix à faire. Et aucun d’entre nous ne peut le faire à sa place. »
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