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Les Dernières Vingt-Quatre Heures

Lire le chapitre 6: The Iceberg Inquiry

Le quart de navigation sentait le cuir, l’encre et le tabac froid. Evelyn avait feint une curiosité féminine qu’elle ne ressentait pas, les mains crispées sur son réticule, tandis que le navigateur en second — un homme au visage de grenouille mélancolique nommé Mr. Hichens — déroulait une carte marine devant elle.

« Vous voyez, mademoiselle Ashworth, les courants du Labrador descendent jusqu'ici, et… »

Elle n'écoutait pas. Son regard glissait sur les traits bleus de l'océan, sur les lignes de profondeur, sur tout sauf sur ce qu'elle cherchait. Julian se tenait près de la porte, les bras croisés, jouant l'amoureux impatient qui accompagne sa dame dans ses caprices savants. Il ne supportait pas ce rôle ; elle le voyait à la façon dont il tordait sa cravate entre ses doigts.

« …et c'est là que le radiomessage est arrivé ce matin. »

Evelyn sursauta. Hichens lui tendait une feuille de papier jaune, un télégramme plié en quatre.

« Le *Mesaba* l'a transmis vers sept heures. Un grand champ de glace, directement sur notre route. »

Elle lut la dépêche. *Glace — icebergs abondants — entre 41°15' N et 42°30' N… route directe… recommande prudence.* Ses doigts tremblèrent légèrement. Elle avait vu ce télégramme des dizaines de fois, dans des dizaines de boucles, mais toujours de loin, jamais de si près. La paperasse du destin.

« Et le capitaine ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulut légère. Il a modifié notre trajectoire ?

— Modifié ? » Hichens ricana. Il se pencha vers elle, confidentiel, son haleine chargée de gin matinal. « Nous sommes sur l'Olympic Track, mademoiselle. La route la plus rapide, la plus directe. Le capitaine Smith ne va pas ralentir pour quelques icebergs à l'horizon. Il y a une réputation à tenir, des records à battre.»

Evelyn sentit le froid de la feuille jaune contre sa paume. Le message dansait devant ses yeux. *Directement sur notre route.* Et personne ne comptait y prêter attention. Personne ne comptait ralentir, ni virer, ni même doubler la vigie.

« Et si… murmura-t-elle, lâchant la feuille comme si elle brûlait, et si la glace était plus proche qu'on ne le croit ?

— Alors nous la verrons, mademoiselle Ashworth. Le ciel est clair, la lune est haute, et nos vigies ont les meilleurs yeux de l'Atlantique. » Il replia le télégramme, le rangea dans la poche de sa veste avec un geste précis. « Ne vous inquiétez pas pour ces choses-là. Les hommes de la passerelle savent ce qu'ils font. »

Evelyn hocha la tête, mecánica. Elle n'était plus là. Elle était déjà demain — ou plutôt, elle était déjà cette nuit, dans quelques heures, quand la coque allait gémir contre la glace. Sauf que quelque part, dans la mécanique chaotique de ces boucles qui s'empilaient comme des cartes à jouer, quelque chose avait changé. Ce matin, Margaret O'Leary avait ouvert son locket. Ce matin, un steward avait brisé des années de silence pour les inviter. Et ce matin, Evelyn avait lu, de ses propres yeux, le message qui aurait pu tout sauver. S'il avait été écouté.

Julian la rejoignit dans le couloir, ses bottes grinçant sur le linoléum.

« Alors ?

— Le télégramme est explicite. Un champ de glace massif, quarante kilomètres devant nous. » Elle passa une main sur son front, sentant la migraine familière pointer. « Et personne ne va en tenir compte. Pas une minute de retard. Pas un degré de virage. Rien. »

Julian resta silencieux un moment. Un groupe de passagers de première classe les dépassa en riant, une femme en fourrure portant un petit chien aux oreilles bigarrées. Le rire sonnait faux dans les oreilles d'Evelyn, comme toujours dans ces dernières heures.

« Alors le but n'est pas d'empêcher la collision, dit enfin Julian à voix basse.

— Je sais.

— Le but est peut-être de sauver quelqu'un, pas le bateau.

— Je sais. » Evelyn se tourna vers lui, les yeux brillants. « Mais je ne sais pas qui. Ni pourquoi. Ni comment. Et le steward nous attend pour nous le dire, peut-être. »

Ils marchèrent en silence vers le grand escalier. Evelyn comptait ses pas sans s'en rendre compte — 37, 38, 39 — comme elle avait appris à compter les secondes entre les vagues dans les nuits de brouillard, entre les boucles qui se succédaient. Des années de répétition l'avaient rendue superstitieuse malgré elle.

« Tu crois qu'on peut changer quelque chose ? demanda-t-elle soudain. Vraiment ?

Julian s'arrêta au sommet de l'escalier, la lumière des lustres dessinant des ombres dures sur son visage. Il la regarda avec cette intensité qui la déstabilisait toujours — cette impression qu'il savait des choses, des choses anciennes, des choses qu'elle-même avait oubliées.

« Dans une de mes premières boucles, dit-il lentement, j'ai essayé de prévenir le commandant en second. Je lui ai dit que j'étais médium, que j'avais vu la mort du navire en rêve. » Un sourire sans joie tordit sa bouche. « On m'a enfermé dans la cale pendant douze heures, à attendre le médecin du bord. Le médecin est arrivé au moment où le navire a commencé à gîter. »

Evelyn déglutit.

« Et dans une autre boucle ?

— Dans une autre, j'ai trouvé une femme en troisième classe qui pleurait dans un coin, un sac à main serré contre sa poitrine comme un enfant. Elle avait perdu son billet, ou elle l'avait donné à quelqu'un, je ne sais plus. Je lui ai acheté une place en première, je l'ai installée dans une cabine près des canots. » Il baissa les yeux. « Elle était la vingt-sixième personne sur le canot 9. Elle est morte de froid sur une planche de bois, une heure après le naufrage, parce que le canot était trop plein et qu'on l'a jetée dehors pour faire place à un Rockefeller. »

Le silence s'étira entre eux, épais comme l'eau glacée qu'ils connaissaient tous les deux.

« Alors ce n'est pas la peine ? souffla Evelyn.

— Ce n'est pas ce que je dis. » Julian releva la tête, et elle vit quelque chose brûler dans ses yeux — quelque chose de nouveau, de fragile, qui ressemblait à de l'espoir. « Je dis qu'on n'a pas encore trouvé la bonne action. Margaret O'Leary et son locket, le steward et son invitation, la clé en laiton et la chaudière — c'est la première fois que les fils se tissent ainsi. C'est la première fois que des inconnus prennent des risques pour nous parler. »

Il prit ses mains dans les siennes. Sa peau était chaude contre la sienne — une chaleur étrangère dans ce monde de glace et de métal.

« Quelque chose a changé, Evelyn. Pas dans le navire — dans la boucle elle-même. Et si cette fois-ci, nos tentatives échouent, au moins nous saurons que nous avons essayé quelque chose de réel. Quelque chose que les autres versions de nous-mêmes n'ont jamais eu le courage de tenter. »

Elle sentit son cœur battre plus vite. « Et si c'est ça, notre mission ? Changer l'histoire, non pas du navire, mais des boucles elles-mêmes ? »

Julian ne répondit pas. Mais son silence était un assentiment.

Un steward passa près d'eux, chargé d'une pile de linge, et Evelyn remarqua l'ombre qui traversa le visage de Julian. Elle suivit son regard. L'homme était jeune, blond, insignifiant — mais il y avait quelque chose dans sa démarche, dans la façon dont ses yeux glissèrent sur eux sans s'arrêter, qui fit se hérisser la nuque d'Evelyn.

« Il n'est pas notre steward, dit-elle doucement.

— Non.

— Il porte l'uniforme du personnel de pont, mais il n'a jamais été en première classe. Je ne l'ai jamais vu monter ici, dans aucune boucle.

— Le monde change, Evelyn. » Julian serra ses mâchoires. « Et je ne suis pas sûr que ce soit pour le meilleur. »

Il lâcha ses mains, fit un pas vers l'escalier, puis se retourna.

« Trouvons le steward qui nous attend. Il est temps d'apprendre ce qu'il sait. »

Evelyn hocha la tête, mais une pensée glacée lui traversa l'esprit : *et s'il était déjà trop tard ?*

Deux heures s'étaient écoulées depuis leur rencontre avec Hichens. Le télégramme du *Mesaba* était toujours dans la poche de sa veste, son avertissement ignoré. Quelque part devant eux, dans l'obscurité de l'Atlantique, la glace attendait — patiente, muette, inévitable.

Elles avaient douze heures. Douze heures pour percer le secret de Margaret O'Leary, pour identifier l'inconnu qui les manœuvrait comme des pions, pour comprendre pourquoi cette boucle-ci différait des autres.

Et douze heures pour décider si sauver une âme valait mieux que sauver le navire.