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Les Dernières Vingt-Quatre Heures

Lire le chapitre 8: A Glimpse of the Past

Les couloirs de troisième classe sentaient le chou bouilli et la lessive humide. Evelyn retint son souffle en s’adossant contre la paroi de tôle, le cœur cognant contre ses côtes. Julian se tenait à l’angle du couloir, le dos tourné, engagé dans une conversation enjouée avec le veilleur de quart — un homme de la chaufferie, sale et méfiant, que le jeune homme distrayait avec des histoires de chevaux de courses et de dettes de jeu.

— … et c’est là que je lui dis, poursuivit Julian avec son rire de séducteur, que si son étalon ne gagnait pas le derby d’Epsom, je lui rembourserais double la mise qu’il avait pariée sur ma parole.

Le veilleur cracha par terre. — Vous parlez comme quelqu’un qui n’a jamais vu la sueur d’un vrai travailleur.

Evelyn n’attendit pas. Elle glissa le long de la cloison, compta les portes. La troisième à gauche, selon le plan que Julian avait mémorisé lors d’une boucle précédente. Les cabines de troisième classe étaient des cages, alignées comme des tiroirs de cercueil. Elle souleva la latte de bois, passa la tête dans l’entrebâillement. L’air y était plus lourd, chargé d’iode et de misère.

Sur une couchette du fond, une silhouette sous une couverture de laine grise.

Evelyn entra, le cœur en feu.

— Margaret ? chuchota-t-elle.

La forme ne bougea pas. Evelyn fit trois pas, s’accroupit au bord du lit. La lumière d’une ampoule tremblotante, suspendue à un fil nu, tombait en biais sur le visage de la vieille femme. Ses yeux étaient clos, ses mains croisées sur sa poitrine, plus jaunes que le matin même. Elle semblait dormir, mais sa respiration était un souffle court, une mécanique fatiguée.

Evelyn lui toucha l’épaule. La paupière battit. Une seconde s’écoula, puis l’iris apparut — noisette, strié d’or, avec cette petite tache foncée au coin que l’on voit seulement quand on connaît quelqu’un depuis l’enfance.

Evelyn retint un cri.

Non.

C’était un visage de son passé. Un visage qu’elle avait vu penché au-dessus de son lit d’enfant, qui lui racontait des histoires de marins et de tempêtes dans des frocs d’accent irlandais. Un visage qu’elle avait enterré quatre ans plus tôt, en grande pompe, avec des roses blanches et un cercueil en acajou, à Brooklyn.

— Grand-mère ? souffla-t-elle.

Margaret ouvrit les yeux, mais ils ne se focalisèrent pas sur Evelyn. Ils semblaient regarder quelque chose de très loin, par-delà les cloisons de tôle et le plancher de chêne, par-delà la mer et les années.

— Tu es venue, dit la vieille femme d’une voix rauque, gorgée d’âge et d’eau salée. Je savais que tu viendrais. Le temps t’a mêlée aux nœuds de la corde, mais tu es venue.

Evelyn ne pouvait plus bouger. Le monde se dérobait sous elle. Margaret O’Leary était morte d’une pneumonie en 1908. Evelyn avait tenu sa main moite, avait vu l’agonie, le souffle qui s’arrête, le silence qui remplit la chambre. Elle avait porté le deuil d’une veuve noire pour une femme qui n’était pas sa mère mais qui l’était par défaut, par amour, par cette certitude d’enfance que les grands-parents sont des parents en retard.

— Vous êtes morte, finit-elle par articuler.

Margaret rit, un son qui ressemblait à des graviers qui roulent.

— Morte ? Qui t’a dit ça ? Qui t’a jamais dit ça, Evelyn ? Moi, je n’ai jamais dit ça.

— Vous êtes décédée dans ma maison, à New York. J’étais à votre chevet.

Margaret secoua la tête, très lentement, comme on secoue une migraine.

— On ne m’a jamais enterrée à New York, mon enfant. On m’a enterrée ici.

Elle tapota la couverture, du dos de la main.

— C’est mon cercueil, ce bateau.

Evelyn se releva d’un bond, la main plaquée sur la bouche, pour étouffer ce qui aurait été un hurlement. Les larmes lui montaient, chaudes, amères.

— Non, murmura-t-elle. Non, ce n’est pas possible. Vous n’étiez pas censée…

— Être sur le manifeste ? Je ne suis pas sur le manifeste. Pas sous ce nom. Pas avec ce visage. Je suis une anomalie, comme toi.

Evelyn vacilla. Elle recula jusqu’à la porte, les mains à plat sur les lattes de bois, cherchant une sortie dans une pièce qui devenait une chambre à gaz. Quelque chose se brisait en elle — la certitude qui lui avait permis de traverser toutes ces boucles, l’idée que ce drame était un mystère extérieur, un puzzle à résoudre, un jeu contre la fatalité. Mais c’était son sang qui était mêlé à ce drame. Sa chair. Ses fantômes ressuscités.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, la voix tremblante d’une enfant. Pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi maintenant ?

Margaret essaya de se redresser, y parvint à moitié, retomba sur sa couchette dans un souffle rauque.

— Il y a une dette, Evelyn. Une dette ancienne, de ton grand-père. Un nœud qu’il a serré et qu’il n’a jamais su défaire avant de partir en mer. Et le nœud, il se défait ici. Ce bateau porte des secrets plus lourds que l’eau qui l’attend.

Evelyn recula, secouant la tête.

— Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Vous êtes morte. Vous étiez morte.

— Et toi, tu es vivante, mais tu te réveilles tous les matins au même endroit. Qui de nous deux est dans l’erreur ?

Evelyn n’écoutait plus. Elle ouvrit la porte de la cabine, glissa dans le couloir, et se mit à courir. Le fer résonnait sous ses pas. Elle monta l’escalier de fer, passa devant un passager qui la regarda, effrayé. Elle haletait. Le mot « grand-mère » tournoyait dans son crâne comme un oiseau enfermé dans une cage chaude.

Elle atteignit le pont D, le couloir des troisièmes classes, et s’appuya contre une rambarde de sauvetage, le souffle coupé, le regard perdu vers l’eau noire et lisse.

— Evelyn ?

Julian apparut derrière elle, essoufflé.

— Le veilleur a fini par partir. Qu’est-ce que tu as vu ? Dis-moi.

Elle leva vers lui un visage ravagé par les questions — un visage qui semblait vieilli de dix années en quelques minutes.

— Ce n’est pas une passagère, souffla-t-elle. C’est ma grand-mère. Elle est morte en 1908. Je l’ai enterrée. Et pourtant elle est ici, sur ce bateau, avec une clé et un message qui me désigne par mon nom.

Julian blêmit. Il ouvrit la bouche, la referma, puis sortit de sa poche intérieure la liste des passagers qu’il avait dérobée — un document qu’il gardait, désormais, sans le regarder.

— Lève les yeux, dit-il, la voix blanche.

Evelyn obéit. Sur le document, à la main, à la ligne correspondant à la cabine de Margaret, quelqu’un avait écrit, en encre bleue, une date et une note :

*1908 — Décédée à New York, réf. acte 2041-B, Brooklyn.*

La note datait d’avant le départ. Quelqu’un savait depuis le début que la femme du troisième classe était une morte ressuscitée. Quelqu’un avait inséré Margaret O’Leary sur ce bateau — pas pour la sauver, mais pour qu’elle puisse remettre le message à Evelyn avant le naufrage.

Evelyn leva les yeux du document. L’océan, au loin, commençait à se rassembler en ondulations trop régulières. Quelque chose approchait — elle sentait le froid, le goût de sel, la pression qui tombait.

— Ce n’est pas un accident, chuchota-t-elle. Ce n’est jamais été un accident. Quelqu’un a orchestré ce boucle pour nous. Et ce quelqu’un connaît mon nom, mon passé, et mon sang.

Julian posa une main sur son épaule — elle la sentit, tout abandonnée qu’elle était, comme une ancre.

— Alors ce n’est plus une question de savoir qui doit être sauvé, dit-il. C’est une question de savoir qui nous traque.

Elle regarda derrière lui, vers le haut du pont, où une silhouette blonde en uniforme blanc observait, immobile, avant de disparaître dans une coursive.