Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 12: The Cursed Cargo
L’obscurité de la cale sentait le sel, le bois humide et la peur. Mack était adossé à la paroi, les poignets liés par une corde rugueuse, et il comptait les planches au-dessus de sa tête pour ne pas penser à Liam. À côté de lui, Rosa respirait trop fort, Abigail serrait contre elle le journal qu’elle n’avait plus, et Pete psalmodiait une prière que sa sœur morte lui avait apprise.
Les hommes de Cruz avaient verrouillé la porte de la cabine de stockage, et un marin armé montait la garde dehors. Mack entendait ses bottes grincer sur le pont. Une, deux, trois minutes. Puis des voix. Cruz, quelque part, donnait des ordres. Il voulait l’or. Il voulait tout.
— Il va revenir, chuchota Abigail. Il va nous interroger un par un.
— Qu’il essaie, répondit Mack.
Rosa ne dit rien. Depuis sa trahison, elle évitait son regard. Mack n’avait pas le temps pour la rancune. Pas avec Liam dont le corps était enroulé dans une bâche sous le pont, pas avec les cent vingt-trois âmes qui attendaient la nuit tombée.
— Les fantômes, murmura Pete. Lui a dit qu’ils viendraient dans la nuit. On est piégés ici.
— Alors on va prier pour que Cruz ouvre cette porte avant eux, dit Mack.
La porte s’ouvrit deux heures plus tard, mais pas pour eux. Un cri déchira la nuit, un cri d’homme, suivi d’un fracas de bois et de métal. Les cris se multiplièrent. Des ordres, des jurons, puis des hurlements de terreur pure. À travers la porte, Mack entendait des pas précipités. Le pont tremblait.
Abigail se redressa d’un coup.
— Ça commence.
— Ou ça finit pour eux, répondit Mack en tendant ses poignets. Coupe-moi ça.
Rosa sortit un couteau de sa botte sans un mot. La lame tranchai la corde. Mack se leva, les poignets marqués de rouge, et colla son oreille contre la porte.
Dehors, un marin hurlait : « Ils sont partout ! Ils sortent des planches ! » Puis une rafale de coups de feu. Des impacts sourds. Les balles ne servaient à rien contre eux, Mack le savait. Il avait vu Liam mourir sans comprendre.
— On n’a qu’une chance, dit-il en attrapant une barre de fer dans un coin. Quand cette porte s’ouvre, on fonce. Pete, tu protèges Abigail. Rosa, tu restes sur moi.
— Je ne te dois plus rien, dit Rosa, mais elle rangea le couteau et se leva.
Il n’y eut pas de temps pour discuter. La porte vola en éclats sous un corps humain propulsé contre elle. Mack écarta le marin inconscient d’un coup d’épaule et déboula dans le couloir. Autour de lui, la scène tenait de l’enfer marin. Des brumes argentées glissaient le long des parois du navire. Des visages déformés apparaissaient dans les reflets des lanternes. Croft, le premier officier de Blackwood, était reconnaissable à son regard vide et à sa pomme d’Adam offerte. Ils flottaient au-dessus des hommes terrassés.
Cruz était acculé contre le mât principal, un pistolet dans chaque main, tirant dans toutes les directions. Les balles traversaient les spectres. Derrière lui, son coffre était ouvert et ses hommes s’étaient enfuis en abandonnant tout.
— Donovan ! hurla-t-il en le voyant. C’est toi ! C’est toi qui as réveillé ça !
— Je t’avais prévenu ! lui cria Mack. Pose le pistolet et cours !
— Je ne fuis pas un fantôme de merde !
Un spectre au visage ouvert, la mâchoire pendante, se matérialisa juste devant lui. Cruz tira. Le spectre ne broncha pas. Il tendit une main à moitié squelettique vers la poitrine de Cruz, et ce dernier recula, frappé par une terreur qu’il ne chercha même plus à maîtriser. Il courut, abandonnant son coffre, ses hommes, tout.
Il se rua vers la passerelle arrière. Mack cria aux siens :
— Le canot ! Il va prendre le canot !
Rosa était déjà en mouvement. Elle bondit par-dessus un rambarde pour couper la voie au capitaine pirate. Mais Cruz fut plus rapide. Il bouscula un matelot, attrapa un sac de toile posé près du gouvernail, et bascula par-dessus bord dans le canot amarré. Une silhouette spectrale tenta de le saisir au vol, mais manqua son ombre. Le moteur du canot toussa, cracha, puis rugit.
Mack se pencha au bastingage et regarda le canot s’éloigner dans la nuit, toutes lumières éteintes. Cruz disparaissait.
— Il a pris un sac, dit Abigail, soudain grave. Qu’est-ce qu’il y avait dans ce sac ?
Mack ne voulait même pas l’envisager. Il se retourna vers le pont, cherchant du regard la cachette où ils avaient glissé le paquet de Blackwood une heure avant l’arrivée de Cruz. Une planche descellée sous la cale aux cordages. Il descendit quatre à quatre, força la planche, et sa main ne rencontra que le vide.
Le paquet n’y était plus.
Abigail le rejoignit, pâle comme un drap.
— Mack ?
— Il l’avait pris. Il devait le prendre depuis le début. Cruz a fouillé la cale après la première rafle. Il ne savait peut-être pas ce que c’était, mais il l’a pris.
— Il faut aller lui reprendre, dit-elle.
— Et comment ? Le Sea Serpent est lent comme une barrique. Et il a du carburant. On a peut-être la moitié d’un réservoir.
Rosa apparut en haut de l’escalier, le visage éclairé à contre-jour par une lune rougeâtre qui perçait enfin les nuages.
— Il a laissé ses hommes derrière, dit-elle. Ils se sont rendus. Ceux qui ne se sont pas noyés en sautant par-dessus bord.
— On s’en fiche, des hommes, répondit Mack en frappant une poutre. Le journal est perdu. Le paquet est perdu. Sans les lettres, sans la preuve, on n’a rien pour convaincre l’amiral. Et sans ce voyage accompli, la malédiction ne peut pas être brisée.
Pete descendit à son tour, tenant une lanterne vacillante. Son visage était marqué par les cernes, mais ses yeux étaient clairs.
— Peut-être que non, dit-il doucement. Peut-être que la malédiction ne tient pas au paquet, mais au voyage. Ce qui compte, c’est la destination. Le lieutenant l’a écrit : il devait livrer un paquet à l’amiral. Mais si on arrive avec les lettres qu’on a copiées du journal, avec l’histoire, qu’est-ce qu’on fait ? On raconte. On raconte la vérité.
— Les amiraux ne croient pas aux fantômes, Pete, dit Mack.
— Ils croient aux lettres manuscrites et aux sceaux de cire, répondit Pete. Abigail a le journal. On a des extraits. Et si le paquet contient des preuves, Cruz va les garder sans savoir quoi en faire. On l’a vu : il ne lit pas. Il voyage léger. Il pensait probablement que c’était des cartes de trésor.
Abigail haussa un sourcil, puis sortit le journal de sa veste. Elle l’avait gardé sur elle, sous sa chemise, et Cruz ne s’était même pas donné la peine de la fouiller. Entre ses doigts, elle tripotait les pages cornées.
— Il y a une chose que j’ai remarquée, dit-elle. Quelque chose que je n’ai pas souligné au capitaine.
— Vas-y, dit Mack.
— Les lettres sont écrites à un amiral de la flotte de l’Atlantique, oui. Mais la destination n’est pas une base anglaise. C’est une île privée, au nord, qui appartenait à une famille de marchands de Bristol. L’amiral l’avait achetée pour sa retraite. Blackwood devait accoster à Santa Catalina del Norte, au large de la Floride. Ce n’est pas le paquet qui compte. C’est l’endroit.
Mack resta silencieux. Il compta les planches du plafond, comme il l’avait fait prisonnier. Une. Deux. Trois.
— Donc tu me dis que la seule façon de briser la malédiction, c’est d’accoster sur une île privée au nord, avec un carnet volé et une histoire de fantômes que personne ne croira ?
— C’est mieux que rien, dit-elle. Et c’est mieux que mourir ici.
Rosa entra dans la cale et s’arrêta devant eux. Dans la lumière de la lanterne, son visage était dur, mais ses yeux trahissaient une fatigue qu’elle ne voulait pas montrer.
— Je connais quelqu’un à Nassau, dit-elle. Un contrebandier qui nous donnera du carburant contre du silence. Mais on ne peut pas tenir à trois.
— Quatre, dit Mack.
— Quatre, corrigea-t-elle avec un léger temps de réponse.
Il tendit la main vers le journal, et Abigail le lui confia. Il le feuilleta rapidement jusqu’à la page finale, celle où Blackwood avait pressé son tampon officiel, celle où l’amiral était mentionné par son nom complet. Le hasard était cruel et capricieux.
— Bon, dit Mack en refermant le journal. On a un âtre, un carnet, un équipage réduit et trente hommes de Cruz qui se rendront à la première autorité qu’on croise. On fonce vers le nord. On reprend ce paquet à Cruz avant qu’il ne découvre sa valeur. Si on ne le récupère pas, on trouvera un autre moyen. Mais on ne mourra pas ici. Pas ce soir. Pas demain.
Il glissa le journal dans sa ceinture, puis se tourna vers Rosa.
— Tu connais le moteur de ce bateau ?
— Je l’ai installé, répondit-elle.
— Alors donne-nous ta vitesse. Tout ce qu’elle a. On a cinq jours avant que Reyes ne vienne chercher son argent et nous trancher la gorge.
Il monta sur le pont, suivi des autres, et leva les yeux vers la lune émergeant des nuages. Les spectres avaient disparu, mais il sentait leur présence sous ses pieds, dans les cales, entre les planches. Liam quelque part dans le vent. Maria peut-être aux côtés de Pete. Les cent autres âmes patientaient encore.
Mack prit la barre. Il ignorait ce que l'île renfermait, mais pour la première fois depuis des heures, ils avaient une direction.
Le Sea Serpent quitta la zone sinistre dans un grondement de moteur poussé à pleine puissance, disparaissant dans la nuit, mais laissa derrière lui une traînée de vagues phosphorescentes qui semblaient suivre un instant, comme si quelque chose nageait en silence sous la quille.
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