Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 13: The Chase North
Le ciel avait viré au plomb au-dessus de la proue, et l’horizon nord se brouillait dans une muraille de gris anthracite. Mack tenait la barre d’une main, l’autre crispée sur la carte dépliée qu’il avait protégée de l’embrun. Le ronron des moteurs du *Serpent de Mer* s’élevait d’un cran, et sous ses pieds, la coque vibrait comme une bête qu’on talonne.
Il jeta un œil par-dessus son épaule. Rosa se tenait à l’écart, adossée au bastingage, les bras croisés. Elle ne l’avait pas regardé depuis qu’ils avaient largué les amarres de l’îlot de Cruz. Abigail, elle, était accroupie près de la cabine, le nez dans le journal qu’elle avait récupéré — ou plutôt, celui que Cruz avait laissé tomber dans sa fuite précipitée. Une maigre consolation.
— Tu veux bien m’expliquer pourquoi on fonce vers un mur d’eau ? lança Rosa, sans lever la tête.
Mack ne répondit pas tout de suite. Il ajusta le cap de trois degrés bâbord, les yeux rivés sur la carte. L’île privée qu’Abigail avait dénichée dans le journal de Blackwood se trouvait à deux cents milles au nord-est des Bahamas, un point perdu que les cartes marine ne nommaient même pas.
— Parce que Cruz a pris le colis, finit-il par dire. Et ce colis est la seule chose qui peut nous débarrasser de ces saletés de fantômes.
— On ne sait même pas ce qu’il y a dedans, coupa Abigail, fermant le journal d’un geste sec. Le capitaine Blackwood n’avait pas pris la peine de le décrire. Juste qu’il devait être remis à un certain amiral, et que son premier officier, Croft, avait voulu le voler.
— Et que tout l’équipage est mort pour lui, ajouta Mack. Ça me suffit comme indication de valeur.
Rosa ricana, un son sans joie.
— Valeur. Tu parles toujours de valeur, Mack. Mais regarde-toi : trente pièces dans les mains de ton créancier, un homme mort sur ton pont, et un autre qui voit sa sœur morte partout. Et tu veux encore courir après un paquet de plomb ?
Mack tourna la tête vers elle, lentement. La pluie commençait à fouetter le pont de biais, des gouttes grasses et chaudes qui annonçaient l’orage.
— Tu as raison, dit-il. Il est temps que tu saches tout.
Il coupa le pilote automatique et se retourna pour lui faire face. Abigail s’approcha, le journal serré contre sa poitrine, les yeux brillants de curiosité.
— Jake, commença Mack. Mon ancien binôme. On plongeait ensemble depuis dix ans. Il était le seul à qui j’aurais confié ma vie sans poser de question.
— Tu ne parles jamais de lui, dit Rosa. On croyait qu’il avait simplement arrêté.
— Il n’a pas arrêté. Il a disparu, il y a deux ans, au large de la Floride. On travaillait sur une épave de contrebande, un navire espagnol coulé en 1840. Rien à voir avec la Santa Catalina, on ne le savait pas. Une nuit, Jake est descendu seul pour vérifier la soute. Il n’est jamais remonté.
Mack marqua un temps, la gorge serrée.
— On a cherché pendant des semaines. Aucune trace. Pas de corps, pas de message. Juste… son casque, posé sur le rebord d’un échoppe à Nassau, trois mois plus tard.
— Son casque ? s’étonna Abigail. Qui vendrait un casque de plongée ?
— Un type qui n’avait pas l’air de savoir ce qu’il vendait. Je l’ai acheté. Il était rayé à l’intérieur, comme griffé par des ongles. Depuis, je me dis que Jake a peut-être trouvé l’épave avant moi. Qu’il a pris de l’or. Et que le bateau l’a gardé.
Le silence qui suivit n’était troublé que par le grondement du moteur et les premiers roulements de tonnerre.
— Tu penses que Jake est mort à cause de la malédiction, souffla Abigail.
— Je pense qu’il est peut-être encore là-bas. Ou que ce qu’il a pris l’a enveloppé avec eux, dans ce truc entre deux mondes. C’est pour ça qu’on va à cette île. Pour terminer ce que Blackwood a commencé. Pour rendre le colis et espérer que son fantôme nous laisse tranquilles — et celui de Jake.
Rosa ouvrit la bouche, mais un cri de Liam, perché dans le nid de pie, la coupa.
— Bateau à l’avant ! Cap nord-est, allure rapide !
Mack attrapa ses jumelles, les braqua vers l’horizon. La silhouette était tordue par la brume de pluie, mais il la reconnut aussitôt : la coque blanche et le mât incliné du yacht de Cruz, qui filait droit vers la ligne de grain.
— Il fonce vers l’île, dit-il. Il doit avoir trouvé notre cap dans le journal avant de le laisser tomber.
— Ou il a des hommes qui savent lire une carte, lâcha Rosa, avec une amertume qui n’était pas entièrement feinte.
Mack abaissa les jumelles.
— On ne le laisse pas arriver le premier avec le colis. On ne sait pas encore qui est l’amiral sur cette île, mais si Cruz lui remet le paquet avant nous, la malédiction ne se brisera peut-être jamais. Ou pire : elle changera de mains.
Il poussa les manettes des gaz à fond. Les moteurs hurlèrent, protestèrent, et le *Serpent de Mer* bondit en avant, soulevant une moustache d’écume.
— Mack, c’est un orage de catégorie deux, dit Abigail, scrutant le baromètre. Tu nous envoies dedans sans préparation.
— Le jour où on est préparés à un truc comme ça, on ne devrait pas être en mer. Tiens-toi à quelque chose.
Les premières lames frappèrent le flanc tribord comme des poings. Le bateau tangua violemment, souleva une gerbe d’eau qui s’abattit sur le pont avec un bruit de gueule ouverte. La pluie se fit oblique, cinglante, et le ciel s’assombrit d’un coup, comme si quelqu’un avait tiré un rideau sur le soleil.
Rosa traversa le pont en courant, les cheveux plaqués sur le visage, et s’accrocha au bastingage à côté de Mack.
— Tu sais que ce bateau peut encaisser, mais pas à l’infini, cria-t-elle pour couvrir le vent. Et on a à peine assez de fioul pour faire ces deux cents milles. Si tu forces les machines pendant l’orage, on finira à la dérive.
— Alors ce sera à la dérive, avec un colis maudit, répondit Mack. La meilleure des situations.
Il jeta un œil au radar. Le signal de Cruz traçait une trajectoire ouest-nord-ouest, droit vers l’île privée marquée d’une croix à l’encre jaunie dans le journal. La distance les séparant était tombée à douze milles, et elle se réduisait de minute en minute.
— Il connaît un raccourci, grogna Mack. Il contourne le récif de Sable, là où la carte marine ne montre rien.
— Comment peut-il connaître le coin ? demanda Abigail, surgie derrière lui, trempée jusqu’aux os.
— Parce qu’il n’est pas arrivé ici par hasard la première fois. Quelqu’un lui a parlé de la Santa Catalina. Quelqu’un qui connaît l’histoire de cette épave mieux que moi, et mieux que Blackwood lui-même.
Il laissa la phrase en suspens, le regard fixé sur la ligne d’horizon où la coque blanche de Cruz disparut dans un écran de pluie torrentielle.
Puis il se tourna vers Rosa, sa voix soudain basse et dure.
— Je sais que c’est toi qui lui as parlé de nous. De la position du bateau. La seule chose que je ne sais pas, c’est pourquoi.
Rosa blêmit, mais ne détourna pas le regard.
— Il m’a proposé une sortie. Une vraie. Pas des lagons infestés de requins et des cargaisons de contrebande. Une vie.
— Et qu’est-ce qu’il t’a proposé d’autre ? demanda Mack. Qu’est-ce qu’il t’a dit sur cette île, sur l’amiral, sur le colis ?
Rosa baissa les yeux. L’eau dégoulinait de son menton.
— Il a dit qu’il savait où se trouvait Jake.
Les mots tombèrent comme une ancre dans la cale. Mack ne bougea pas, mais ses doigts se crispèrent sur la barre jusqu’à ce que les jointures blanchissent.
— Où ?
— Il n’a pas précisé. Il a dit qu’il me le donnerait une fois le colis en main. Que c’était sa monnaie d’échange.
Le tonnerre roula si près que le mât vibra. Mack les regarda toutes les deux, puis fixa la ligne de pluie droit devant.
— Alors on met les gaz à fond, dit-il. Et on lui arrache le colis, et l’information. Dans cet ordre.
Il poussa encore un cran les manettes. Le moteur gémit, mais la coque fendit une lame de quatre mètres qui s’écrasa sur le pont, et le *Serpent de Mer* bondit en avant, droit dans la gueule de l’orage.
Droit vers Cruz.
Droit vers Jake.
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