Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 14: The Siren's Outcrop
Le Siren’s Outcrop se profila à l’aube comme une rangée de dents noires cassées sur l’écume. Mack coupe les moteurs et laisse le Sea Serpent glisser dans l’eau calme entre deux masses de rochers couverts d’algues et de bernacles. L’air sent le sel et le fer rouillé.
— Là, dit Rosa, pointant du doigt par-dessus la proue.
Une coque blanche, échouée sur le flanc, la proue tournée vers le récif comme un animal blessé fuyant un prédateur. Le *Marlin de Cruz*. Mack plisse les yeux. Pas un signe de vie sur le pont.
— Il a touché le récif, murmure Liam depuis la timonerie, mais il se fige et se reprend. On dirait qu’il a été poussé.
Personne ne souligne l’évidence. Depuis trois jours, les fantômes suivent leur sillage. Mack sent le poids des pièces d’or dans sa poche, celles qu’ils ont gardées pour payer le carburant, et il regrette de ne pas les avoir jetées par-dessus bord.
— Abel, Abigail et moi, on débarque. Rosa, tu restes aux commandes. Si on n’est pas revenus dans deux heures, tu quittes le mouillage et tu rentres à Nassau.
Rosa ouvre la bouche pour protester, puis ferme. Elle sait ce qu’il fait. Il lui donne une chance de les trahir une fois de plus, ou de prouver qu’elle est restée. Mack ne la regarde pas quand il attrape sa lampe torche et le pistolet qu’il porte en bandoulière.
Le canot pneumatique tangue à travers les rochers. Le Marlin de Cruz est une petite goélette de douze mètres, blanchie par le soleil, maintenant rayée de sang.
Le sang est partout. Éclaboussures sur le pont, traînées le long du plat-bord, une main ouverte et figée contre l’écoutille, comme si son propriétaire avait tenté de se hisser avant d’être arraché.
— Merde, souffle Abel.
Mack pose un pied sur le pont du Marlin. Ses semelles crissent dans une flaque encore humide. Le silence n’est pas naturel – pas celui d’un navire vide, ni celui d’une tempête passée. C’est un silence qui attend.
— Cruz ! appelle-t-il.
Rien. Le vent soupire dans les cordages comme une voix qui traîne.
— Il y a quelqu’un ici, murmure Abigail. Elle tient le journal de Blackwood contre sa poitrine, les jointures blanches. Je le sens.
Mack avance vers la cabine principale. La porte est arrachée de ses gonds. À l’intérieur, la couchette est renversée, les cartes marines déchirées. Mais Mack ne regarde pas les cartes. Il regarde l’homme – ou ce qui reste de lui – étendu sous le hublot, les yeux ouverts mais absents, les mains posées sur la poitrine comme pour un enterrement. Deux autres marins sont entassés dans la cambuse, leurs souffrances figées sur leurs visages.
Aucune trace de combat. Aucune balle. Juste des hommes morts d’effroi.
— Les fantômes les ont pris, dit Abel. Pourquoi pas nous ?
— Parce qu’on n’a pas touché les pièces, répond Mack. Cruz, lui, n’a pas pu se retenir.
L’île s’élève à quelques centaines de mètres, une masse verte couronnée de falaises blanches. La carte d’Abigail montre une baie abritée au nord-est, accessible par un passage étroit entre les récifs. Mack laisse Abel sur le canot et gravit la pente avec Abigail, le pistolet à la main. La jungle est épaisse, imprégnée d’humidité et de cris d’oiseaux invisibles. Abigail s’arrête.
— Là, dit-elle, un doigt vers la base d’un affleurement calcaire.
L’entrée d’une grotte, large d’un mètre à peine, masquée par une vigne rampante. Des traces de pas récentes mènent à l’intérieur, et une odeur forte de vieux bois et de renfermé flotte.
Mack allume la torche. La grotte descend en pente douce, puis s’ouvre sur une chambre naturelle. Et là, posé sur une caisse en bois, intact, sans une éraflure, trône le paquet scellé de Blackwood.
— Qu’est-ce qu’il fout ici ? dit Abigail.
— Cruz devait faire une pause avant de traverser le récif. Il a caché la prise dans la grotte en attendant la marée.
Mack s’approche. Sa main touche le papier ciré, le sceau à la cire rouge, encore intact.
— On l’a, souffle-t-il.
Un bruit derrière eux. Le frottement d’une semelle sur le gravier. Mack pivote, le pistolet levé.
Cruz se tient en pleine lumière, torse nu, le visage couvert de poussière et de sang séché. Ses yeux sont trop vides, trop enfoncés. Dans sa main droite, un sac de toile tinte au moindre mouvement, et Mack sait avant même de voir l’or que Cruz en a pris.
— Donovan, dit Cruz, la voix grave. Tu l’as trouvé. Parfait. J’ai cru que je devrais te chasser.
— Recule, Cruz. Le sac à terre.
Cruz rit – un rire sec, sans joie.
— J’ai trouvé l’or, Donovan. Des centaines de pièces. Mais elle ne les voulait pas. Elle a dit que ce n’était pas assez.
— Qui ? dit Mack, la gorge serrée.
Cruz fait un pas de plus. Sa main libre tremble. La lampe de Mack projette des ombres impossibles sur les parois – des silhouettes qui ne correspondent à aucun corps vivant.
— Elle m’a demandé de revenir au navire. Elle a dit que je devais l’aider à finir ce qui était commencé. J’ai refusé. Alors elle a pris mes hommes, un par un, et elle m’a montré ce qu’elle leur faisait. Maintenant elle me demande. Je ne peux pas dire non. Je ne peux plus dire non.
Il lance le sac. Les pièces s’écrasent entre eux, roulant aux pieds de Mack. Abigail pousse un cri étranglé. Cruz bondit – un réflexe de désespoir animal. Mack lève le pistolet, mais Cruz est déjà sur lui, les doigts cherchent sa gorge. Le canon part dans un bruit sourd qui écrase l’air – Cruz s’effondre, la moitié droite de son visage en sang de l’impact, la tête heurtant le sol.
Mack reste immobile, le souffle rauque. Il n’a pas tiré la seconde balle. Il ne l’a pas fait.
Il pose le pistolet, saisit Cruz par les épaules et le ceinture avec une corde qu’il tire de son sac.
— Qu’est-ce que tu fais ? chapitre Abigail. Il a essayé de te tuer.
— Et je le laisserai au récif avec de l’eau et de la lumière. S’il meurt, son âme n’est pas à moi. Je ne veux pas un trois-cent-vingt-quatrième fantôme sur mon passage.
Elle ne répond rien. Mais sa main vient serrer le bras de Mack, brièvement, avant de se retirer.
Dans le canot, Abel regarde le paquet posé au fond avec le même respect qu’on réserve à une bombe.
— On le ramène au navire ? demande-t-il.
— On le ramène, dit Mack.
Le chemin du retour paraît trois fois plus long. Dans la baie, le Sea Serpent l’attend, Rosa sur le pont, les yeux rivés sur eux. Mack hisse le paquet à bord et le pose dans la cabine, à l’écart des couchettes et des viviers. Puis il reste seul un instant, les mains sur la caisse.
Le silence autour de lui se resserre. Et quelque part, sous le navire, dans la grande masse bleue vert sombre, un poids bouge. Mack ne peut pas le voir. Mais il le sent. Il le sent comme on sent un bateau couler sous ses pieds.
— Qu’est-ce que vous êtes ? murmure-t-il.
La réponse ne vient pas de la mer. Elle vient de son propre souvenir – la voix de Jake, la dernière fois qu’il l’avait entendu, haletante dans le téléphone satellite. *Mack, s’il te plaît. Si tu trouves le journal, ne l’ouvre pas. Ne l’ouvre jamais.*
La porte s’ouvre. Abigail entre, le visage grave.
— Ils ont tué ses hommes, dit-elle. Mais ils ne l’ont pas tué, lui. Pourquoi ?
Mack secoue la tête.
— Parce qu’il a pris les pièces. Il est marqué. Ils le feront vivre jusqu’à ce qu’il devienne l’un d’eux.
— Ou jusqu’à ce qu’ils n’aient plus besoin de lui.
Elle s’assied en face de lui, ouvre le journal de Blackwood, et Mack voit quelque chose changer dans ses yeux – une réticence, une crainte qu’il n’avait jamais vue auparavant.
— Cette île n’est pas une île, dit-elle. C’est un cimetière. D’anciens marins, des navires entiers, ils se sont échoués ici depuis des siècles. Et la grotte que Cruz a trouvée – elle est creuse. Elle descend sous le niveau de la mer.
— Et alors ?
— Et alors le paquet n’a jamais été destiné à être livré ici. Il était destiné à être descendu, par un homme mort volontaire, jusqu’au fond du gouffre.
Le silence retombe. Mack regarde le paquet, puis le visage d’Abigail, pâle à la lueur de la lampe.
— Qui a écrit ça ? demande-t-il.
— Le même écrivain qui a décrit ton ami Jake. Elle ferme le journal. Voici sa date de mort. Mack.
Il ne demande pas la date. Il ne veut pas la connaître. Mais elle est déjà là, entre eux, comme une lame posée sur la table.
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