Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 15: The Package
L’aube sur le Siren’s Outcrop était d’un gris sale, la mer encore gonflée par la tempête de la veille. Mack se tenait près du gaillard d’avant, les mains serrées sur la rambarde, les yeux rivés sur le paquet scellé posé sur le pont, entre Rosa et Abigail. Le vent qui séchait les voiles semblait porter avec lui les murmures de l’équipage — une tension muette, palpable, qui n’avait rien à voir avec les cordages.
— Alors ? demanda Mack. On l’ouvre.
Abigail, le visage tiré par une nuit sans sommeil, s’agenouilla devant la caisse de bois dur. Le sceau de cire noire portait l’empreinte d’une ancre et d’un corbeau — l’insigne du capitaine Blackwood. Elle sortit son couteau, en glissa la lame sous le couvercle et fit levier. Le bois céda dans un craquement sec. Dans la caisse, protégés par un calicot huilé, reposaient un livre relié de cuir noir et un étui en laiton verni.
— C’est un journal de bord, murmura Abigail. Et des instruments de navigation.
Elle sortit le livre avec précaution, le posa sur ses genoux. La couverture portait un nom gravé en lettres dorées : *Amiral John Pimm, Royal Navy — 1712*.
Rosa se pencha, les sourcils froncés.
— Pimm ? On m’a parlé de lui, au port de Kingston. Un amiral à la retraite, exilé sur une île privée. Il collectionnait les artefacts… et les dettes de sang.
Abigail ouvrit le journal. Les pages étaient jaunies, l’encre passée mais encore lisible. Elle tourna quelques feuilles, puis s’arrêta. Son visage se durcit.
— C’est un procès-verbal. Une lettre de mission signée par Blackwood lui-même. Il était chargé de livrer ceci à l’amiral Pimm, à sa résidence des Bermudes. Mais écoutez… Elle marqua un temps. Il est écrit : *En preuve de la trahison de mon premier officier, qui a vendu ma route aux Espagnols et causé la perte de mon équipage. Que l’amiral sache que le trésor de la Santa Catalina est maudit, et que seuls les morts peuvent le porter.*
Le silence qui suivit n’était traversé que par le claquement des voiles. Mack s’accroupit devant elle.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « preuve de la trahison » ? Blackwood voulait que Pimm sache que son premier officier avait vendu la route ? Alors le trésor…
— Le trésor n’était pas le but, coupa Abigail. Le trésor était un piège. Blackwood a été tué avant de pouvoir livrer la preuve. Et ses hommes sont morts avec lui. Sans cette livraison, le voyage est inachevé. La malédiction ne se brisera jamais.
Les murmures reprirent, plus insistants. Pete, adossé au mât, fixait l’horizon avec un regard vide. Rosa croisa les bras.
— Donc, si on ne livre pas ce journal à Pimm, les fantômes ne nous lâcheront jamais.
Mack se releva. La fatigue pesait sur ses épaules, mais son esprit, lui, s’aiguisait.
— L’amiral Pimm. Vous savez où il vit ?
— Il n’y a qu’un seul endroit, dit Rosa. Les Bermudes. Une base navale abandonnée, près de l’île de Saint George. C’est là que les amiraux de cette époque envoyaient leurs clients… discrets. Pimm y a passé ses dernières années, jusqu’à sa mort.
— Sa mort ? répéta Mack.
Rosa acquiesça. Une pointe d’amertume dans la voix.
— Il est mort il y a un an. C’est du moins ce que Cruz m’a dit. Il prétendait avoir un contact sur l’île — un descendant, un archiviste. Personne n’y mettait plus les pieds. Mais s’obstinait à vouloir récupérer ce paquet. Pourquoi ? Parce que Pimm, avant de mourir, parlait encore de la Santa Catalina. Il cherchait une preuve.
— Alors, on doit livrer ce journal à un mort ? demanda Liam… non, Pete, qui venait de rejoindre le groupe. Vous voulez qu’on navigue jusqu’aux Bermudes pour remettre un vieux livre à un type qui n’est plus de ce monde ?
Mack regarda le journal entre les mains d’Abigail. Le cuir usé, les pages qui avaient passé plus de deux cents ans dans une épave. Quelque chose tremblait en lui — un fil invisible qui reliait ce simple objet à Jake, à la mort qui dansait autour d’eux.
— Peu importe qu’il soit mort, dit-il. La livraison doit avoir lieu. Blackwood n’a pas fini son voyage. Et si cette merde de malédiction est aussi littérale qu’elle en a l’air, quelqu’un doit prendre sa place.
— Toi ? demanda Rosa.
— Moi. J’ai sorti l’or de l’épave. J’ai réveillé les morts. C’est moi qui dois finir ce que Blackwood a commencé.
Il tendit la main vers le journal — et aussitôt, l’air se figea. Autour d’eux, les lanternes veillaient encore. Mais un froid soudain, aigu, lui glacé la nuque. Les planches du pont vibrèrent, comme si quelque chose de lourd passait en dessous. Les fantômes. Ils étaient là, silencieux, à l’écoute.
Abigail leva les yeux, cherchant Mack.
— Si tu prends ce journal… si tu prends ce rôle…
— Je sais. Je serai le capitaine. Et si le capitaine ne livre pas la preuve, la malédiction reste.
Il saisit le journal. Il était plus lourd qu’il ne le semblait. Sous ses doigts, une chaleur étrange — pas celle du soleil, mais une sorte de pulsation sourde, comme un cœur qui bat sous la peau de cuir.
— Cap sur les Bermudes, dit-il. On met le cap au nord-nord-ouest. Pete, tu prends la barre. On ne s’arrête plus.
Pete ne bougea pas tout de suite. Ses yeux étaient fixes, vitreux — un de ces moments qui le prenaient parfois, quand sa sœur Maria venait lui parler à voix basse. Mack connaissait ce regard. Il était allé trop loin dans les abysses pour ne pas le reconnaître.
— Pete, dit doucement Rosa. Tu m’entends ?
Pete cligna des yeux, comme s’il sortait d’un rêve.
— Oui, répondit-il, la voix rauque. Je m’en occupe.
Tandis qu’il s’éloignait vers la barre, Abigail se leva, le journal toujours fermé dans ses mains, mais les yeux levés vers Mack.
— Il y a autre chose. Dans la dernière page de Blackwood. Il écrit que l’amiral Pimm ne recevra pas seulement le journal. Il recevra aussi la marque du capitaine. Et cette marque…
Elle marqua un silence. Le vent semblait retenir son souffle.
— …c’est l’or lui-même. Blackwood écrit que le trésor doit être remis à Pimm, en gage de vérité. Si on ne livre pas l’or, la malédiction ne se lèvera pas. Et si on livre l’or, on le perd.
Mack laissa échapper un rire bref, sans joie. Bien sûr. Le trésor. Il avait pensé le vendre, rembourser ses dettes, peut-être trouver une trace de Jake dans les papiers de Cruz. Mais non. Le trésor lui-même était la dernière marchandise du voyage de Blackwood — un cadeau empoisonné pour un amiral mort.
— On garde l’or en soute, dit-il. Et on navigue. On ne le touche plus.
— Et si les fantômes exigent de revoir leur or ? demanda Rosa.
Mack se tourna vers la mer, vers le nord, là où tout devrait se résoudre. Il savait que la réponse n’était pas simple. Mais pour l’instant, il avait l’amertume d’un choix : se débarrasser d’un trésor pour sauver sa vie, ou garder une fortune maudite pour briser un cycle de vengeance.
— Ils le reverront, dit-il. Quand on l’aura livré. S’ils veulent qu’on le leur rende avant, on leur dira que le capitaine a un plan.
Il ne savait pas encore que le plan allait le changer pour toujours. Mais ce soir-là, quand la nuit tomba et qu’un froid plus profond que celui de la mer s’abattit sur le pont, il le comprit.
Il était debout sur le gaillard, seul à veiller. La lune était cachée par des nuages, basse et blême. Et derrière lui, sans un bruit de pas sur le bois, une voix s’éleva — une voix rauque, déchirée, comme si elle sortait de l’eau d’une épave.
— Capitaine Donovan.
Mack se retourna. Un homme se tenait là, vêtu d’un vieil uniforme de marin délavé, le visage blême et les yeux noirs comme des puits sans fond. Une cicatrice, longue et profonde, lui barrait la gorge. Il parlait d’une voix lente, mesurée, qui n’avait rien d’humain.
— Première crosse. Josiah Aldridge. Le premier officier. Celui qui a trahi Blackwood.
Mack sentit son sang se glacer. L’homme — le spectre — le regardait avec une intensité blanche.
— Écoute-moi, capitaine. La dernière traversée ne peut pas être commandée par un vivant. Le capitaine de la Santa Catalina est mort avec son navire, mais son âme habite encore l’or. Et toi, qui as pris l’or, tu es devenu son équipage. Son bras. Son capitaine.
Mack voulut parler, mais les mots restèrent dans sa gorge.
— Tu devras mener le Santa Catalina jusqu’au bout de la route, poursuivit le spectre. Là où le soleil se couche et où la mer bout. Si tu échoues, les cent vingt-trois âmes trouveront leur repos dans ta chair.
Il marqua un temps. Un sourire froid, sans joie, étira ses lèvres grises.
— Et sache, capitaine Donovan, qu’un capitaine porte les vêtements de son rang, jusqu’à la mort.
Mack voulut reculer, mais un reflet de lune l’arrêta. Sur son propre torse, une veste sombre tombait à ses épaules — un habit de capitaine, usé, orné de fils d’argent ternis. Les étoiles de ses grades étaient couvertes de sel.
Il releva les yeux. Le spectre avait disparu.
La nuit était vide. La mer… la mer, de nouveau, semblait l’attendre.
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