Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 17: Crossing the Atlantic
L’aube les trouva déjà loin de l’île, la coque de la *Mary Fortune* taillant une lame blanche dans une mer qui semblait faite de verre et d’encre.
Mack tenait la barre, les doigts encore imprégnés du cuir des gants du capitaine Blackwood. Il les avait retirés, les avait remis. À chaque fois, une chaleur sale lui remontait le long des bras. Il sentait la présence des morts comme une odeur de soufre collée à ses vêtements.
L’horizon était vide. Mais il savait qu’elle était là.
La goélette fantôme avait disparu avec la nuit, mais le pressentiment, lui, était resté. Une tension dans l’air, une vibration sous le pont, comme si le vent soufflait à travers des voiles qui n’existaient pas encore.
Assise sur le capot de la cale, Rosa le regardait. Elle ne s’était pas lavée depuis la nuit de l’évasion—son visage portait les marbrures de la poudre et de la peur. Elle croisa les bras.
— Tu nous as menti.
Mack ne tourna pas la tête.
— Je t’ai caché des choses. Pas la même chose.
— C’est pareil, Mack. Tu m’as fait embarquer pour un trésor, pas pour une procession funèbre.
La voix d’Abigail monta depuis la descente, un peu étouffée :
— C’est pas une procession. C’est une délivrance. Si on y arrive.
Rosa se leva d’un coup. La colère lui fit plisser les yeux.
— Tais-toi, toi. Toi et ta cartomancie, tes grimoires… tu savais, depuis le début. Tu savais ce qui allait arriver à Jake, et tu n’as rien dit.
Abigail apparut dans le cadre de la porte, la main enroulée autour d’une lampe à huile.
— J’ai pas dit ce que je savais parce que j’ai cru que je me trompais. Je me suis trompée. Et j’en paierai le prix.
Elle monta sur le pont, s’approcha de Mack, puis fit face à Rosa.
— Mais toi, t’as pas besoin de grimoire pour comprendre ce que tu vois là. Regarde-le. Regarde son ventre, ses épaules. Il porte la veste d’un mort.
Rosa dévisagea Mack. Elle regarda la veste de drap bleu foncé, les boutons gravés d’une ancre, les épaulettes usées. Elle vit aussi le sabre de Blackwood toujours accroché à sa ceinture.
— C’est un costume, dit-elle. Un costume qui nous protège. C’est tout.
Mack coupa un ris dans la grand-voile avant de répondre. Il soupira, appuya sa nuque contre le bord du roof, et parla enfin, lentement, comme on remonte une ancre rouillée :
— Le fantôme d’Aldridge m’a dit que j’étais le nouveau capitaine de la Santa Catalina. Que cette goélette, là-bas, ce soir… elle venait pas pour nous saluer.
Rosa blêmit.
— Alors c’est vrai. T’es leur capitaine.
— Je le suis à moitié, dit Mack, sans détour. Je porte encore le sang de ce côté-ci de la coque. Mais le piège est en train de se refermer. Chaque pièce d’or qu’on a sortie de l’épave, chaque jour qu’on retarde la livraison… ils se rapprochent.
Il désigna l’avant du navire, cap sur le nord-est.
— Blackwood doit livrer à Pimm. Mais il peut plus le faire. Alors son équipage cherche un vivant pour finir le passage. Aldridge m’a dit de tenir jusqu’au point où le soleil se couche et la mer bout. Je sais pas encore où c’est, mais le log de Pimm donne la route vers Bermudes. On va commencer par là.
— Et après ? demanda Rosa. Tu deviens quoi ? Tu leur donnes le paquet, tu leur donnes l’or, et… tu redeviens Mack Donovan ?
Le silence fut plus long qu’elle ne l’espérait.
— Je sais pas, dit-il.
La matinée passa. La voilure se tendit dans un vent capricieux qui semblait venir de travers. Abigail étudiait les cartes dans la cabine, redressant chaque détail du log de Pimm. Elle releva plus d’une fois une dérive vers l’est dans les relevés de Blackwood, comme si le capitaine avait cherché à éviter une zone précise.
À midi, le soleil bascula derrière un nuage en forme de crâne à moitié défait.
Mack sentit d’abord le froid. Un froid sec, qui semblait pénétrer sans mouiller. Puis les voiles du Mary Fortune se raidirent.
— On a du monde à bâbord ! cria Petra du nid-de-pie.
Il se retourna.
Elle était là. Devant eux, à moins de six cents mètres. La Santa Catalina.
Mais elle n’était plus seule.
À sa droite, une seconde coque, identique à la sienne, presque un miroir—celle-là, c’était la *Mary Fortune*. Sur son pont, des silhouettes sombres se tenaient immobiles. Et puis une troisième. Une quatrième. Une rangée de goélettes fantômes qui se reflétait à l’infini sur la surface plane de la mer.
Toutes portaient le même nom écrit en lettres d’ombre sur la poupe : *Santa Catalina*.
Les matelots du bord crièrent. Rosa dégaina son coutelas, puis le remit, comme si l’arme ne lui servait à rien contre ce spectacle. Abigail serra le paquet de Pimm contre sa poitrine, puis le posa sur le capot, main ouverte dessus.
Mack se figea. Il vit, sur le pont du vaisseau central, un homme qui lui ressemblait. Même carrure, même mâchoire mal rasée. Mais les yeux, au lieu d’être clairs, semblaient des trous dans une toile.
C’était lui. Le capitaine qu’il allait devenir si jamais il ne tenait pas sa promesse.
L’homme leva un bras. Son doigt montra le sud, puis le paquet sur le capot. Puis il se mit à rire—de ce rire à vide, suspendu, qui ne portait pas jusqu’à eux mais qui faisait vibrer l’eau sous la coque.
Abigail murmura : « Ils veulent qu’on passe dedans. »
— Quoi ? fit Petra.
— La route. La seule route possible. Ils sont alignés comme des bouées. Ils nous montrent le chemin.
Mack regarda le sillage droit, sans faille, qui passait entre deux goélettes fantômes.
Il hésita une seconde. Une seule.
Puis il poussa la barre à tribord et braqua dans l’ouverture.
Le passage fut bref, mais il parut durer une journée entière.
Dès qu’ils franchirent la ligne des coques, l’air devint froid comme de l’acier trempé. Les voiles au vent s’alourdir ; les poulies gémirent. Des visages apparurent à travers les vitres de la cabine, des visages humides de la mer, aux orbites trouées, qui les regardaient passer sans hostilité, sans pitié, comme des portiers désœuvrés.
Un de ces visages colla ses lèvres au carreau près du visage d’Abigail. Il articula sans bruit : « Le paquet. Il est ouvert ? »
Elle recula. Le navire entier était traversé d’un murmure, un froissement de voiles mortes.
Mack serra les dents, garda la barre dans l’axe. Le sabre de Blackwood, à sa ceinture, se mit à émettre une chaleur grésillante. Il vit une vague se lever devant eux, trente mètres, translucide, à travers laquelle la silhouette d’un grand trois-mâts se dessina en ombre chinoise.
Il fonça.
La vague ne les souleva pas. Elle les traversa de part en part, comme de l’humidité à travers un linge, et le Mary Fortune ressortit de l’autre côté dans un soleil éclatant, la mer dégagée, les voiles claquantes et pleines.
Il n’y avait plus rien derrière eux. Ni bateaux, ni fantômes. Seulement un léger frisson dans l’eau.
L’équipage respira. Rosa s’agenouilla, tremblante. Petra rit nerveusement.
Abigail resta blanche. Elle ouvrit le paquet de Pimm, en tira le log, puis, pour la première fois, sa main s’arrêta sur la doublure de cuir.
— Il y a un double-fond.
Elle le palpa, trouva une couture, fit glisser l’ongle dans la fente. Une enveloppe en émergea, cachetée de cire rouge, au nom gravé : *Au capitaine Elias Blackwood*.
Mack lâcha la barre.
— C’est pour lui. Pas pour Pimm.
Abigail retourna le cachet. Une date dessous. La date de la mort de Blackwood.
— C’est une réponse. Pimm lui a écrit une réponse. Qu’il n’a jamais reçue.
Le vent changeait déjà de direction, les amenant vers une masse grise à l’horizon qui n’était pas sur les cartes. Mack la regarda. La mer semblait y bouillir lentement, comme un chaudron qu’on fait chauffer sur le feu.
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