Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 20: Aftermath of the Turn
La lumière grise de l’aube filtrait à travers les hublots de la cabine principale du *Sea Serpent* quand Mack entra, ruisselant encore de l’eau de mer qu’il avait avalée en regagnant le navire. Ses mains tremblaient—non pas de froid, mais de cette chose qu’il avait vue là-bas, sur le pont du *Santa Catalina*. Le visage de Blackwood, ses yeux vides comme des trous dans un linceul, la promesse scellée dans sa propre chair.
Abigail était déjà là, adossée à la cloison, les bras croisés. Rosa se tenait près de la table des cartes, les doigts crispés sur un compas. Santana, le mécanicien, était assis en retrait, une bière à la main qu’il ne buvait pas. Terrence, le timonier, complétait le cercle.
— Vous avez intérêt à avoir une sacrée explication, capitaine, dit Santana sans lever les yeux.
Mack s’essuya le visage avec un chiffon sale. Il sentait encore le sel de l’autre navire, cette odeur de pourriture et de poudre ancienne qui collait à ses vêtements comme une seconde peau. Il n’y avait plus de place pour les mensonges. Plus maintenant.
— Je vais tout vous dire, commença-t-il. Et quand j’aurai fini, vous serez libres de me jeter par-dessus bord ou de m’aider. Mais vous saurez tout.
Il jeta le chiffon sur la table. Son regard fit le tour de l’équipage—des hommes et des femmes qui avaient risqué leur vie pour lui, pour sa dette, pour un trésor qui n’avait jamais été le sien.
— J’ai pris ce contrat pour rembourser une dette. Pas une petite dette, une qui me bouffait depuis trois ans. Le prêteur menaçait de saisir le *Sea Serpent*, de me ruiner, de briser ma carrière. J’ai entendu parler de l’épave du *Santa Catalina* par un informateur à La Havane. Il m’a dit que la cargaison valait des millions. J’ai cru que c’était une réponse à mes prières.
Autant que son silence avait été une malédiction, ses aveux le libéraient d’un poids qu’il portait depuis si longtemps qu’il avait oublié sa forme.
— Et ta décharge de la Navy ? demanda Terrence, la voix plate.
Mack ferma les yeux. C’était là que ça faisait mal.
— J’ai menti. J’ai dit que j’avais été réformé pour des raisons médicales. La vérité, c’est que j’ai été renvoyé après une opération qui a mal tourné. Mon coéquipier, Jake Callahan—vous ne l’avez jamais connu, il était mon binôme pendant des années—on a plongé sur une épave près de la Barbade. Une mission de routine, récupérer des documents d’un navire coulé. Mais il y avait des courants traîtres, et Jake…
Sa voix se brisa. Abigail fit un pas vers lui, mais il leva la main.
— Jake est resté là-bas. J’ai été repêché, lui non. L’enquête a conclu à un accident. Mais j’ai menti sur les circonstances pour protéger ma carrière—et pour ne pas admettre que j’avais pris une décision qui l’avait tué. J’ai dit que j’étais sorti de l’eau avant lui, que la Navy avait merdé. En vérité, j’ai choisi de remonter. J’ai entendu son cri et j’ai choisi de remonter.
Le silence qui suivit était si lourd qu’on aurait pu le tenir dans la main. Santana posa la bière, sans un mot. Rosa leva les yeux du compas, son regard noir et insondable fixé sur Mack.
— Et le trésor ? demanda-t-elle d’une voix douce, presque dangereuse.
Mack se racla la gorge.
— Le trésor est maudit. Pas parce qu’il est volé ou ensanglanté—parce qu’il est lié à une promesse. Blackwood, le capitaine du *Santa Catalina*, était un corsaire. On l’a accusé de trahison, de piraterie, de meurtre. Mais il avait une preuve de son innocence—une lettre de l’Amiral Pimm, son commandant, qui le dédouanait. Il devait la livrer à Pimm avant que celui-ci ne meure, mais il a été trahi par son propre second, Josiah Aldridge, avant d’atteindre sa destination.
Il marqua une pause.
— Mon équipage a été massacré, le navire coulé. Blackwood est devenu un fantôme, voué à naviguer éternellement avec son équipage maudit, porteur d’une lettre jamais délivrée. Maintenant que j’ai pris l’or, je suis devenu son successeur. Si je ne livre pas la lettre à la tombe de Pimm, je deviendrai le nouveau capitaine du *Santa Catalina*—pour toujours.
Terrence éclata de rire, un rire sec et sans joie.
— Capitaine, vous êtes en train de nous dire qu’on nage en plein délire. Des fantômes, des promesses, des lettres à des amiraux morts depuis deux siècles ?
Mack sortit la lettre de sa poche—la lettre d’Abigail, celle qu’elle avait trouvée dans le compartiment caché. Le papier était jauni, l’encre pâlie mais encore lisible. Il la posa sur la table.
— Lisez. Le texte est celui de Pimm, daté de la veille de sa mort. Il y écrit que Blackwood est innocent et qu’il attend sa preuve à son lieu de sépulture—sur une île volcanique que les cartes appellent « la mer bouillonnante ». Nous y sommes presque.
Abigail prit la lettre, la lut à voix haute, d’une voix posée qui trahissait son émotion. « …et si cette lettre ne me parvient pas avant que je rejoigne le fond des mers, je crains que le trésor ne devienne un fardeau éternel pour ceux qui le prendraient en leurs mains. »
Elle la reposa.
— C’est une malédiction, dit-elle. Mais elle peut être brisée. Il faut juste livrer la lettre à la tombe.
Santana se leva, sa carrure massive remplissant l’espace.
— Et qu’est-ce qui nous empêche de jeter l’or par-dessus bord et de rentrer chez nous ?
Mack secoua la tête.
— Ce n’est pas l’or qui est maudit, c’est mon lien avec Blackwood. Si je refuse, l’équipage du *Santa Catalina* viendra me chercher. Pas pour négocier. Pas pour discuter. Ils m’embarqueront de force, et vous serez tous des témoins—ou des premières victimes. Le seul moyen de briser le cycle, c’est de livrer la lettre à Pimm.
Le silence s’étira. Rosa fut la première à parler.
— Alors on le fait.
Tous la regardèrent.
— Quoi ? dit-elle. Vous avez une meilleure idée ? Mack nous a sauvés plus d’une fois. Il a menti, c’est vrai, mais nous avons tous des mensonges qui nous pèsent. Et si ce qu’il dit est vrai—et vu ce qu’on a vu cette nuit, je suis prête à le croire—alors on n’a pas le choix. On finit ce qu’il a commencé.
Terrence soupira, passa une main dans ses cheveux grisonnants.
— J’ai pas signé pour chasser des fantômes, mais j’ai pas non plus signé pour abandonner mon capitaine. On le fait.
Santana hocha lentement la tête, une lueur d’amusement amer dans les yeux.
— Et si ça marche, on garde l’or ?
Mack esquissa un sourire fatigué.
— Si ça marche, on garde l’or et on rentre chez nous en héros. Et je vous jure, sur la tombe de Jake, que je vous payerai chacun le double de votre part pour le mal que je vous ai fait.
— On tient pas à ta pitié, capitaine, dit Abigail. On veut ta vérité. Et on l’a eue.
Le silence qui suivit n’était plus lourd, mais chargé d’une nouvelle détermination. Mack se tourna vers la carte étalée sur la table—cette carte que personne n’avait jamais établie, ces coordonnées tracées d’une main tremblante dans le journal de bord de Blackwood. L’île n’était pas à plus de deux heures de navigation.
— On appareille, dit-il. On trouve cette tombe, on livre la lettre, et on met fin à cette histoire.
L’équipage se dispersa avec une efficacité silencieuse. Mack resta seul un instant, regardant la lettre posée sur la table. La promesse d’un mort, la culpabilité d’un vivant, et la vérité—âpre et libératrice—qui les reliait tous.
Il sortit sur le pont. Le soleil levait, chassant les dernières brumes de la nuit. Là-bas, à la limite de l’horizon, une masse sombre se profilait—noire, volcanique, isolée. L’île. La tombe.
Il sentit quelque chose remuer en lui, une main glacée qui effleurait l’intérieur de sa poitrine—le lien qui le liait à Blackwood, qui tirait vers le rivage noir comme un cordon ombilical. Bientôt, très bientôt, il saurait si cette promesse pouvait être tenue.
— Mack.
Il se retourna. Abigail se tenait derrière lui, une tasse de café fumant entre les mains. Elle la lui tendit.
— Vous avez fait le bon choix, dit-elle simplement.
Il prit la tasse, la porta à ses lèvres. Le breuvage était amer, brûlant, réel. Ça faisait du bien de sentir une chose aussi simple que la douleur du café.
— J’espère que vous avez raison, murmura-t-il.
Le *Sea Serpent* commença à vibrer sous leurs pieds—les moteurs réveillés, la barre ajustée vers la silhouette noire. Mack resta immobile, le café tiédissant dans ses mains, et regarda l’île grandir à l’horizon, une promesse ténébreuse qui approchait lentement, inévitablement.
Autour de lui, les fantômes de ses mensonges commençaient à se dissiper, remplacés par quelque chose de plus solide, de plus vrai—la possibilité d’une fin, une chance de rédemption. Même si le prix, il le savait, pouvait être sa propre vie.
Il but une dernière gorgée, jeta le gobelet vide par-dessus bord, et se dirigea vers la barre où Terrence attendait, les mains posées sur le gouvernail.
— Cap sur l’île, dit-il. Plein tonnage.
Tandis que le navire fendait les vagues, Mack ne détourna pas les yeux du rivage noir. Quelque part là-haut, dans cette masse volcanique, se trouvait une réponse—la tombe d’un amiral, le destin d’un capitaine fantôme, et peut-être, au fond, quelque chose qui ressemblait à la paix.
Le *Sea Serpent* avançait, et Mack savait qu’il ne pourrait plus jamais revenir en arrière—que ce soit vers les mensonges qu’il avait laissés derrière lui, ou vers la mer qu’il avait quittée un soir trop sombre, en entendant le cri de Jake s’évanouir dans les profondeurs.
Il serra la lettre contre sa poitrine et attendit l’île.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.