Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 21: The Admiral's Grave
L’île ne ressemblait à rien de ce que Mack avait imaginé. Pas de plage, pas de végétation. Juste une masse de basalte noir qui s’élevait de la mer comme un poing fermé, lisse et luisant sous la pluie fine. Le bateau avait jeté l’ancre dans une crique étroite, une entaille sombre où l’eau semblait plus profonde qu’ailleurs, et l’équipage avait débarqué en silence sur un rivage de pierres tranchantes.
Rosa avait insisté pour venir. Abigail aussi. Mack n’avait pas eu la force de discuter. Depuis le réveil du *Santa Catalina* à travers la tempête, il sentait quelque chose tirer dans sa poitrine, comme un hameçon planté sous ses côtes, et chaque pas sur cette île resserrait la ligne.
Ils suivirent un sentier qui montait en spirale, gravé dans la roche par des générations de pieds nus. Mack ne demanda pas comment il connaissait le chemin. Il le savait, voilà tout. Cela lui arrivait trop souvent depuis quelques jours. Des certitudes qui n’étaient pas les siennes.
Le sentier déboucha sur une plateforme naturelle, à mi-hauteur de l’île. Là, dans un renfoncement taillé à même la pierre, se trouvait un tombeau.
Pas un caveau, pas un mausolée. Une simple cavité creusée dans le basalte, fermée par une dalle de pierre gravée à la hâte. Des lettres effacées par le sel et les vents, mais Mack les lut sans effort. *Amiral Elias Pimm. Honneur et Vérité. 1723.* Une date de naissance sans date de mort.
Abigail alluma une lampe et s’approcha la première. Elle tendit la main vers la dalle, puis s’arrêta. Mack comprit pourquoi. Le tombeau avait été ouvert. Des éclats de pierre gisaient sur le sol autour de la cavité. La dalle avait été brisée en deux, les morceaux jetés sur le côté, comme si quelqu’un avait forcé l’entrée en toute hâte.
— Merde, souffla Rosa.
Mack s’approcha et regarda à l’intérieur. Vide. Pas de cercueil, pas d’os, pas de vêtements. La cavité était nettoyée si soigneusement qu’on aurait dit qu’elle n’avait jamais rien contenu. Seule une coulée de cendre noire témoignait d’un passage ancien, de bougies consumées, de rituels tenus en secret.
— Le corps est parti, dit Mack. Il le fallait. C’est le seul moyen de remettre la lettre.
Sa voix lui parut étrangère. Comme s’il récitait un texte appris dans une autre langue.
Abigail se pencha et passa la main sur le bord de la cavité. Ses doigts s’arrêtèrent sur quelque chose. Une corde. Neuve. En fibre synthétique, jaune et brillante, jetée là comme un serpent gelé. Mack la ramassa. Le nœud était propre, professionnel.
— Quelqu’un est venu ici, dit-il. Récemment.
Le silence se fit lourd sur la plateforme. La pluie tambourinait sur la pierre noire autour d’eux, mais sous leurs pieds, l’abri restait sec. L’air y était immobile, chargé de l’odeur de la cendre et d’autre chose. De la sueur. Du métal.
Rosa tournait lentement sur elle-même, la main sur la crosse de son pistolet.
— Qui saurait que ce tombeau existe ? demanda-t-elle.
Mack ne répondit pas. Son regard était fixé sur le sommet de la dalle brisée. Des lettres étaient gravées sur la pierre, sous l’inscription principale. Il les avait déjà vues, dans un rêve. Les mêmes courbes, les mêmes espaces entre les mots. Un verset de mer, copié sans faute. Mais ce qu’il avait vu dans son rêve, c’était une dalle intacte, scellée, lumineuse sous un soleil de minuit. Ici, la pierre était rugueuse, brute, et la gravure était récente. Les arêtes des lettres étaient encore vives.
Ce n’est pas le tombeau du rêve, comprit-il soudain. C’est un autre. Un faux. Un leurre.
Ou alors un autre endroit où on devait déposer la lettre, pensa-t-il aussitôt, et il dut secouer la tête pour chasser cette voix qui n’était pas la sienne. Blackwood s’insinuait jusque dans ses réflexions, lui soufflait des solutions, des chemins de traverse. Mack serra les poings et força sa propre pensée à émerger du brouillard.
Abigail le regardait, attentive.
— Mack ? Qu’est-ce que tu vois ?
— Ce n’est pas la bonne tombe. Pas exactement. Le rêve m’a montré une dalle polie par le temps. Celle-ci est récente.
Il se tourna vers le fond de la cavité. La cendre était épaisse par endroits, et on y distinguait des traces. Pas des empreintes de pieds. Des traînées. Comme si quelque chose de lourd avait été traîné hors de l’abri. Mack s’accroupit et suivit les traces jusqu’au bord de la plateforme, là où la roche s’effondrait vers la mer.
Une seconde corde, plus longue, était enroulée autour d’un piton planté dans la pierre. Le métal était neuf, sans rouille. La corde pendait dans le vide et se perdait dans la brume en contrebas.
Rosa la suivit du regard.
— Quelqu’un a descendu quelque chose par là, dit-elle. Un fardeau.
Le cœur de Mack se serra. Une intuition glacée traversa sa nuque, une certitude qui ne venait pas de Blackwood mais de sa propre expérience de plongeur. On ne déplace pas un corps de cette façon, sans respect, sans cercueil, à moins de vouloir le cacher. Ou le détruire.
— Il faut retrouver ce corps, dit-il. Sans lui, la lettre n’a aucun destinataire.
Il se redressa et jeta un coup d’œil à la mer, par-dessus l’épaule. La silhouette du *Santa Catalina* était à peine visible dans la brume, à l’ancre à un kilomètre du rivage. Elle semblait attendre, patiente, éternelle.
Puis il baissa les yeux et aperçut l’inscription au dos de la dalle brisée. Une ligne, gravée, que personne n’avait remarquée. Il dut plisser les yeux pour la lire.
*Quand la vérité ne sera pas dite, la mer rendra ce qu’elle garde.*
Mack resta figé. Il sentait le poids de la fausse lettre dans sa poche intérieure, un mensonge cousu d’encre et de dette accumulée. Sa décharge militaire falsifiée. Les raisons exactes pour lesquelles il avait pu obtenir sa licence de plongée. Ce qu’il avait dit, ce qu’il avait tu, les ombres qu’il avait laissées grossir derrière lui.
Il comprit soudain ce que la gravure exigeait. Non pas une offrande de papier entre des mains mortes, mais un aveu. Une vérité nue, dite à voix haute, en présence de témoins. Ce qu’il n’avait jamais eu le courage de dire.
Abigail s’approcha et lut l’inscription à voix basse. Quand elle releva les yeux, ils étaient plus graves qu’avant.
— Qui a gravé ceci pour que tu le trouves, Mack ?
Il ne sut pas lui répondre. Il regarda la corde jaune, la dalle brisée, la cendre et ce trou vide qui avait contenu un tombeau. Quelque part, en bas, dans la brume, quelque chose attendait d’être rendu à la mer. Ou arraché à elle.
— On descend, dit-il. On retrouve le corps.
Le vent se leva, chargé d’une odeur de soufre et de sel brûlé. Et Mack sentit, dans sa poitrine, la ligne se remettre à tirer.
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