Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 25: The Ghosts Depart
La tempête se tut comme un animal repu. Le dernier roulement de tonnerre s’évanouit dans la roche volcanique de l’île, et le silence qui suivit fut plus assourdissant que le vacarme. Mack s’appuya contre le mât brisé de l’épave, le souffle court, la sueur séchant sur sa peau.
Autour de lui, l’équipage émergeait à petit feu de l’abri. Le pont de la Santa Catalina, englouti depuis deux siècles, était devenu leur refuge. Un cercle de métal rouillé sous une voûte de flammes éteintes.
Emily fut la première à lever les yeux. Elle pointa l’avant du navire d’un doigt tremblant.
— Mack. Regarde.
Il se retourna.
Le brouillard se dissipa. Et dans la lumière grise de l’aube, les fantômes apparurent.
Ils émergèrent du bois même du navire, des silhouettes translucides et usées par la mer. Des marins. Une vingtaine, puis une trentaine. Des visages creusés par la faim et la noyade, des mains encore ouvertes comme pour saisir une corde. Ils ne menaçaient pas. Ils attendaient.
Puis le capitaine Blackwood se matérialisa au centre du pont. Sa redingote déchirée flottait au vent, son tricorne enfoncé sur un crâne qui n’avait plus de peau. Son regard, vide et lointain, trouva Mack.
— Tu as tenu parole, dit le capitaine. Sa voix grinçait, vieille comme le fond de l’océan. Tu as apporté la lettre. Tu as prononcé la vérité.
Mack voulut répondre, mais les mots restèrent coincés.
— La vérité, répéta Blackwood. Pas seulement la mienne. La tienne aussi. Celle que tu portes comme un lest depuis le début.
Mack baissa la tête. Dans sa main, il serrait encore le morceau d’uniforme de l’amiral Pimm. Un tissu léger, d’un autre monde.
— Je n’ai pas encore dit la mienne, murmura-t-il. Pas entièrement.
Blackwood hocha la tête, lentement.
— Tu le feras. Quand tu seras prêt. Ce n’est pas une course. C’est une rédemption.
Autour d’eux, les spectres se mirent à bouger. Une à une, les silhouettes s’avancèrent vers le bord du navire, comme attirées par une marée invisible. Elles ne regardaient pas Mack. Elles regardaient l’horizon. Là où le soleil se levait enfin, rouge et pâle.
Le premier marin fit un pas dans le vide. Il ne tomba pas. Il se dissout, comme une écume sur la vague. Le second suivit. Puis le troisième.
Mack regarda Blackwood.
— Tu es libre, capitaine ?
Blackwood sourit. Une expression étrange sur un visage de spectre. Presque douloureuse.
— Mes hommes sont libres. Moi… je reste encore une ombre. Il y a une dernière âme à libérer, et celle-là n’est pas dans l’eau.
Il pointa la poitrine de Mack.
— La tienne.
Mack frissonna.
— Je ne comprends pas.
— Tu comprendras quand tu parleras. Quand tu diras enfin ce que tu t’es tu à toi-même. La raison de ta sortie de la marine. Pas celle que tu as racontée. L’autre.
Emily s’approcha de Mack, posa une main sur son bras. Il sentit la pression de ses doigts, réelle, vivante.
— Que veux-tu dire ? demanda-t-elle à Blackwood.
Le capitaine tourna la tête vers elle. Un éclat de tendresse dans le regard fantomatique.
— Votre homme porte un faux drapeau, jeune fille. Il a été chassé de la marine. Pas honoré. Les mensonges bouffent l’âme. Mais il est assez brave pour avouer, même ici.
Mack serra les mâchoires. Le silence autour d’eux pesait plus lourd que l’eau.
— Je le ferai, dit-il. Quand nous aurons ramené le Sea Serpent chez nous. Je le dirai à qui doit l’entendre.
Blackwood hocha la tête.
— Promets-le. Sur ta vie.
— Sur ma vie.
Le spectre fit un pas en arrière. Ses contours commençaient à vaciller.
— Le dernier conseil, marin. L’or que tu as plongé ne contient pas toute la malédiction. Quelques pièces sont restées avec toi. Des pièces que tu as prises avant de savoir. Il faudra les purifier.
Mack plongea la main dans sa poche et en sortit trois pièces d’or, usées, ternes. Leur poids lui brûla les doigts.
— Elles ont froid, murmura-t-il.
— Elles ont faim, corrigea Blackwood. Il y a des âmes dedans. Des âmes qui n’ont pas eu leur pardon. Elles doivent être lavées, ou elles reviendront.
— Comment ?
Blackwood s’évanouissait déjà. Ses traits se brouillaient comme une peinture sous la pluie.
— Avec la vérité. Pas des mots. Des actes. Votre rédemption sera leur délivrance.
Sa dernière image se dissipa dans le vent. Il ne restait plus sur le pont que Mack, les pièces glacées dans la main, et le silence des profondeurs.
Autour d’eux, la mer retrouvait une lumière normale. Les vagues roulaient paisiblement contre la coque du navire englouti. La vie reprenait ses droits.
Mack contempla les trois pièces. Elles luisaient d’un éclat maléfique, presque imperceptible, comme un reflet dans une eau trouble.
— Trois âmes, murmura-t-il.
Emily sortit son masque, le posa dans ses bras.
— Alors il reste du travail.
Cruz était mort. Blackwood était libre. Mais quelque part, dans le ventre du navire englouti, la vraie malédiction attendait encore son dernier mot.
Mack serra les pièces dans son poing et se dirigea vers la surface.
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