Les Fantômes du Santa Catalina
Lire le chapitre 27: Jake's Helmet
L’aube s’annonçait grise et collante, la lumière hésitant à traverser la brume qui s’accrochait encore aux flancs du *Sea Serpent*. Mack se tenait au poste de pilotage, une clé à molette dans une main et une tasse de café froid dans l’autre, le regard perdu sur l’étendue d’eau qui avait failli l’avaler la veille. Emily était à quelques mètres, soudant une fissure dans le bastingage, le bruit sec du métal contre métal rythmant ses pensées.
Le silence d’Emily pesait sur lui depuis la confession de la nuit précédente. Il le méritait. Elle n’avait pas posé de questions, pas prononcé de jugement, mais ses yeux avaient changé. La confiance s’était teintée de prudence. Mack s’y était fait. Il avait perdu plus que de l’argent dans cette histoire.
La radio du bord grésilla soudain, une voix hachée par les parasites. « *Sea Serpent*… ici la *Poseidon*… urgences médicales… je répète, urgences médicales… »
Mack se figea, la tasse suspendue à mi-chemin de ses lèvres. Il attrapa le combiné. « *Poseidon*, ici *Sea Serpent*. Réception. Reçu votre message. Quelle est votre position ? »
La réponse mit une seconde à venir, hésitante, presque essoufflée. « Nous transportons un survivant… trouvé en pleine dérive, à deux milles au nord de votre position… il est… inexplicablement équipé. Il vous a réclamé. Mack Donovan. Il a dit votre nom avant de perdre conscience. »
Mack sentit son cœur faire un truc bizarre, une espèce de décrochage dans sa poitrine. Il relâcha la tasse qui se brisa sur le pont. « Survivant ? Ils ont donné un nom ? »
Un silence. Puis la voix revint, plus grave. « Son badge indique J. Keller, opérateur de plongée, ancien SEAL. Il est dans un état critique. Nous mettons le cap sur Puerto Viejo, pour le quai médical. Mack Donovan… si vous recevez ce message… il vous attend. »
La radio retomba dans un bruit de fond. Mack ne bougeait plus, le combiné encore au creux de la main. Emily avait arrêté de souder, le masque relevé, les yeux écarquillés. Même Rosa, depuis le poste de commandement, avait tout entendu.
« On y va », dit Emily, pas une question, une certitude.
Mack hocha la tête. Il n’avait pas de mots. Des années à chercher. Des années à accepter que Jake était mort, qu’il avait sombré avec la section de la coque qu’ils exploraient au large de cet affreux banc de sable. La culpabilité l’avait bouffé de l’intérieur. Et voilà que le fantôme qu’il pleurait était vivant. Ou presque.
Le moteur du *Sea Serpent* gronda, et Mack lança le bateau vers Puerto Viejo sans un regard en arrière.
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Le quai de Puerto Viejo était une étendue de bois pourri et de filets rouillés. Mack coupa le moteur et sauta sur le ponton avant même que l’amarre soit tendue. Il courut vers le petit poste médical flanqué d’une croix écaillée.
La pièce sentait l’iode et le désinfectant, ce mélange qui le ramenait à chaque plongée pourrie. Dans un lit défoncé au fond de la salle, un corps gisait sous un drap mince. Un corps maigre, les bras couverts de coupures mal cicatrisées, les cheveux sales collés au crâne. Mack ralentit, comme si traverser la pièce à pleine vitesse pourrait casser ce qui restait de l’homme.
Jake ouvrit les yeux. Ils étaient creusés, enfoncés dans une figure que Mack reconnaissait à peine. Mais les yeux, eux, étaient intacts. La même lumière bleue, fatiguée mais vivante.
« Mack », murmura Jake, d’une voix de papier froissé. « T’as mis le temps. »
Mack se laissa tomber sur le tabouret près du lit, la tête baissée. Les mots restèrent coincés. Emily apparut dans l’embrasure, maintenant appuyée au chambranle, et Jake la fixa.
« Elle t’accompagne partout, maintenant ? » Il toussa. « Sacrée évolution. »
« Jake, j’ai… » Mack commença.
« T’as survécu. » Jake tourna la tête vers lui, comme si chaque mouvement lui coûtait vingt ans de vie. « Moi aussi. La partie de la coque qu’on inspectait s’est effondrée et m’a piégé dans une poche d’air au fond d’une coursive du Santa Catalina. » Il laissa échapper un rire sans joie. « J’avais un sac de rations d’urgence. Viandes en boîte, biscuits. J’ai cru que c’était pour trois jours. » Il grimaça. « C’est passé presque sept mois. »
Le silence qui suivit fut presque physique. Mack pensa aux mois de recherches avortées, aux rapports remplis de cases « disparu en mer », au cadavre qu’il avait fini par simuler dans sa tête pour faire son deuil.
« Sept mois », répéta Emily dans un souffle.
« Je les ai vus », lança Jake soudainement, les yeux brillants d’une lueur fébrile. « Les fantômes. Quand je percevais la lumière du soleil sur la surface, je les entendais marcher au-dessus de ma tête, dans la coque. Des voix que je connaissais, des ordres que je reconnaissais. La mutinerie, la condamnation de Blackwood. J’ai tout entendu, pendant des mois. » Il attrapa le poignet de Mack, une étreinte dure et désespérée. « Et je sais pourquoi l’un d’eux n’est pas parti. »
Mack sentit les pièces dans sa poche, trois lourdes, froides contre sa cuisse. Il n’eut pas à répondre.
« Le vieux Blackwood a cru que ses pièces étaient toutes enterrées avec lui. Il se trompait. Tu en gardes trois sur toi, Mack. Trois âmes coincées par le pacte de sang que Blackwood n’a jamais dénoué entièrement. Il s’est libéré lui, mais son second, le mulâtre aux dents en or, il a fait un pacte séparé. Une histoire d’enfant qu’il a voulu venger. Trois pièces. Trois âmes. »
« Comment tu sais tout ça ? » demanda Mack, la voix rauque.
Jake ferma les yeux, épuisé par l’effort. « Parce que la coursie où j’étais piégé, c’était celle où le mulet gardait son coffre personnel. Il y est revenu sans arrêt. Il me parlait, parfois. Me suppliait de le libérer. Il passait des heures à décrire ses règles, les conditions du pacte. » Il rouvrit les yeux. « Pour libérer ceux qui restent, il faut prononcer les mots dans la cale de sa mort, pas sur le pont. Le lieutenant a été tué dans le trou avant les canons, la nuit de la mutinerie. Sur ce bateau, le pavillon d’une vérité non dite doit être hissé à l’endroit même où la trahison a eu lieu. »
Mack se souvint du morceau d’uniforme de l’amiral Pimm, le témoignage que Blackwood avait accepté. Mais il n’avait jamais exploré une cale basse, un trou à mâts ou un compartiment à chaînes. C’était peut-être là qu’il fallait aller. Il se tourna vers Emily qui écoutait, les bras croisés maintenant, une lueur nouvelle dans ses yeux.
« Et le casque », dit Jake, la voix presque éteinte. « Celui que tu avais accroché pendant des années au mur de ton bureau, celui que tu as pris sur le Santa Catalina au début, avant qu’on perde une partie de la cargaison. » Il toussa. « Il est le clé. Le lieutenant a été tué avec un outil en bronze, un heaume de plongée antique qu’il avait retiré du trésor et qu’il considérait comme son trophée. Le corps a été caché derrière une cloison de l’entrepont, toujours dans la cale. Le casque doit être posé sur sa poitrine et les trois pièces placées dessus. Seulement là, les mots de la vérité prononcés à l’endroit exact auront le pouvoir de le libérer, lui. Et les trois autres, ceux des pièces, te suivraient jusqu’à ta tombe sinon. »
La révélation fit l’effet d’une gifle froide. Le casque était à bord du *Sea Serpent*, dans une caisse au fond de la cabine de stockage qu’il avait décidé de garder comme un trophée de son premier sauvetage raté, avant de sombrer dans les dettes et la maladie. Il l’avait presque oublié.
Mack se leva, la détermination revenant comme une marée. Il regarda Jake, ce squelette sorti de l’enfer sous-marin, puis Emily qui hocha lentement la tête.
« Je vais retourner dans le Santa Catalina », dit Mack. « Dans la cale des chaînes, vers la cloison arrière. Cette fois, je fais les choses jusqu’au bout. »
Il sortit du poste médical et referma la porte, laissant Jake entre ses draps sales. Emily le vit prendre une grande inspiration. Le soleil était enfin en train de percer la brume. Mack glissa la main dans sa poche, chérissant au bout de ses doigts le poids des trois pièces, et il sut que son histoire, celle qu’il avait juré de confesser, allait enfin se mêler à celle des morts, là, dans l’obscurité, sur une épave qui ne l’oublierait jamais.
Il sentit alors le texte du rapport qu’il avait falsifié venir dans sa bouche, et il se rappela que la vérité qu’il devait dire n’était pas seulement la sienne – elle appartenait aussi au second enterré quelque part sous le pont, en attente depuis deux siècles.
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